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Le 15 mai, les gouvernements fédéral et de l’Alberta ont conclu une entente de mise en œuvre des principaux éléments du protocole d’accord sur la tarification du carbone et les pipelines signé en novembre 2025. Le gouvernement albertain a qualifié ce protocole d’historique.
Six jours plus tard, dans une allocution aux Albertains, la première ministre Danielle Smith a annoncé qu’elle consulterait les électeurs en octobre prochain sur l’éventuelle tenue d’un référendum sur l’indépendance.
Le contraste est frappant entre, d’une part, ce qui ressemble à une avancée politique substantielle et positive et, d’autre part, un mécontentement si profond que la première ministre a jugé nécessaire de tenir un vote sur l’option de la sécession.
D’un sondage à l’autre, le soutien à une Alberta indépendante tourne autour de 30 %. Dans notre sondage sur la Confédération de demain, tenu en février et mars 2026, il a atteint 25 %. Les réponses à nos questions, posées chaque année depuis 2022, montrent peu de variation. Il n’y a pas de hausse significative de l’appui à la séparation (voir graphique 1).
En fait, comme le montre le graphique 2, le pourcentage d’Albertains fortement favorables ou plutôt favorables à l’indépendance, reste stable depuis 2003.
Les électeurs du PCU face au reste de l’Alberta
Les chiffres globaux masquent toutefois une dynamique plus importante : la polarisation entre les électeurs du Parti conservateur uni (PCU) et les autres Albertains. Ce qui peut sembler un enjeu albertain se révèle en fait un enjeu du PCU.
Cette distinction change la lecture de la situation. Elle influence la manière dont le gouvernement de Mark Carney pourrait réagir et les groupes qu’il choisira de cibler dans ses politiques futures.
Notre indice de ressentiment regroupe plusieurs questions sur la perception qu’ont les citoyens de la place de leur province au sein de la fédération (si elle reçoit le respect qu’elle mérite, si sa contribution au pays est équitable, si elle obtient sa juste part du financement fédéral, et autres enjeux similaires).
Depuis 2022, l’Alberta se classe parmi les provinces affichant les scores de ressentiment les plus élevés. Mais cette moyenne représentant l’ensemble de la province cache une réalité plus fragmentée. Le ressentiment n’est pas partagé par toute la population, il reflète un clivage interne qui s’accentue avec le temps.
Le graphique 3 illustre cette divergence. Il compare les partisans du PCU aux électeurs du reste de l’Alberta au cours des cinq dernières années. Les courbes montrent où se situent les répondants, du faible ressentiment à gauche au fort ressentiment à droite. Plus la courbe est élevée, plus le nombre de personnes se situant sur ce point est important. Les lignes pointillées indiquent la moyenne de chaque groupe.
Au cours des cinq dernières années, le niveau de ressentiment des électeurs du PCU est resté stable. En revanche, celui des autres Albertains a diminué de façon constante. Leur perception de la place de l’Alberta dans la fédération s’est améliorée.
Deux bases partisanes mécontentes, mais bien différentes
Pour mieux comprendre ce qui se passe en Alberta, on peut utiliser l’indice de ressentiment afin de comparer les bases électorales de deux des partis provinciaux qui sont en principe les plus insatisfaits de la fédération canadienne : le Parti conservateur uni (PCU) en Alberta et le Parti québécois (PQ) au Québec.
Comme le montre la figure 4, les électeurs du PQ éprouvent beaucoup moins de ressentiment à l’égard de la place de leur province au sein du Canada que les électeurs du PCU à l’égard de celle de l’Alberta. De plus, leurs opinions s’éloignent moins de la moyenne provinciale. En ce qui concerne la place du Québec dans la fédération, les électeurs du PQ ne se distinguent pas fortement de l’électeur québécois moyen.
À l’inverse, les électeurs du PCU en Alberta manifestent un fort ressentiment à l’égard de la place de leur province dans la fédération. Leurs opinions s’écartent davantage de la moyenne provinciale et les distinguent encore plus du vaste groupe d’Albertains qui forme le pic de faible ressentiment visible à gauche du graphique.
