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J’ai toujours été une urbaine dans l’âme. J’ai choisi de vivre au centre-ville de Toronto et, pendant des années, mon identité s’est forgée en fonction de la proximité de mes lieux d’étude et de travail et par l’effervescence caractérisant le milieu des startups canadiennes en 2015. À cette époque, il fallait se pointer au bureau pour « être dans le coup ».

Mais le monde a changé et la définition de « participer ou s’engager » aussi.

La pandémie de COVID-19 a redéfini où et com

ment nous travaillons. Les Canadiens ont troqué la vie en condo au centre-ville pour des logements plus abordables en banlieue ou en campagne. Nous avons appris qu’avec les bons outils, la technologie et un aménagement ergonomique, les employés travaillant à domicile sont tout aussi productifs que leurs collègues au bureau et moins susceptibles de quitter leur emploi.

Aujourd’hui, près de six ans plus tard, ces progrès sont en train de s’éroder. Partout au Canada, les entreprises exigent des employés qu’ils retournent à leur bureau à temps plein ou pour plus de jours par semaine. Les gouvernements de l’Ontario et de l’Alberta imposent le retour au bureau, tandis que d’autres provinces réévaluent leurs politiques. Les employeurs insistent : la culture de bureau, l’esprit de collaboration et la revitalisation des centres-villes et des quartiers d’affaires en dépendent.

Ces politiques rigides annulent les gains durement acquis en matière de productivité et d’inclusion, dont les femmes et les parents travailleurs ont été les principaux bénéficiaires. La flexibilité au travail leur permettait de jongler avec les rendez-vous, la garde d’enfants et d’autres responsabilités. Mais avec le coût de la vie qui augmente, l’incertitude économique et le chômage élevé, beaucoup ont l’impression de ne plus avoir le choix : il faut retourner au bureau.

Un sondage réalisé par la firme de recrutement Hays en 2024 auprès des travailleurs canadiens révèle que 71 % des répondants envisagent de quitter leur emploi pour chercher de meilleures conditions. Beaucoup disent qu’ils chercheraient un nouvel emploi si l’économie s’améliorait et que le taux de chômage baissait.

Trouver un meilleur équilibre

Et si ces facteurs convergents (insatisfaction au travail et désir d’un meilleur équilibre vie-travail) poussaient plutôt les employés à quitter leur emploi pour créer quelque chose qui soit plus compatible avec leur rythme de vie ?

Alors que les lieux de travail deviennent moins accommodants, de plus en plus de Canadiens cherchent des portes de sortie plutôt que de se rendre à l’épuisement. Dans un sondage publié par la RBC en octobre, 59 % des personnes interrogées ont déclaré avoir pensé à créer leur propre entreprise, soit une hausse de 13 % en deux ans.

Une augmentation du nombre de Canadiens qui créent leur propre entreprise pourrait provoquer un changement majeur dans notre économie. Les dernières statistiques clés (2024) montrent que les petites et moyennes entreprises génèrent déjà la majorité des emplois dans le secteur privé. Avec les obligations de retour au bureau, qui poussent les talents hors des environnements corporatifs rigides, nous sommes à l’aube d’une nouvelle vague entrepreneuriale.

Et c’est une bonne nouvelle. Quand davantage de personnes créent des entreprises, notre économie se tourne vers la créativité, la résolution de problèmes et une saine prise de risque. Cet état d’esprit favorise tant la découverte de solutions pour la transition climatique que l’adoption de l’intelligence artificielle (IA) par les petites entreprises. Cela a également des impacts majeurs sur notre productivité, qui accuse du retard. L’entrepreneuriat ne crée pas seulement des entreprises, il contribue à construire un Canada plus résilient et innovant.

Les femmes au cœur de cette tendance

Les femmes sont au cœur de cette dynamique. Les entreprises détenues par des femmes contribuent déjà à hauteur de 150 milliards de dollars au produit intérieur brut (PIB) du Canada, emploient 1,5 million de personnes et représentent 40 % des travailleurs indépendants. Plutôt que de regarder les femmes quitter leur emploi à cause de politiques de bureau rigides, les gouvernements peuvent éviter de perdre ce potentiel inexploité en reconnaissant qu’une transition est en cours dans le monde du travail.

Des infrastructures manquantes

L’approche canadienne pour soutenir les entrepreneures selon un modèle unique suppose que la plupart des fondatrices ont accès au capital, à la garde d’enfants et à un réseau professionnel. Pour les femmes, ce n’est généralement pas le cas.

