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Le discours ambiant au Canada concernant l’Iran est souvent tronqué : on parle de manifestations isolées, de répression puis… plus rien. Cette image est réductrice de la crise iranienne, perçue comme un cycle épisodique plutôt qu’issue d’un véritable problème structurel, ce qui décourage tout engagement international significatif.
Ce qui se déroule actuellement ne se limite pas à un mouvement autour d’une seule question, comme le port du hijab ou le prix du pain. Il s’agit du rejet national d’un système qui mêle idéologie et coercition par la surveillance quotidienne, la censure, les détentions arbitraires et les violences étatiques.
Ce n’est pas seulement une crise humanitaire lointaine : elle touche directement les engagements du Canada en matière de droits de la personne, de sécurité des ressortissants étrangers et de respect des normes internationales. La question est de savoir : est-ce que le Canada saura aller au-delà des sanctions existantes pour cesser de légitimer un régime violent et corrompu, alors que les Iraniens réclament le changement ?
Chronologie d’un soulèvement
La vague actuelle de protestations a débuté le 28 décembre 2025, lorsque les commerçants du Grand Bazar de Téhéran, centre politique et économique historique, ont déclenché une grève pour protester contre l’inflation, l’effondrement de la monnaie et la hausse du coût de la vie. La valeur du rial iranien était alors à son plus bas par rapport à la devise américaine (1,42 million de rials pour un dollar américain) tandis que le taux d’inflation annuelle atteignait 42,2 %. Le prix du panier d’épicerie avait augmenté de 72 % par rapport à l’année précédente, érodant fortement le pouvoir d’achat des ménages.
Cette trajectoire était prévisible. En 2023, la Banque mondiale révélait que 40 % des Iraniens risquaient de sombrer dans la pauvreté au cours des deux années suivantes. En 2026, cette vulnérabilité s’est concrétisée sous la forme d’une révolution nationale. Ce qui a commencé à Téhéran s’est rapidement étendu aux villes et villages des 31 provinces; les manifestations devenant de plus en plus coordonnées et engagées politiquement.
Les manifestants ont clairement exprimé leur volonté de changement de régime, scandant « Mort au dictateur » à l’adresse d’Ali Khamenei et appelant au retour du prince héritier Reza Pahlavi, fils du dernier shah d’Iran. Figure de proue de l’opposition en exil, Pahlavi soutient depuis longtemps la résistance iranienne depuis l’étranger. Dans cette crise, il est devenu un moteur direct de mobilisation, appelant à manifester à des dates précises et encadrant les rassemblements pour pousser la communauté internationale à agir selon le principe de la responsabilité de protéger. Ses appels ont été entendus.
Le Canada doit se préparer à un tournant démocratique en Iran
Cette révolution représente l’un des plus grands défis pour la République islamique depuis le mouvement « Femmes, vie, liberté » de 2022-2023, déclenché par le meurtre de Mahsa Amini alors qu’elle était détenue pour avoir porté un hijab « incorrectement ». Réduire le soulèvement à une protestation contre le hijab ou à une crise inflationniste ignore le contexte plus large : les manifestants s’opposent à la censure, à la surveillance de masse, aux lois discriminatoires et aux exécutions massives et l’Iran figure parmi les pays les plus prolifiques dans l’application de la peine de mort.

L’effondrement économique résulte de la corruption et de priorités politiques qui détournent les ressources du bien commun vers les forces de sécurité et les organisations terroristes internationales. Les pénuries d’eau et d’électricité sont fréquentes malgré les ressources naturelles de l’Iran, en raison de la sécheresse, du vieillissement des infrastructures et de la mauvaise gestion. Ces échecs ont encore érodé la confiance du public envers l’État.
Le régime exploite également les divisions ethniques, religieuses et de genre, présentant un faux choix entre « stabilité » et chaos. Les rapports de l’ONU documentent la discrimination institutionnelle envers les femmes et les filles, le ciblage disproportionné des minorités ethniques et religieuses, ainsi que des arrestations, violences et exécutions généralisées à l’encontre des manifestants. Les manifestants réclament un système entièrement nouveau, basé sur les principes proposés par Pahlavi : intégrité territoriale, gouvernance laïque, égalité de tous les citoyens et élections libres comme piliers non négociables d’une transition démocratique.
