La première page du premier numéro d’Options politiques s’ouvrait sur ces mots : « Cette revue désire contribuer à la réflexion sur tous les aspects des politiques publiques canadiennes. Et cette note vise à solliciter des appuis pour mener à bien ce projet. » Je suis heureux de pouvoir dire que ces appuis, on nous les a bel et bien accordés, comme se propose de l’illustrer le présent article sur les grandes questions qui occupaient alors nos pages.
Rapidement, Options politiques a suscité un intéré‚t bien supérieur à tous nos espoirs. Des spécialistes étroitement mé‚lés aux affaires publiques ont trouvé le temps de produire des textes adaptés à notre tribune et portant sur les grands enjeux de l’époque. C’est graÌ‚ce à eux que la revue a gagné la crédibilité indispensable à son expansion.
Mais cette expansion reposait aussi sur d’autres exigences. La déclaration liminaire du premier numéro précisait la nécessité « d’aller plus loin qu’un simple éclairage sur les questions d’intéré‚t immédiat ». Options politiques voulait proposer de nouvelles orientations et pressentir les questions dont l’importance se confirmerait à long terme. Ce que nos collaborateurs plus expérimentés ont su faire certes. Mais aussi et surtout les chercheurs moins connus, des jeunes souvent, impatients de faire valoir des idées qui sortaient parfois des sentiers battus.
à propos du déficit démocratique, par exemple. Comme nous le verrons plus loin, des auteurs réputés ont préconisé d’élire les sénateurs et d’améliorer le processus parlementaire. Mais c’est un candidat au doctorat qui a le premier signalé la nécessité d’une réforme plus fondamentale. Eric Mintz a soumis un article clé sur le financement des courses à la chefferie, qui rapportait que « plusieurs candidats à la direction du Parti conservateur auraient dépensé plus d’un demi-million de dollars lors de la campagne de 1983 ». Un bond spectaculaire par rapport à la génération précédente. Mais il a fallu que ces dépenses atteignent les sommets vertigineux de la dernière campagne pour qu’une loi vienne limiter « la dépendance de nos principaux partis à l’égard des grandes entreprises ». Le jeune auteur exhortait aussi les partis à dénoyauter la sélection des délégués aux congrès en mobilisant mieux leur base, de manière à « freiner la tendance des chefs à imposer leur domination ». Une mesure qui devrait aujourd’hui encore figurer au programme des partis.
Du développement de la petite enfance au Nunavut, nos jeunes collaborateurs ont ainsi fait preuve de perspicacité sur plusieurs sujets. Et c’est à un autre candidat au doctorat, Duncan Matheson, que l’on doit l’article le plus pénétrant sur les questions de politique sociale. Il y proposait de remplacer le système de partage des couÌ‚ts du Régime d’assistance publique du Canada par une division des fonctions, Ottawa fournissant directement tous les programmes de soutien du revenu et les provinces, aidées seulement de la péréquation pour les plus pauvres d’entre elles, s’occupant de la livraison des services.
Au début, les ambitions de la revue étaient inversement proportionnelles à ses ressources. D’abord trimestrielle, sa parution est bientoÌ‚t devenue bimestrielle. Mais ses pages étaient moins nombreuses et sa présentation graphique beaucoup plus sommaire. C’est depuis 1985 seulement qu’elle paraiÌ‚t au rythme presque mensuel d’aujourd’hui. Ce bilan des années 1980 à 1984 porte donc sur les 27 numéros des cinq premiers volumes.
La période s’ouvre alors que le fugitif gouvernement Clark vient d’é‚tre remplacé par ce qui sera le dernier gouvernement Trudeau, et s’achève peu après l’élection des conservateurs de Brian Mulroney. Entre-temps, la récession économique de 1981-1982 provoquera un choÌ‚mage jamais vu depuis la dépression des années 1930, accompagné d’une forte inflation toutefois moins marquée que dans la précédente décennie. Dans l’actualité internationale, il était surtout question de stagflation, de thatchérisme et de reaganisme.
Les questions économiques et sociales ne tenaient pourtant pas le haut du pavé. C’est le référendum québécois de mai 1980 qui façonnait surtout la vie politique canadienne. Les Québécois avaient rejeté la souveraineté-association, mais le reste du pays était sorti de sa léthargie constitutionnelle. L’onde de choc perdura jusqu’en 1992 quand la population, lasse d’entendre parler de constitution, causa une certaine frayeur à la classe politique en rejetant l’Accord de Charlottetown par voie de référendum.