Ces résultats révèlent une différence importante entre les dynamiques référendaires des deux provinces. Au Québec, le mouvement souverainiste repose sur des griefs relativement partagés. Bien que la plupart des Québécois soient opposés à la tenue d’un troisième référendum sur la souveraineté, ils sont peu susceptibles de considérer l’idéologie du Parti québécois comme extrémiste.
En Alberta, la situation est différente. Le soutien au séparatisme semble surtout concentré dans un segment précis de l’électorat du PCU. Il ne reflète pas un ressentiment généralisé. Dans ce contexte, la menace d’un référendum sert moins d’instrument démocratique destiné à exprimer la volonté populaire que d’outil politique pour satisfaire la base turbulente du PCU.
Un problème sans solution (politique) ?
Le niveau et la stabilité du ressentiment chez les électeurs du PCU posent un défi à Mark Carney. L’arrivée de celui-ci en 2025 semble avoir amélioré les perceptions du fédéralisme et du gouvernement fédéral en Alberta, mais surtout chez les non-partisans du PCU. Chez les partisans du Parti, rien n’a changé : à ce jour, les données indiquent une forte stabilité, peu importe les ajustements de politique fédérale ou les changements de leadership à Ottawa. Cette tendance apparaît dans l’indice de ressentiment (graphique 3) et dans d’autres indicateurs du sondage (graphiques 5 et 6).
Nos plus récents résultats datent de mars et ne permettent pas de mesurer d’éventuelles réactions à la récente entente de mise en œuvre. Mais, comme l’indiquent toutes les données ci-dessus, il y a eu peu de mouvement chez les partisans du PCU dans les indicateurs de l’enquête, tant après le départ de Justin Trudeau qu’à la suite du protocole d’accord.
Dans ce contexte, il est peu probable que l’accord du mois dernier modifie leur position. C’est une impasse à la fois pour Carney et pour Smith : il ne semble exister aucune mesure ou proposition politique unique qui puisse faire reculer les électeurs du PCU. Pendant ce temps, le reste de la province est devenu moins rancunier et s’est montré plus favorable à la fédération, en particulier après le changement de premier ministre et l’élection subséquente du gouvernement Carney.
Et maintenant, quelle direction prendre ?
Deux options se dessinent maintenant pour le gouvernement fédéral.
Il peut reconnaître le fait qu’un grand nombre d’Albertains sont désormais moins rancuniers face au traitement réservé à leur province au sein de la fédération (que ce soit en réaction à de nouvelles politiques fédérales ou en réponse aux actions de la première ministre et cheffe du PCU) et poursuivre dans cette direction.
Il pourrait aussi proposer de nouvelles politiques dans le but de rallier la base du PCU, dont les opinions sont restées immuables, au risque de perdre le soutien d’autres segments de la population en cours de route.
Les données sur cinq ans montrent une stabilité du ressentiment chez les électeurs du PCU, malgré les ajustements sur la tarification du carbone, les pipelines et les ententes intergouvernementales. Cela suggère que ce ressentiment n’est pas transactionnel. Il ne dépend pas directement des politiques fédérales.
Pour Carney, l’option la plus efficace pourrait être de concentrer ses efforts sur les Albertains, dont les perceptions évoluent déjà. Chercher à convaincre la base du PCU pourrait produire peu de résultats. Pour Danielle Smith, le calcul est différent. Un référendum pourrait révéler un écart important entre sa base et l’électeur médian de la province. Cela pourrait affaiblir sa position hors de son noyau partisan.
Méthodologie : L’édition 2026 repose sur un sondage mené auprès de 5696 adultes, réalisé entre le 14 février et le 28 mars 2026 (92 % des réponses ont été recueillies entre le 19 février et le 7 mars) ; 91 % des réponses ont été collectées en ligne. Les autres l’ont été par téléphone (ligne terrestre et cellulaire), principalement auprès de personnes vivant dans le Nord ou dans des communautés autochtones, ou encore auprès de francophones au Nouveau-Brunswick.
Les sondages sur la Confédération de demain sont menés annuellement en collaboration avec plusieurs organismes canadiens de premier plan : l’Environics Institute for Survey Research, le Centre d’excellence sur la fédération canadienne de l’IRPP, la Canada West Foundation, le Centre d’analyse politique — Constitution et fédéralisme, le Brian Mulroney Institute of Government et le Conseil de gestion financière des Premières Nations.


