(English version available here.)
Le Québec a profondément transformé la paternité en instituant un congé réservé aux pères, ce qui a normalisé leur présence auprès des nouveau-nés et déplacé les normes sociales. Mais cette avancée demeure partielle : elle encadre surtout la naissance, sans structurer durablement l’engagement paternel ni corriger les asymétries persistantes entre mères et pères. Autrement dit, la paternité québécoise est à la fois une réussite institutionnelle et un chantier encore inachevé.
Dans une nation progressiste comme le Québec, on oublie parfois qu’il y a à peine une génération, le rôle des pères était encore très limité. On attendait surtout d’eux qu’ils travaillent, qu’ils assurent le revenu du ménage et qu’ils soient présents auprès de leurs enfants quand ils le pouvaient.
Aujourd’hui, 73 % des pères prennent un congé de paternité à la naissance de leur enfant, et leur retrait temporaire du marché du travail pour prodiguer des soins est désormais normalisé; leur présence auprès du bébé n’ayant plus rien de marginal ni d’exceptionnel.
La transformation rapide de la paternité au Québec n’est pas le fruit d’un simple changement spontané des mentalités masculines ni le résultat de l’ajustement des hommes à la présence majoritaire des mères de jeunes enfants sur le marché du travail. Elle découle d’un choix collectif, inscrit dans notre politique familiale, et plus spécifiquement dans le Régime québécois d’assurance parentale, qui prévoit des prestations réservées aux pères.
Le modèle québécois est ainsi distinctif, mais demeure partiel, car il soutient les pères seulement lors des 18 premiers mois de vie des nouveau-nés. Malgré des avancées indéniables, la paternité québécoise reste traversée par des angles morts.
Voici trois constats qui illustrent en quoi le modèle québécois est exemplaire, mais encore partiel.
Constat 1 : le Québec, une exception nord-américaine
Depuis 2006, le Québec est le seul endroit en Amérique du Nord à offrir des prestations de paternité réservées, distinctes des prestations parentales et non transférables à la mère. La recherche montre que l’utilisation du congé de paternité engendre des effets positifs sur l’égalité des genres et la stabilité conjugale, qui vont au-delà de la période du congé.
Le programme a aussi des effets positifs sur la manière dont les pères perçoivent leur rôle. Au Québec, la paternité se définit d’abord par le fait d’être un modèle pour son enfant (48 %), alors que, dans le reste du Canada (ROC), elle reste davantage associée au rôle de pourvoyeur (43 %). Si le Québec fait figure d’exception, c’est surtout parce qu’on le compare aux États-Unis, seul pays développé sans régime national de prestations parentales payées, ainsi qu’au reste du Canada, qui demeure peu ambitieux à l’échelle internationale.
La comparaison internationale permet de relativiser l’exception québécoise. En Suède, le régime prévoit 480 jours de congé parental par enfant, dont 240 jours par parent, avec 90 jours non transférables réservés à chacun, soit environ 13 semaines garanties pour les pères. En Islande, chaque parent dispose d’un droit individuel d’environ six mois de congé payé, soit près de 26 semaines, avec une transférabilité très limitée.
Dans ces pays, les pères ne sont donc pas seulement encouragés à s’impliquer : il est attendu institutionnellement qu’ils le fassent, et sur une période beaucoup plus longue, ce qui transforme durablement les pratiques parentales. Aussi, il ne faut pas oublier que la durée du retrait du marché du travail est moindre parmi les hommes qui prennent un congé parental –10,3 semaines en moyenne – contre 45,2 semaines chez les femmes.
Constat 2 : la paternité coûte moins que la maternité
Sur le plan du travail, d’abord, le début de la paternité demeure associé à une augmentation de la participation des hommes au marché du travail au moment de l’arrivée des enfants. Autrement dit, devenir père continue de renforcer le rôle de pourvoyeur : les pères travaillent davantage, en particulier lorsque les enfants sont jeunes. Cet effet tend à s’atténuer à mesure que les enfants grandissent. Il est donc lié à une phase précise du cycle de vie familiale plutôt qu’à un retrait durable du marché du travail. Cette dynamique contraste fortement avec celle observée du côté des mères, pour qui l’arrivée d’un enfant reste associée à des contraintes de temps et à une fragilisation des trajectoires professionnelles.
