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À Pékin, le premier ministre Mark Carney a annoncé que le Canada autoriserait l’importation annuelle de 49 000 véhicules électriques chinois à des tarifs réduits d’ici 2030. Le gouvernement fédéral présente cette entente comme une réponse à la hausse des prix et au ralentissement de l’adoption des véhicules électriques au pays.
À court terme, le raisonnement se tient. Les véhicules électriques abordables ont presque disparu du marché canadien. Les gouvernements ont retiré les incitatifs à l’achat et l’incertitude politique a miné la confiance des consommateurs. Selon Statistique Canada, les immatriculations de véhicule électrique ont chuté d’environ un tiers au cours des trois premiers trimestres de 2025, creusant l’écart entre le Canada dans un contexte de fragmentation croissante de l’économie mondiale.
Toutefois, si l’accord peut faire baisser les prix à court terme, il crée aussi des risques à long terme qu’il faut examiner de près. Il soulève des questions fondamentales sur la résilience industrielle, la responsabilité environnementale et l’autonomie stratégique du Canada dans un contexte de fragmentation croissante d’économie mondiale.
Toutefois, si l’accord peut faire baisser les prix à court terme, il crée aussi des risques à long terme qu’il faut examiner de près. Il soulève des questions fondamentales sur la résilience industrielle, la responsabilité environnementale et l’autonomie stratégique du Canada dans un contexte de fragmentation croissante d’économie mondiale.
Une solution à court terme
L’accessibilité financière freine l’adoption des véhicules électriques au Canada. Les récents choix politiques, notamment, comme la fin des incitatifs à l’achat et la suspension de la norme de disponibilité des véhicules électriques, qui obligeaient les constructeurs automobiles à offrir un minimum de modèles sur le marché canadien, coïncident avec un ralentissement tangible des ventes.
L’autorisation d’un quota d’importations à bas prix pourrait combler temporairement cet écart. À ce titre, l’accord répond à un défi politique et économique réel. La question centrale n’est toutefois pas de savoir si les prix baisseront à court terme, mais si une politique commerciale conçue pour corriger les défaillances du marché à court terme ne crée pas, en l’absence d’une stratégie industrielle plus large, des vulnérabilités structurelles.
Concurrence ou dépendance
Les constructeurs chinois de véhicules électriques évoluent dans un environnement politico-économique très différent de celui du Canada et des autres pays de l’OCDE. Leur avantage concurrentiel repose certes sur des avancées technologiques, mais aussi un soutien massif de l’État : financements préférentiels, prix de l’énergie contrôlés et règle qui n’internalise pas pleinement les coûts environnementaux et sociaux.
Autoriser l’entrée limité de ces véhicules au Canada ne garantit pas une concurrence équitable au sens classique du terme. Cette décision accroît plutôt la dépendance à l’égard d’un système industriel étranger sur lequel le Canada dispose de peu de leviers réglementaires et d’une marge de manœuvre en cas de choc commerciale ou de tension géopolitique.
Les comparaisons avec l’Union européenne reviennent souvent pour défendre une approche tarifaire plus souple. Or, l’UE a accompagné ses politiques commerciales d’une stratégie industrielle cohérente : soutien à la fabrication locale , encadrement des chaînes d’approvisionnement et mise en place prochaine d’un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Le Canada, pour sa part, mise surtout sur les importations, sans mesures comparables pour renforcer sa capacité nationale.
Le paradoxe de l’accessibilité
La baisse des prix des véhicules est souvent présentée comme un avantage évident pour les consommateurs. L’économie industrielle décrit une réalité plus nuancée. Une exposition prolongée à des importations lourdement subventionnées réduit les marges des fabricants et des fournisseurs locaux, décourage l’investissement et affaiblit graduellement la capacité de production nationale.
À terme, cette dynamique peut réduire la concurrence plutôt que la stimuler, et rendre les consommateurs plus vulnérables à la concentration de l’offre et à la volatilité des prix. Des secteurs comme la fabrication de panneaux solaires et les produits électroniques , sont des exemples éloquents : des gains rapides en matière d’accessibilité financière ont été suivis d’un effondrement industriel.
Sur le plan des politiques publiques, la vraie question n’est donc pas de savoir si les prix baisseront au cours des deux prochaines années, mais si le Canada conservera une place significative dans les chaînes de valeur qui soutienennt son système de transport.