Le financement des startups reste inégal selon le genre. Une étude du Founders Forum Group montre qu’à l’échelle mondiale, seulement 2,3 % des fonds de capital-risque ont été alloués à des initiatives exclusivement féminines en 2024. Beaucoup de femmes dépendent de leurs économies personnelles, ce qui limite le potentiel de croissance de leur entreprise et les expose à des risques financiers. La garde d’enfants abordable et d’autres soutiens aux aidants restent fragmentés selon les provinces, ce qui limite encore le temps que les femmes peuvent consacrer à leur entreprise.

Si le gouvernement veut renforcer la productivité et l’innovation, il doit financer des initiatives permettant à davantage de femmes entrepreneures de créer et de diriger selon leurs propres conditions. Une façon d’y parvenir est de renforcer le financement accordé dans le cadre de la Stratégie pour les femmes entrepreneures (WES), lancée en 2018, afin de favoriser l’égalité des genres et le pouvoir économique des femmes.

Autre levier : assurer une représentation égale dans les comités formels de planification et de conseil en IA. Les entreprises détenues par des femmes adoptent moins les technologies, souvent parce qu’elles sont plus petites et limitées financièrement. Un rapport commandé par Statistique Canada en 2024 indiquait que 12,7 % des entreprises détenues par des femmes utilisaient des technologies émergentes, contre 16,5 % pour les entreprises détenues par des hommes. Le gouvernement devrait se concentrer sur la réduction de la fracture numérique en rendant le capital, la formation en numérique et en IA plus accessibles. Cela permettrait aux femmes fondatrices de diriger la prochaine phase de croissance économique sur un pied d’égalité avec les entreprises masculines.

Encourager l’entrepreneuriat féminin

Si l’on veut que davantage de femmes se lancent dans les affaires, que ce soit dans une entreprise physique ou en ligne, il faut que l’option demeure réaliste. Cela signifie de s’assurer qu’elles disposent du temps et du soutien financier nécessaires pour démarrer.

L’extension des micro-subventions et des prêts à faible taux d’intérêt pour soutenir les startups dirigées par des femmes aiderait à réduire le manque de capital. Il est également nécessaire de s’interroger sur les raisons pour lesquelles le dernier budget fédéral n’a pas inclus de nouvelles mesures pour corriger les inégalités lorsque les femmes créent leur entreprise. Par exemple, en 2023, les entreprises majoritairement détenues par des femmes ont obtenu les taux d’approbation de financement par dette les plus faibles.

Les réseaux nationaux de mentorat peuvent jouer un rôle parallèle en favorisant le mentorat des nouvelles fondatrices par des PDG expérimentés et des pairs partageant les mêmes idées. Les leçons apprises peuvent se traduire en succès commerciaux pour la création d’entreprises.

Ces mesures ne sont pas des réformes radicales. Elles constituent l’ossature d’une économie moderne, qui valorise l’adaptabilité, la créativité et l’inclusion comme moteurs de la prospérité nationale.

Un nouvel élan

Le récent budget fédéral a donné un nouvel élan en consacrant 382,5 millions de dollars sur cinq ans au soutien de l’égalité économique, démocratique et sociale des femmes. Mais le financement général de projets temporaires ne fait qu’effleurer le sujet. Les futurs budgets doivent cibler les obstacles qui freinent les femmes : accès limité au capital et formation insuffisante en numérique et IA. Un soutien accru est également nécessaire pour permettre aux femmes de participer à l’économie tout en assumant des responsabilités de soins.

Le retour au bureau poussera sans doute certaines personnes hors du milieu de travail. Mais il stimule également une montée de l’entrepreneuriat incluant davantage de femmes.

Le Canada risque de laisser passer cette vague d’opportunités économiques. Les femmes n’ont pas besoin d’être convaincues de travailler dur. Mais elles ont besoin de soutien et de politiques qui récompensent l’adaptabilité, la créativité et l’ingéniosité.

L’innovation n’est jamais née dans les cubes de bureau. Et elle n’est pas exclusivement l’apanage des hommes. Si nous voulons une économie forte et prospère aujourd’hui et demain, nous devons investir dans les femmes qui essaient déjà de la construire, que ce soit au bureau ou en dehors de celui-ci.

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Juanita Lee-Garcia

Juanita Lee-Garcia est la vice-présidente aux opérations de Growclass, une entreprise primée dans le secteur de la formation qui aide les femmes et les personnes marginalisées à avoir du succès dans leur carrière ou la création d'entreprises.

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