Dirigés par Claude Ryan, les fédéralistes n’auraient pas obtenu un tel triomphe lors du référendum de 1980 s’ils avaient proposé le statu quo constitutionnel en échange de la séparation. Aiguillonnés par Ottawa, ils avaient promis de renouveler le fédéralisme. Personne n’avait à l’époque plus d’expérience des négociations constitutionnelles que Gordon Robertson, auteur du principal article de notre deuxième numéro. Il s’agissait d’un vibrant plaidoyer en faveur du renouvellement du fédéralisme, un projet qui semblait encore réalisable.
Une fois réélu, Pierre Elliott Trudeau donnera ainsi priorité à la réforme constitutionnelle. Sa proposition initiale s’étant heurtée à une vive opposition, et non seulement au Québec, il suggérera un temps d’aller de l’avant sans l’accord des provinces. Pour cela, mais aussi pour de nombreux autres aspects de cette proposition, il sera rudement pris à partie par l’éminent juriste J. V. Clyne qui, dans notre premier numéro de 1981, préconisait de véritables délibérations dans le cadre d’une assemblée constitutionnelle. En guise de compromis, le premier ministre tiendra des audiences parlementaires et entreprendra d’intenses négociations avec les provinces, qui donneront lieu à un accord que le Québec ne signera pas.
Dans nos pages, Claude Morin exprimera avec force le point de vue indépendantiste sur cet accord : en trahissant le Québec, les neuf provinces signataires avaient confirmé que le Canada anglais n’accepterait jamais un projet de constitution qui soit acceptable aux Québécois. Moins furieux qu’attristé, Claude Ryan réaffirmera de son coÌ‚té que l’isolement du Québec ne cesserait qu’avec la pleine reconnaissance de son caractère distinct au sein de la dualité canadienne. Arthur Tremblay (l’un des discrets architectes de la Révolution tranquille) en appellera à la réparation des torts et au colmatage de la brèche constitutionnelle. Tout comme Robert Stanfield. Autant d’appels qui annonçaient les négociations subséquentes des accords du lac Meech et de Charlottetown visant à réintégrer le Québec dans la constitution.
Comme en témoignent les numéros de l’époque, beaucoup soutenaient alors qu’un Sénat élu amoindrirait les tensions liées à la diversité canadienne en donnant plus de poids aux régions. Dans un second article, J. V. Clyne avait formulé une proposition particulièrement détaillée. Elle consistait à élire presque tous les sénateurs pour six ans, par scrutin à vote unique transférable et dans des circonscriptions provinciales plurinominales, la moitié de ces élus se retirant à intervalles de trois ans. Chaque province pouvait en outre nommer un sénateur de son choix qui serait de fait son délégué à Ottawa.
Pour Gordon Robertson, un Sénat élu était un moyen réaliste d’accomplir le renouvellement promis en 1980, puis refusé deux ans plus tard. Il proposa cette mesure spéciale : toute loi d’importance en matière linguistique ou culturelle devait obtenir l’approbation d’une double majorité du Sénat, soit d’une majorité des sénateurs aussi bien francophones qu’anglophones. En lui conférant certains autres pouvoirs comme celui d’approuver les nominations à la Cour supré‚me, un Sénat élu réduirait à la fois l’isolement du Québec et l’aliénation de l’Ouest.
Royce Frith, alors sénateur désigné, se prononça pour la réforme et suggéra d’élire lors du scrutin initial la moitié des sénateurs pour un mandat de cinq ans. Les sénateurs en poste qui ne souhaitaient pas se porter candidats resteraient en fonction jusqu’au deuxième scrutin, qui marquerait le début de leur retraite.
D’autres collaborateurs d’Options politiques préconisaient un Sénat élu, mais certains se montraient sceptiques. Robert Stanfield les renvoya dos à dos. Au Canada, la particularité de l’exercice des pouvoirs résidait selon lui dans la nécessité de concilier politiques nationales et préoccupations régionales. Nul doute qu’un Sénat élu favoriserait cet équilibre, à condition que sa composition et ses pouvoirs satisfassent le Québec autant que les provinces de l’Ouest. Cela étant peu probable, mieux valait tenter une conciliation à partir des institutions existantes. Un roÌ‚le tout désigné pour les partis politiques nationaux, que le Parti libéral avait d’ailleurs rempli jusqu’à ce Pierre Elliott Trudeau s’aliène l’ouest du pays. Quant au Parti conservateur, il lui manquait encore une véritable influence au Québec. C’est ainsi que nos lecteurs ont eu droit à une analyse limpide de la stratégie qui allait bientoÌ‚t valoir au parti de Brian Mulroney ses deux mandates consécutifs.