Une comptabilité environnementale
Les politiques actuelles sur les véhicules électriques accordent une place démesurée aux émissions en phase d’utilisation. Ces réductions sont bien réelles et importantes, mais elles ne représentent qu’une dimension de l’impact environnemental total des véhicules électriques.
Les véhicules électriques à batterie déplacent une part importante des pressions environnementales en amont : extraction minière, transformation et fabrication. L’extraction de de lithium à partir de saumure, l’exploitation du nickel latéritique et la production des batteries exercent des pressions considérables sur les systèmes hydrologiques et les écosystèmes, surtout dans les pays où la réglementation environnementale est moins stricte.
Un cadre politique qui traite la réduction des émissions de carbone comme un indicateur suffisant des avantages environnementaux tend à reléguer ces impacts au second plan. Or, la stabilité climatique et l’intégrité écologique poursuivent des objectifs liés, mais distincts. Des décisions commerciales qui améliorent les bilans nationaux d’émissions tout en externalisant les dommages environnementaux soulèvent des enjeux légitimes de responsabilité écologique.
Considérations stratégiques dans un monde fragmenté
La transition des transports au Canada ne se résume pas à la concurrence sur le marché. Elle se déroule alors que les tensions géopolitiques montent, que les chaînes d’approvisionnement se fragmentent et que les pays défendent leurs ressources. Dans ce contexte, la politique industrielle n’est plus seulement une question d’efficacité : elle devient une question de résilience.
Recourir à des fournisseurs externes pour les technologies de transport essentielles peut réduire les prix à court terme, mais il limite les choix politiques à long terme. Une fois la capacité affaiblie, la reconstruire devient coûteux et politiquement difficile. Les risques stratégiques s’accumulent lentement et n’apparaissent au grand jour que lorsque les marges de manœuvre se sont déjà refermées.
Dans cette perspective, l’accord sur les quotas de véhicules électriques doit être évalué non seulement en fonction du prix d’achat et du taux d’adoption, mais aussi selon ses effets pour l’autonomie à long terme du Canada en matière de mobilité et de fabrication.
S’attaquer aux contraintes de fond
Le ralentissement récent des ventes de véhicules électriques au Canada ne s’explique pas uniquement par les prix. Les lacunes en matière d’infrastructures de recharge, les contraintes de capacité du réseau électrique, les pressions exercées par l’endettement des ménages et l’instabilité de la politique commerciale et industrielle américaine en matière de véhicules électriques, qui affecte les chaînes d’approvisionnement nord-américaines, jouent tous un rôle. L’importation de véhicules moins coûteux ne permet pas de relever ces défis structurels.
D’autres avenues existent : conditionner les importations à la création d’emplois ou à la fabrication locale, imposer des exigences de transfert technologique, renforcer les obligations de recyclage et de récupération des matériaux, ou encore privilégier des véhicules plus petits et moins gourmands en ressources minérales. Ces politiques sont plus complexes à mettre en œuvre, mais elles alignent mieux l’accessibilité financière avec le renforcement des capacités à long terme.
Privilégier la durabilité à la rapidité
La tentation d’une correction rapide du marché est compréhensible, surtout dans un contexte d’augmentation du coût de la vie et d’urgence climatique. Mais la rapidité ne tient pas lieu de stratégie.
L’accord sur les quotas de véhicules électriques peut améliorer certains indicateurs de marché à court terme, tout en accroissant les risques pour la résilience industrielle, la responsabilité environnementale et à l’autonomie stratégique du Canada. Si Ottawa souhaite maintenir une certaine flexibilité tarifaire, elle devrait l’assortir d’exigences claires de création de valeur nationale, d’une comptabilité environnementale crédible sur l’ensemble des chaînes d’approvisionnement et d’une stratégie industrielle explicite. Faute de quoi, les gains d’accessibilité risquent de se faire au détriment de la durabilité.
En période d’incertitude, des politiques solides comptent davantage que des solutions expéditives. Le défi pour le Canada ne consiste pas seulement à accélérer la transition vers les véhicules électriques, mais à s’assurer qu’elle renforce, plutôt qu’elle n’affaiblisse, les fondations économiques, industrielles et environnementales sur lesquelles elle repose.

