Pendant que le débat linguistique canadien reste figé entre défense d’un bastion francophone et résignation face à l’anglicisation, une transformation silencieuse s’est opérée : l’unilinguisme recule.
En 2021, plus de 4 Canadiens sur 10 déclaraient pouvoir converser dans plus d’une langue. Parmi ces locuteurs multilingues, 12 % combinent le français avec une autre langue, tandis que la majorité associe l’anglais à diverses langues d’origine. Le Canada n’est donc pas en voie de devenir multilingue : il l’est déjà.
Cette réalité ouvre une voie stratégique nouvelle. Un essai récent dans Options Politiques soutenait que la Loi sur les langues officielles ne suffira pas à enrayer le déclin du français hors Québec et l’auteur Mario Polèse plaidait : « Le Canada a besoin de sa propre loi 101 ». Je partage le diagnostic d’urgence, mais je propose une autre voie : un projet assumé de pluralisme linguistique où le français devient la langue seconde privilégiée.
Un changement de paradigme inspiré de ParticipAction
Cette perspective s’inspire du rapport Lalonde (1974), qui a fait de l’activité physique une pratique quotidienne soutenue par des réseaux citoyens. De la même façon, il faut passer d’un débat centré sur l’architecture juridique à un projet de société où la pratique de plusieurs langues devient la norme, et où le français occupe la place structurante.
Entre bastion assiégé et résignation, se dessine une troisième voie : faire du français l’une des langues réflexes de ce pluralisme émergent.
Le plurilinguisme comme opportunité
Pour beaucoup de francophones, particulièrement au Québec, la menace n’a rien d’abstrait. Le français est le pilier de la nation québécoise, et la combinaison d’une faible natalité et d’un environnement massivement anglophone rappelant le déclin du français en Louisiane, qui s’est progressivement marginalisé pour ne subsister aujourd’hui que comme vestige culturel.
Cette inquiétude est légitime, mais elle n’oblige pas à choisir entre forteresse et assimilation : elle plaide pour un élargissement de l’espace francophone au Canada.
Le français n’est pas une langue parmi d’autres : avec l’anglais, il est langue officielle, inscrit dans la Constitution, soutenu par un système scolaire et une présence internationale dans une cinquantaine d’États. Ce statut n’est pas négociable : le pluralisme proposé ici ne dilue pas les droits linguistiques acquis, il les étend. Pourquoi, alors, le français ne capte-t-il qu’une fraction marginale du dynamisme multilingue canadien ? Parce que le projet n’a jamais été clairement formulé : faire du français la langue seconde de choix pour la majorité des Canadiens.
L’enjeu n’est plus de contraindre mais de séduire. Pour les anglophones, le français offre un avantage professionnel dans la fonction publique, les multinationales présentes au Québec et les échanges avec l’Afrique francophone et d’autres régions du monde. Pour les francophones, le plurilinguisme renforce le rôle du français comme langue de médiation. Pour les nouveaux arrivants, le français est une porte d’entrée vers plusieurs centaines de millions de locuteurs, notamment dans leurs pays d’origine en Afrique subsaharienne.
La promotion du français cesse d’être seulement la protection d’un bien menacé ; elle devient une politique d’architecture linguistique distincte du modèle américain d’assimilation.
Trois axes pour une stratégie concrète
- Identitaire et symbolique : Promouvoir le bilinguisme et le multilinguisme comme marqueur distinctif du Canada. Présenter le français non comme vestige historique, mais comme pilier d’une identité plurilingue où les langues autochtones et immigrantes ont aussi leur place. Les grandes campagnes fédérales montreraient systématiquement des Canadiens passant d’une langue à l’autre, normalisant cette pratique.
