Le gouvernement du Nouveau-Brunswick a présenté récemment un budget comportant un déficit record, sans prévoir de plan pour un retour à l’équilibre dans les prochaines années. Les finances de la province semblent ainsi laissées à la remorque des événements.
Le contexte économique n’aide évidemment pas. Avec le plus faible produit intérieur brut par habitant au pays, la province n’est pas riche. Mais le Nouveau-Brunswick n’est pas non plus la province démunie qu’elle a été il y a quelques décennies. Comme le souligne le politologue Donald Savoie dans Le Canada : au-delà des rancunes, des doléances et de la discorde, les investissements dans l’éducation, les services publics et le bilinguisme ont transformé la province pour combler en bonne partie l’écart avec le reste du pays.
Ce rattrapage demeure toutefois incomplet. Comme le reconnaît Savoie, la province ne s’est pas entièrement affranchie d’une culture de la dépendance envers les transferts fédéraux, qui touche à la fois l’État et les citoyens du Nouveau-Brunswick.
Des échos dans la culture populaire
Une telle culture n’est pas facile à démontrer. Mais on peut voir l’absence de plan de réduction du déficit du gouvernement actuel comme un pari risqué sur les transferts à venir. On retrouve également des échos de cette culture politique dans la culture populaire.
Dans un essai récent, le politologue Gabriel Arsenault, de l’Université de Moncton, apporte un éclairage révélateur sur la question en traçant le portrait de Cayouche, un chanteur francophone très populaire en Acadie jusqu’à sa mort en 2024.
À travers ce personnage, c’est un visage de l’Acadie d’aujourd’hui que présente Arsenault. Historiquement, les régions francophones ont été plus défavorisées que le Nouveau-Brunswick anglophone et elles le sont encore. En janvier 2026, le taux de chômage dans le nord-est francophone de la province s’élevait à 9,8%, comparativement à 5,8% pour la région Fredericton-Moncton-St John, le sud plus urbain et anglophone.
Comme l’explique Savoie dans son livre Visiting Grandchildren : Economic Development in the Maritimes, les causes de cette pauvreté relative sont multiples. L’histoire, la géographie et la politique se combinent pour donner une mauvaise main aux francophones du Nouveau-Brunswick. Vivant en marge de la majorité anglophone et unilingue, dans des régions rurales éloignées des grands centres, les Acadiens sont longtemps demeurés à bonne distance des meilleurs emplois, générateurs de bons revenus.
L’Acadie du party…
C’est cette Acadie plus précaire, l’Acadie d’en bas par opposition à l’Acadie d’en haut des élites, qu’Arsenault aborde dans un livre inhabituel pour un politologue. À travers les chansons et la vie débridée de Cayouche, c’est une sorte d’ethnographie culturelle minutieuse de l’Acadie de la fin du vingtième siècle que nous offre l’auteur.
La rigueur de la recherche, la richesse de l’analyse et l’équilibre du compte-rendu se conjuguent pour offrir un portrait généreux mais sans complaisance d’un personnage hors du commun, une sorte de survivant de l’Acadie pauvre et sans accès au pouvoir.
Né à Moncton en 1949, Réginald Charles-Gagnon, de son vrai nom, était un personnage controversé, un « vieil hippie » peu instruit et méfiant à l’égard des institutions. Il incarnait une posture de rejet à la fois du travail salarié, de la politique et des élites.
Passant au crible ses chansons, Arsenault montre que, dans tous les cas, celles-ci reprenaient leur musique de succès de la chanson country américaine. Un spécialiste du genre note qu’on a « l’impression d’avoir déjà entendu ses chansons la première fois qu’on les écoute ». Pas étonnant puisque les mélodies sont, selon le politologue, du « plagiat pur et simple ».
Les textes de ses chansons, qui sont toutefois originales, expriment une vision du monde assez cohérente, qu’Arsenault, reprenant un terme de l’historien Maurice Basque, associe à « l’Acadie du party ». En clair, cette vision exprime un refus de l’engagement politique et social, au nom d’un individualisme radical, qui ne retrouve les autres que le temps de faire la fête. Être Acadien, dans ce contexte, c’est surtout savoir se réunir pour boire, chanter et s’amuser.
Conservateur et méfiant envers les partis et les politiciens, Cayouche ne misait pas vraiment sur l’intervention gouvernementale, mais il estimait qu’il valait mieux compter sur l’assurance-emploi ou l’assistance sociale que de chercher à gagner sa vie. Les programmes de sécurité de revenu étaient simplement là et il fallait en tirer parti. Le personnage incarnait une certaine culture de dépendance aux transferts.
… Ou l’Acadie du parti ?
À l’opposé de cette Acadie désinvestie de Cayouche, Arsenault évoque : « l’Acadie du parti » qui mise sur l’action politique et les réformes, comme ce fut le cas à l’époque de Louis Robichaud, qui a été premier ministre de 1960 à 1970. Les élites intellectuelles et politiques acadiennes n’ont guère compris Cayouche, qu’elles voyaient surtout comme un amuseur un peu vulgaire, et elles n’ont donc pas vraiment contesté la vision du monde qu’il mettait de l’avant.
Arsenault nous laisse penser que l’Acadie du party de Cayouche demeure pourtant influente, peut-être plus même que « l’Acadie du parti » des politiciens.
De 2018 à 2024, sous l’ère de Blaine Higgs, l’apolitisme de Cayouche semblait même avoir du sens. Les Acadiens, en effet, étaient gouvernés par un anglophone unilingue qui n’avait pratiquement aucun francophone dans son équipe et qui était ouvertement hostile au bilinguisme institutionnel.
Higgs, note Arsenault dans un autre ouvrage, a fait la démonstration qu’il était possible de diriger le Nouveau-Brunswick sans l’apport des francophones. En 2024, en revanche, la province a porté au pouvoir les Libéraux de Susan Holt, qui ont formé ce que la présidente de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick a qualifié de « gouvernement le plus acadien depuis longtemps ». Mais ce gouvernement, on l’a vu, fait maintenant face à de sérieuses difficultés budgétaires.
Dans un essai plus politique qu’il n’en a l’air, Gabriel Arsenault appelle à débattre de cette « Acadie du party » qui incarne une posture de retrait à la fois attrayante mais risqué pour un peuple minoritaire et fragile. Son enquête fouillée sur un vieil hippie qui célébrait le désengagement avec les mélodies des autres pourrait bien être l’essai politique le plus percutant à nous venir de l’Acadie depuis quelques années.

