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L’Iran est de nouveau au centre de l’attention mondiale, non pas en raison de son programme nucléaire ou de ses guerres par procuration dans la région, mais parce que sa population est retournée dans la rue pour défier un régime qui a perdu toute prétention à la légitimité. De Téhéran aux villes de province, les manifestants réclament la liberté, la dignité et la fin du pouvoir religieux.

Certains slogans vont plus loin encore, appelant ouvertement au retour d’une monarchie constitutionnelle et invoquant le prince héritier Reza Pahlavi comme symbole de continuité nationale. Quelles que soient les préférences quant à l’avenir politique de l’Iran, le message qui émane de la rue est sans équivoque : la République islamique ne gouverne plus avec le consentement de la population. Elle se maintient par la force et, de plus en plus, par la force seule.

Ce moment dépasse largement les frontières de l’Iran. L’Iran n’est pas un État périphérique. C’est un pivot géopolitique dont l’évolution interne influence la stabilité du Moyen-Orient, les marchés mondiaux de l’énergie et l’équilibre global entre systèmes démocratiques et autoritaires. Quand l’Iran bouge, la région bouge avec lui.

Le Canada doit se préparer

Le Canada, puissance moyenne dotée d’une crédibilité morale reconnue et d’intérêts stratégiques bien réels, ne peut se permettre de traiter cette crise comme une tragédie lointaine ou comme un simple enjeu symbolique de droits humains. Il doit se préparer au changement.

L’ampleur et la persistance de la contestation actuelle révèlent un effondrement plus profond de la légitimité du régime. Depuis 2009, l’Iran a connu plusieurs soulèvements nationaux, allant du Mouvement vert aux vagues de protestation liées à la détérioration économique et à l’exclusion politique. Chaque fois, le pouvoir a choisi la répression plutôt que la réforme.

La théorie de la légitimité politique est claire : les régimes qui remplacent la gouvernance par la coercition fragilisent leurs propres fondations. La stabilité devient illusoire. L’apparence de contrôle masque une vulnérabilité croissante.

Aujourd’hui, cette fragilité est visible. Les manifestants ne demandent plus des ajustements de politiques publiques : ils rejettent le système lui-même. Les slogans dénonçant l’autorité cléricale, l’aventurisme militaire à l’étranger et la corruption économique traduisent une société qui ne voit plus d’avenir dans l’ordre actuel. La réponse violente du régime (arrestations massives, coupures d’Internet, usage de la force létale contre des civils) n’a fait que renforcer ce constat. La répression peut retarder le changement, mais elle l’empêche rarement.

Le rapprochement avec la Chine et la Russie

L’inaction occidentale dans de tels moments a un coût. Du point de vue réaliste, les régimes autoritaires confrontés à une crise de légitimité interne cherchent souvent à détourner la pression vers l’extérieur par l’agression régionale. Le soutien de longue date de l’Iran à des milices alliées au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen répond précisément à cette logique. Ces activités ont contribué à déstabiliser le Moyen-Orient et à menacer la sécurité énergétique mondiale pendant des décennies.

Parallèlement, le rapprochement accru de Téhéran avec Moscou et Pékin a intégré l’Iran à un bloc autoritaire plus large qui remet en cause l’influence occidentale et les normes libérales.

Les répercussions dépassent largement la région. La coopération militaire entre l’Iran et la Russie, notamment la fourniture de drones armés utilisés contre des villes ukrainiennes, renforce la capacité de Moscou à soutenir sa guerre en Europe. L’intégration de l’Iran aux stratégies économiques et énergétiques chinoises soutient l’effort de Pékin pour bâtir des systèmes alternatifs à l’ordre international dominé par l’Occident. La participation récente de l’Iran aux BRICS illustre clairement cette ambition de remodeler l’ordre mondial au détriment des normes libérales.

Du point de vue du libéralisme institutionnel, l’enjeu est tout aussi élevé. Lorsque la répression massive n’entraîne que des condamnations diplomatiques sans conséquences tangibles, la crédibilité de l’ordre international fondé sur des règles s’érode. Les normes protégeant les civils, la liberté de rassemblement et la participation politique s’affaiblissent lorsque leurs violations restent impunies. À long terme, cette érosion mine l’effet dissuasif du droit international et envoie le message que les valeurs démocratiques sont négociables.

Pour un pays comme le Canada, dont l’influence repose davantage sur les normes, les institutions et le droit que sur la puissance brute, il s’agit là d’une vulnérabilité stratégique.

L’ombre du vol PS752

La relation du Canada avec l’Iran revêt une portée morale particulière. L’affaire du vol PS752 d’Ukraine International Airlines, abattu en janvier 2020 et qui a coûté la vie à 176 personnes, dont 55 Canadiens et 30 résidents permanents, demeure un traumatisme fondateur. L’absence d’une reddition de comptes complète pour cet acte de violence étatique a profondément marqué l’opinion publique canadienne et renforcé l’engagement d’Ottawa envers la transparence, la justice et la protection des civils.

Le leadership du Canada dans la poursuite de recours juridiques internationaux a démontré qu’une puissance moyenne peut façonner la reddition de comptes lorsqu’elle agit avec clarté et persévérance.