- Éducation et institutions : Tripler l’accès à l’immersion française d’ici 2045 pour atteindre 50 % des élèves anglophones (contre 17 % actuellement), grâce à des transferts fédéraux conditionnels. À l’instar de l’Union européenne, créer un « Erasmus canadien » permettant à 50 000 étudiants annuellement d’étudier un semestre dans l’autre langue officielle avec des bourses de 5 000 $. Faire du bilinguisme réel une condition pour tout poste de direction au fédéral d’ici 2030. Soutenir l’intelligence artificielle et les plateformes facilitant l’usage quotidien du français.
- Citoyen et géopolitique : Financer des dispositifs d’entraide linguistique : jumelages, cercles de conversation, maisons de la francophonie dans les quinze plus grandes agglomérations. Comme l’avait vu le rapport Lalonde, une politique ne change la donne que si elle s’appuie sur des réseaux autonomes. Inscrire la francophonie au cœur de la politique étrangère, notamment avec l’Afrique francophone. Un bassin croissant de citoyens bilingues donne au Canada un avantage comparatif unique.
Les obstacles à surmonter
Ce projet peut sembler irréalisable face aux résistances prévisibles : nationalistes québécois craignant une dilution du français, anglophones réticents à l’effort, tensions idéologiques. Mais l’immobilisme mène à l’anglicisation : le réalisme commande d’agir. L’éducation relève des provinces, qui devront accepter une coopération sans précédent. L’investissement – plusieurs milliards sur vingt ans – nécessitera une volonté politique soutenue.
La réponse passe par des incitatifs substantiels plutôt que par la contrainte : transferts conditionnels pour l’immersion, bourses généreuses, soutien aux infrastructures communautaires. Le mécanisme existe déjà ; il s’agit de l’appliquer avec ambition au dossier linguistique.
Complémentarité avec le Québec
Pour comprendre les résistances québécoises, il faut saisir que l’identité québécoise est intrinsèquement liée à sa culture. Le français n’y est pas un attribut parmi d’autres, mais le socle même de l’existence collective.
L’idée d’une « loi 101 pour le Canada » peut inquiéter au Québec, où la Charte répond à une situation démographique unique. Le projet fédéral esquissé ici ne remplace pas la loi 101 ; il en change le contexte. Plus il y aura de Canadiens hors Québec parlant français, moins forte sera la pression assimilatrice. Un anglophone albertain bilingue qui déménage à Montréal devient un renfort plutôt qu’une menace.
Cette approche respecte la spécificité québécoise : au Québec, langue et culture sont indissociables, justifiant l’interculturalisme. Ailleurs, le pluralisme linguistique offre ce pont entre diversité culturelle et cohésion. À moyen terme, un environnement pancanadien favorable au français pourrait permettre au Québec d’ajuster certaines mesures devenues contre-productives, tout en maintenant les protections essentielles. Le Québec cesserait d’être seulement une société distincte défendant sa langue pour devenir la pointe avancée d’un projet canadien plus large.
Un projet mobilisateur pour une puissance moyenne
À l’image de ParticipAction, un document fondateur sur le pluralisme linguistique pourrait servir de ralliement avec des cibles simples : 50 % d’élèves anglophones en immersion d’ici 2045, 40 % de Canadiens hors Québec conversant en français, doublement des échanges avec l’Afrique francophone. Le français est la deuxième langue étrangère la plus apprise au monde avec 50 millions d’apprenants, concentrés surtout en Afrique subsaharienne.
Entre l’improbable « adoption d’une loi 101 canadienne » et une Loi sur les langues officielles insuffisante, il existe un espace politique. Les résistances seront fortes, mais l’alternative est pire : l’anglicisation graduelle malgré les protections juridiques.
En misant sur un Canada multilingue assumé, où le français est une langue à partager plutôt qu’exclusivement à protéger, le pays pourrait transformer une contrainte constitutionnelle en projet d’avenir. Pour une puissance moyenne dans un monde de géants unilingues, le pluralisme linguistique n’est pas un fardeau mais un atout stratégique. Le statut quo n’est plus tenable. Le temps d’agir est venu.