Mais c’est un éminent libéral terreneuvien qui assignera le plus fermement aux partis politiques la responsabilité de concilier politique nationale et diversité régionale. Réputé pour son sens historique, Ed Roberts les enjoindra de démanteler les belles machines centralisatrices qu’ils avaient mises au point pour décourager leurs militants soucieux d’intéré‚ts à la fois nationaux et régionaux.
Déjà, les observateurs s’inquiétaient de la coupure entre la population et les partis. Alec Corry, sans doute le politologue le plus réputé de l’époque, parlait dans notre premier numéro de « la confiance en chute libre de la population à l’endroit du gouvernement ». Dans le suivant, sept politiciens et commentateurs dressaient le bilan de l’élection de 1980. Résumant le sentiment général, le conservateur Michael Meighen y estimait qu’elle n’avait fait qu’enliser le pays. David MacDonald écrivait, lui, que les subterfuges avaient triomphé de la substance parce que « nos pratiques gouvernementales suscitent désespoir et aliénation » parmi la population. Sa conclusion, toujours d’actualité : « La leçon à en tirer réside dans une réforme parlementaire. »
D’autres textes ont souligné l’incapacité grandissante des partis de s’ouvrir à la population. Pour remédier au problème, on proposait notamment de modifier la procédure parlementaire afin d’étoffer le roÌ‚le des députés face à leurs patrons. Trois articles de Paul Thomas, de l’Université du Manitoba, préconisaient des mesures singulièrement énergiques. Gordon Gibson saluait pour sa part la montée des groupes d’intéré‚t particulier, attribuée à la nécessité pour les gens de se rassembler quand le système politique leur déniait toute influence, et que, de mon coÌ‚té, je l’attribuais plutoÌ‚t au délabrement des partis. Je préconisais de réduire la taille des cabinets, de renforcer le roÌ‚le des simples députés, d’abréger les campagnes électorales et d’amorcer à tout le moins une réforme du mode de scrutin en adoptant le vote unique transférable sous un régime de circonscription uninominale.
Sur certaines questions de l’actualité d’aujourd’hui, Options politiques trouvait peu à dire à ses débuts. Un silence particulièrement éloquent au chapitre des politiques sociales. Selon toute vraisemblance, les programmes des années 1960 recueillaient toujours l’assentiment général au tournant des années 1980. On n’y trouvait à peu près rien non plus sur les régimes de retraite. Sous la plume de Claude Castonguay et de Nicole Schwartz-Morgan, la solution au problème du vieillissement se limitait à assouplir l’aÌ‚ge de la retraite et à varier les activités offertes aux retraités.
De mé‚me, les articles sur la santé n’avaient rien d’alarmiste et traitaient surtout de questions immédiates. On préconisait de modifier la rémunération à l’acte de manière à favoriser une médecine de groupe. Ou de briser le monopole des médecins sur les soins de première ligne afin d’élargir le roÌ‚le du personnel infirmier. On y documentait le lien entre faibles revenus et problèmes de santé, ainsi que l’effet sur la santé de la pollution et des mauvaises conditions de travail. Daniel Cappon dénonça plus vivement les politiques de santé axées sur la guérison plutoÌ‚t que la prévention, tandis que Shirley Post se prononça clairement pour des programmes de santé de l’enfant centrés sur les soins préventifs.
Un texte solide plaidait en faveur d’un programme en santé et en éducation auprès de la petite enfance et exhortait Ottawa à en planifier le financement sans plus tergiverser. Certains articles comme celui de Florence Bird annonçaient des progrès sociaux à venir. Deux articles portaient sur l’acceptation de la nouvelle diversité des rapports familiaux. Plusieurs évoquaient avant l’heure la nécessité d’étendre la portée de l’action des organisations bénévoles. Un autre prévoyait la montée du « pouvoir gris » dans une société vieillissante. Témoignant de l’influence de la jeunesse, une analyse de la dépénalisation des drogues douces jugeait possible une réforme ne retenant que l’accusation de possession, passible d’une amende et non d’une peine de prison.