La réponse du régime : répression et isolement
Les forces de sécurité ont utilisé la répression sanglante contre des manifestants non armés. Au 13 janvier 2026, l’Agence de presse des militants des droits de l’homme (HRANA) a recensé 614 protestations, 18 434 arrestations, 1134 blessés graves et 2 403 décès confirmés, dont 12 enfants. Des sources à l’intérieur de l’Iran évoquent un bilan compris entre 12 000 et 20 000 morts.
La vérification indépendante reste difficile en raison du black-out : les Iraniens sont privés d’Internet depuis le 8 janvier. Ces chiffres illustrent pourquoi « attendre et voir » n’est pas une position moralement neutre.
Les autorités ont imposé un black-out national sur Internet et les téléphones, bloquant les applications de messagerie, l’accès à l’information étrangère et aux services d’urgence. Le contrôle de l’information est devenu un outil central de répression, empêchant toute vérification des abus et isolant les communautés pour que la peur remplace la solidarité.
Les autorités qualifient les manifestations de « terrorisme » soutenu par l’étranger, menaçant de sanctions sévères, y compris la peine de mort, tout en organisant des rassemblements progouvernementaux pour projeter une image de stabilité. Le message est clair : la dissidence sera écrasée et le pays isolé du monde extérieur.
L’Europe bouge, le Canada doit suivre
En janvier 2026, l’Union européenne a exprimé sa solidarité avec les manifestants iraniens, condamné la violence et les détentions arbitraires, et appelé au rétablissement complet d’Internet. Le Parlement européen a annoncé son intention de limiter l’accès de ses locaux aux diplomates iraniens, refusant ainsi de légitimer le régime pendant une répression active.
Les gouvernements européens considèrent désormais la répression en Iran comme une violation des normes internationales, et non comme une affaire purement interne. Pour le Canada, cela a deux implications : les démocraties peuvent retirer leur légitimité à un régime qui réprime sa population, et cette position fournit un cadre diplomatique pour une action coordonnée.
Le rôle crucial du Canada
Cette crise dépasse les frontières iraniennes. Le Canada a désigné le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) comme organisation terroriste, imposé des sanctions à des responsables iraniens pour violations des droits de la personne et publié des déclarations condamnant la répression depuis la mort de Mahsa Amini en 2022. Ces mesures restreignent l’accès au financement et signalent une désapprobation diplomatique. Cependant, la pression symbolique seule n’a pas freiné l’escalade de la violence.
Contrairement à l’action du Parlement européen, le Canada n’a pas lié les sanctions à des critères clairs, comme le rétablissement de l’accès à Internet ou l’arrêt des exécutions. Il doit désormais passer d’une condamnation générale à une action stratégique.
- Adopter une position politique claire.
Ottawa doit aligner sa rhétorique sur des actions concrètes. Les déclarations actuelles évoquent le changement de comportement plutôt qu’une transformation systémique et ne soutiennent pas pleinement les revendications des manifestants pour une gouvernance laïque, l’égalité des citoyens et des élections démocratiques. Le message du Canada devrait préciser que des réformes cosmétiques ne suffisent pas à démanteler les tribunaux répressifs, la censure ou la police idéologique. - Traiter la répression transnationale comme une question de sécurité nationale.
Des Irano-Canadiens ont signalé des actes d’intimidation liés aux réseaux du régime. Ottawa doit renforcer les mécanismes de signalement, garantir des enquêtes efficaces et protéger de manière visible les communautés de la diaspora. Protéger les Canadiens contre l’intimidation étrangère relève à la fois des droits de la personne et de la sécurité intérieure. - Reconnaître les coupures d’Internet comme des violations des droits de la personne.
Le black-out iranien a dissimulé les victimes et empêché l’accès aux services d’urgence. Même si certains Iraniens utilisent l’Internet par satellite, les autorités traquent désormais les terminaux de Starlink avec drones, brouilleurs et perquisitions. Le Canada devrait exercer une pression diplomatique, financer des outils de communication sécurisés et soutenir les médias perses indépendants. - Soutenir la société civile iranienne.
Cela implique d’accompagner des organisations crédibles de défense des droits de la personne, de diffuser des informations vérifiées, de collaborer avec des groupes de défense irano-canadiens et de faire pression sur les instances internationales pour que des comptes soient rendus.
La crise en Iran met à l’épreuve la capacité des démocraties à défendre systématiquement les droits de la personne, même s’il y a un coût diplomatique. Les Iraniens demandent au Canada de cesser de renforcer un système qui les opprime et de soutenir le droit d’un peuple à choisir un avenir démocratique et laïque.