Mais l’avantage de la paternité ne se limite pas à l’emploi. Les données de l’Enquête québécoise sur la parentalité 2022 montrent de façon constante que les pères sont moins nombreux que les mères à vivre une expérience parentale jugée ardue. Plus précisément, ils déclarent moins souvent un niveau élevé de stress parental, une gestion parentale difficile, un rythme de vie très exigeant ou le fait de s’imposer très souvent de la pression. Ces écarts apparaissent alors même que l’implication des pères dans la vie familiale est en hausse, ce qui suggère que le coût subjectif de l’engagement parental demeure socialement plus faible pour les hommes.
Constat 3 : les pères restent partiellement invisibles
Pendant longtemps, la recherche sur la famille et les politiques sociales s’est surtout centrée sur la maternité. Ce choix était nécessaire, mais il a eu un effet collatéral : les pères ont été pensés comme le « deuxième parent », une position que la recherche a contribué à normaliser. Du côté des mères, la littérature a ainsi produit un outillage conceptuel riche: pénalité à la maternité (pertes salariales, ralentissements de carrière), plafond de mère (obstacles à l’accès aux postes de responsabilité), maternal wall (barrières organisationnelles fondées sur la perception d’une disponibilité réduite), maternité intensive (norme sociale d’investissement parental élevé) et charge mentale (travail cognitif et organisationnel invisibilisé).
En comparaison, la littérature scientifique concernant les pères demeure mince. On évoque parfois un « bonus à la paternité » (associations positives entre le fait d’être père et des gains salariaux) qui renvoie surtout à la persistance des normes masculines traditionnelles. Les sanctions liées à la prise de congés parentaux ou à la réduction du temps de travail existent, mais elles sont peu théorisées. Cette asymétrie n’est pas anodine. Elle contribue à invisibiliser les tensions propres aux pères, en les laissant sans langage partagé pour nommer leurs contraintes, leurs dilemmes et les effets de leur engagement.
La paternité québécoise : valorisée, mais pas normalisée
Le paradoxe de la paternité québécoise tient au fait qu’elle est aujourd’hui fortement valorisée, sans être pleinement considérée dans la norme. Pour être soutenus dans leur rôle, les pères requièrent des mesures spécifiques, comme le congé de paternité. À l’inverse, les mères n’ont pas besoin de mesures leur étant exclusivement réservées, puisqu’elles incarnent encore la norme implicite en étant le parent par défaut.
Les prestations de paternité ont transformé les comportements et déplacé les normes, tout en cadrant l’engagement des pères sur une période limitée de cinq semaines au cours des dix-huit premiers mois de vie de l’enfant.
Une mesure récente du Conseil de gestion de l’assurance parentale encourage désormais le partage des prestations au-delà des semaines réservées aux pères, et ceux-ci y adhèrent. Sur ce point, il n’y a plus d’ambiguïté : les pères souhaitent s’impliquer et répondent lorsque les politiques leur en donnent les moyens.
La paternité demeure toutefois soutenue presque exclusivement au moment de l’entrée dans la parentalité. Une fois cette phase franchie, les pères disparaissent largement du champ des politiques publiques et de la production de données, avec des effets concrets.
Les pères disparaissent du radar
On sait compter les pères à la naissance et pendant le congé, beaucoup moins lorsque les trajectoires se complexifient, en contexte de séparation, de garde partagée, de monoparentalité paternelle ou de grand-parentalité. Ce biais touche également les mères, mais autrement : la pression sociale autour du rôle maternel compense l’absence de soutien public, les maintenant dans la position de parent par défaut.
La question n’est donc plus de savoir si les pères s’impliquent, mais si nos politiques publiques sont prêtes à prendre au sérieux la norme qu’elles ont contribué à créer. Cela suppose des choix concrets ayant un effet réel dans la vie des familles. Il s’agit notamment d’offrir des congés de paternité plus longs, mieux rémunérés et non transférables à la mère afin d’inscrire l’engagement paternel dans la durée.
Il faut aussi mener un travail soutenu auprès des employeurs pour normaliser l’implication parentale des hommes. Enfin, un meilleur outillage statistique s’impose pour documenter les trajectoires paternelles dans toute leur étendue, du désir d’enfant à la grand-parentalité.