Les déclarations récentes du premier ministre Mark Carney condamnant la répression violente de manifestants pacifiques placent le Canada aux côtés de partenaires comme l’Australie, l’Allemagne et la Suède dans la remise en question de la légitimité du régime iranien.

Mais la condamnation, à elle seule, ne constitue pas une stratégie. Si la trajectoire politique de l’Iran évolue, qu’il s’agisse d’une transition graduelle ou d’un effondrement brutal, le Canada devra faire des choix concrets en matière d’engagement diplomatique, de réintégration économique et de positionnement régional. Ces choix exigent une préparation dès maintenant.

Les occasions pour le Canada

La dimension économique d’un Iran post-régime est souvent sous-estimée. Malgré des ressources naturelles considérables, une population jeune et instruite et une position géographique stratégique, l’Iran demeure l’une des grandes économies les moins intégrées au monde. Des décennies de sanctions et de mauvaise gestion ont freiné la croissance et l’investissement. Une ouverture politique ne produirait pas une prospérité immédiate, mais elle pourrait enclencher un cycle de modernisation à long terme dans les secteurs de l’énergie, des infrastructures, des transports, des mines, de l’aviation et des services numériques.

Pour le Canada, les possibilités sont concrètes. La flotte de l’aviation civile iranienne, vieillissante, nécessiterait un renouvellement en profondeur. C’est un domaine où les entreprises canadiennes disposent d’une expertise reconnue. Les réserves iraniennes de cuivre, de lithium et de terres rares correspondent à une demande mondiale en forte croissance liée à la transition énergétique. La modernisation des infrastructures, le développement des énergies renouvelables et les services d’ingénierie offrent d’autres pistes d’engagement.

Sur le plan sécuritaire, les implications sont tout aussi importantes. La dépendance de l’Iran à la guerre par procuration alimente l’instabilité régionale depuis des décennies. Un gouvernement soucieux de sa légitimité interne plutôt que de l’exportation idéologique pourrait réduire son soutien aux acteurs armés non étatiques et abaisser les risques d’escalade. Cela ne garantirait pas la paix, mais transformerait l’environnement stratégique dans un sens plus favorable à la désescalade et au développement économique.

Un tel changement influerait également sur les rapports de force mondiaux. L’influence russe en Ukraine dépend en partie de sa coordination avec l’Iran. Affaiblir ce partenariat limiterait la portée de Moscou alors qu’elle reste enlisée dans le conflit ukrainien. Les ambitions énergétiques et infrastructurelles de la Chine en Iran pourraient aussi être réévaluées si un gouvernement plus transparent et pluraliste privilégiait une diversification de ses relations internationales plutôt qu’un alignement exclusif. En ce sens, l’avenir de l’Iran est indissociable de la rivalité plus large entre systèmes démocratiques et autoritaires.

Le rôle d’Ottawa après une transition

Le rôle du Canada dans ce contexte ne requiert pas d’intervention militaire. En tant que puissance moyenne respectée, disposant d’une crédibilité diplomatique solide, d’engagements au sein de l’OTAN et de liens profonds avec les institutions multilatérales, Ottawa possède des outils bien adaptés à une influence durable. Des sanctions ciblées contre les responsables de violations des droits humains, le soutien aux mécanismes internationaux de reddition de comptes et une coordination étroite avec les alliés renforcent les normes sans accroître les tensions.

La préparation discrète est tout aussi essentielle. Le Canada peut élaborer des cadres de politiques en vue d’une éventuelle reprise des relations économiques, consulter les milieux d’affaires sur la préparation réglementaire et approfondir le dialogue avec les communautés de la diaspora afin de comprendre les priorités d’une reconstruction post-transition. Ces démarches relèvent de la prévoyance, non de l’ingérence. Elles traduisent une politique étrangère ancrée dans le droit, les institutions et la stabilité à long terme.

L’avenir de l’Iran sera d’abord façonné par des forces internes (mobilisation sociale, divisions au sein des élites et pressions économiques). Aucun acteur externe ne peut en dicter l’issue. Mais la posture internationale compte. Une patience stratégique alliée à une préparation fondée sur des principes permet aux démocraties de réagir efficacement lorsque des ouvertures politiques se présentent.

Pour le Canada, le choix n’est pas entre l’implication et l’indifférence. Il est entre subir les événements après coup ou se préparer lucidement à un moment susceptible de transformer la sécurité régionale, les marchés mondiaux et l’équilibre international des pouvoirs.

Une politique étrangère fondée sur les valeurs ne pèse réellement que lorsqu’elle s’accompagne d’une vision stratégique. Dans le cas de l’Iran, ce moment pourrait être plus proche qu’on ne le croit.

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Abbas Qaidari

Abbas Qaidari est un analyste en sécurité internationale spécialisé dans le golfe Persique et la stratégie militaire. Il est basé au Canada. Il a été, il y a une dizaine d’années, chercheur principal au Centre d’études stratégiques de Téhéran. Ses analyses ont été publiées dans Al-Monitor, l’Atlantic Council et d’autres médias américains, et ont été citées au Congrès des États-Unis ainsi qu’aux Nations Unies.

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