J’appuie ceux qui ne cessent de répéter qu’il faut investir davantage dans l’enseignement universitaire et la formation professionnelle. Mais en tant que nation, nous devons d’urgence remplir une taÌ‚che encore plus fondamentale : promouvoir les compétences essentielles que sont l’alphabétisme et l’arithmétique. à cela, il y a trois raisons.
Premièrement, de récentes études empiriques sur les sources du mieuxé‚tre ont confirmé que la croissance du revenu dans les pays avancés influe très peu sur le mieux-é‚tre des gens à revenu moyen et supérieur, mais qu’elle influe significativement sur celui des gens à très faible revenu. Deuxièmement, on sait également qu’on contribue davantage à la croissance économique d’un pays en améliorant l’alphabétisme et les notions de calcul chez les groupes les moins qualifiés qu’en multipliant les diploÌ‚més ultra-qualifiés et les investissements dans le capital physique.
D’où la nécessité de renforcer considérablement la qualité de l’enseignement, depuis la maternelle jusqu’à l’école secondaire, et de combattre le décrochage scolaire avec plus de vigueur et de ressources. Enfin, si l’on s’en remet enfin aux théories sur le commerce international, l’arrivée d’ici à vingt ans d’un milliard de travailleurs des pays émergents sur le marché du travail aura d’inévitables répercussions sur le sort des petits salariés d’ici. Or la seule réponse sensée à ce défi externe consiste à développer les compétences de base de notre main-d’œuvre qui se trouve tout en bas de l’échelle de productivité.
Le deuxième défi auquel nous devons nous attaquer en priorité, c’est la tempé‚te démographique qui est à nos portes. Parce qu’il sera frappé plus toÌ‚t et plus fort que les autres régions du pays, la situation du Québec vaut qu’on s’y attarde en particulier.
Au cours des 25 prochaines années, on prévoit que le ratio emploipopulation y chutera de 14 p. 100, passant de 49 p. 100 aujourd’hui à 42 p. 100 en 2031. Entre-temps, les Québécois de plus de 65 ans auront doublé en nombre pour représenter 27p. 100 de la population, contre 13 p. 100 aujourd’hui. Ce phénomène exercera une énorme pression sur la vie privée des plus jeunes générations, qui devront supporter un fardeau d’autant plus lourd que leurs rangs auront diminué alors mé‚me que leurs parents aÌ‚gés seront plus nombreux et vivront plus longtemps.
Les finances publiques seront frappées tout aussi durement. La perte de 14 p. 100 de jeunes contribuables et la multiplication par deux des personnes aÌ‚gées nécessitant des soins de santé— heureusement, le régime de retraite public repose sur de meilleures bases— creuseront un vaste trou noir dans les finances provinciales. Si la structure des générations correspondait aujourd’hui à celle qu’on prévoit pour 2031, un déficit de 14 milliards de dollars grèverait l’actuel budget provincial de 55 milliards.
Qu’arrivera-t-il si rien n’est fait bientoÌ‚t pour atténuer ce choc démographique? Les groupes sociaux se disputeront de plus en plus aÌ‚prement des parts de plus en plus maigres du budget public, nos enfants multilingues et ultra-qualifiés partiront nombreux vers d’autres contrées d’une économie mondialisée, l’impoÌ‚t grimpera en flèche, les gouvernements sabreront dans toutes leurs dépenses sauf celles du secteur de la santé, et nous assisterons impuissants à l’explosion de la dette et des déficits. Cette perspective ne nous laisse qu’une issue : rembourser la dette publique pour réduire le service de la dette et créer la marge fiscale indispensable au remplacement des recettes perdues et à l’absorption des dépenses de santé.
Notre troisième et dernier défi est celui de la cohésion nationale. Les libéraux de la génération Trudeau, dont Jean Chrétien est le dernier représentant, affichent sans doute un bon bilan en matière de politiques sociales— à tout le moins jusqu’au milieu des années 1990. Mais on leur doit par contre l’affreux gaÌ‚chis de notre cohésion nationale fragmentée.
Pierre Elliott Trudeau et les siens ont en effet provoqué la marginalisation du Québec et de l’Alberta au sein de la nation canadienne. En imposant à l’Alberta le Programme énergétique national, ils ont manifesté en 1980 leur mépris total de l’esprit sinon de la lettre de la Constitution. Puis en 1982, ils ont rapatrié et amendé cette mé‚me constitution malgré l’opposition unanime de la minorité nationale du pays concentrée au Québec, où l’on venait pourtant de rejeter clairement la séparation. Et quand s’est présentée en 1990 l’occasion de réparer cet échec, ils ont torpillé un projet juste et honorable avec leurs alliés provinciaux du Manitoba, du NouveauBrunswick et de Terre-Neuve. Résultat : le mouvement souverainiste s’est réveillé de l’agonie où il se trouvait, le référendum de 1995 a failli désintégrer le pays et un troisième se tiendra probablement dans les prochaines années. Cela sans parler de la fragmentation de nos partis politiques traditionnels en d’irréductibles mouvements régionaux, ou de la déstabilisation qui risque d’engendrer plus de gouvernements minoritaires qu’auparavant.
Les grandes fédérations se distinguent par le respect qu’elles manifestent à l’endroit de leurs minorités nationales et des prérogatives constitutionnelles de leurs États constituants. En faisant précisément le contraire, les libéraux de l’ère Trudeau ont dressé les Canadiens les uns contre les autres et déshonoré la fédération canadienne.
Il est grand temps de réparer ce gaÌ‚chis. L’élection d’un gouvernement conservateur a créé une conjoncture propice mais possiblement passagère au renouvellement de la cohésion nationale en redonnant au Québec et à l’Alberta la place qui leur revient, au cœur mé‚me de l’identité de ce pays. Le Parti libéral devrait quant à lui profiter de son séjour dans l’opposition pour analyser ses échecs et réexaminer en profondeur sa vision du Canada. Étant donné l’influence d’une identité nationale forte sur le progrès économique et social, j’espère sincèrement que nous saurons profiter de cette chance qui nous est donnée.