Les textes porteurs des attentes les plus élevées traitaient de la question autochtone. Des attentes malheureusement déçues, bien que l’article de Peter Jull, intitulé « Next Steps for Nunavut » et publié en 1982, fasse figure d’exception.
Le contenu d’Options politiques traduisait clairement les répercussions de la mise en commun opérée en 1977 des transferts fédéraux en santé et en éducation postsecondaire. Très vite, les provinces ont privilégié les services de santé plutoÌ‚t que les universités. De sorte que, pour une brève période, l’éducation a constitué l’aspect le plus litigieux des relations financières fédérales-provinciales. Les universités « sont à la fois assiégées et démoralisées », disait un article. Plus optimiste, John Graham soutenait qu’elles se porteraient mieux sans subventions de fonctionnement, avec des droits de scolarité plus élevés mais à condition qu’ils soient compensés par une aide financière assurant aux étudiants un accès correspondant à leur capacité de payer.
Nos premiers numéros ne trahissent aucune inquiétude particulière à propos du fédéralisme exécutif. Au contraire, plusieurs auteurs y suggéraient la création d’agences mixtes. L’un d’eux a mé‚me anticipé le Conseil de la fédération en proposant une « Chambre des provinces » ayant son propre secrétariat. Le député libéral Herb Breau voulait assortir de conditions plus strictes le financement fédéral des programmes provinciaux, ce qui fut fait. Donald Savoie rappelait pour sa part la nature fondamentalement politique des relations fédérales-provinciales. Un collaborateur au moins, Edward McWhinney, recommandait d’accroiÌ‚tre le roÌ‚le des municipalités dans le système fédéral, envisageant mé‚me un statut provincial pour les grandes villes.
Huit importants collaborateurs ont affiché leurs différends sur un thème aujourd’hui moins débattu, celui de la bureaucratie. Flora MacDonald, ministre des Affaires étrangères du gouvernement Clark, ouvrit le bal avec une critique des manœuvres servant aux hauts fonctionnaires à monopoliser le roÌ‚le de conseiller. Elle leur reprochait moins leur partialité que leur résistance au changement quand il était question de modifier les politiques qu’ils avaient contribué à façonner. C’est ainsi que pour un nouveau gouvernement, la bureaucratie venait selon elle affaiblir la démocratie.
Mitchell Sharp soutenait au contraire que tout gouvernement devait pouvoir compter sur une continuité assurée par des spécialistes familiers des questions courantes et de l’administration. Dans cet esprit, Kenneth Kernaghan exhorta en 1984 le nouveau gouvernement Mulroney à préserver une fonction publique impartiale et indépendante. Mais Hugh Segal estimait qu’on subvertissait la démocratie en maintenant à un sommet d’influence et de pouvoir une élite de fonctionnaires indélogeables. Il proposait que les sous-ministres soient tenus d’offrir leur démission lors de l’élection d’un nouveau gouvernement, à qui il reviendrait d’en disposer. Enfin, Tom d’Aquino formula un compromis consistant à protéger les postes des fonctionnaires tout en permettant aux ministres de s’entourer d’un important personnel de leur choix. Pour le meilleur ou pour le pire, c’est la formule appliquée de nos jours.
Ted Hodgetts livra une pénétrante analyse du dilemme des sous-ministres. Gordon Robertson insista sur le devoir d’anonymat. Mais c’est à J. L. Granatstein que revient la palme de l’intuition, son texte intitulé «Once but not Future Kings » expliquant pourquoi la question retiendrait moins l’attention vingt ans plus tard. Pendant la guerre et les décennies suivantes, observait-il, un petit « mandarinat » avait régné sur la forte expansion des affaires gouvernementales. Puis on avait assisté à « une explosion massive de l’appareil gouvernemental ». Or, lorsqu’ils sont en très grand nombre, les hauts fonctionnaires voient inévitablement s’affaiblir leur influence individuelle. C’est ce qui explique, du moins en partie, que leurs liens avec les ministres n’attirent aujourd’hui l’attention qu’en cas d’abus flagrants.
Pendant les dix années du thatchérisme, Options politiques a réservé une attention soutenue au rapport entre gouvernement et économie de marché. Maurice Strong en a fait un judicieux compte rendu. Toutes les économies, notait-il, combinent secteurs public et privé de diverses manières. Les politiques budgétaires et monétaires étaient décisives dans l’établissement du contexte commercial ; aux États-Unis surtout, les dépenses des secteurs militaire et spatial déterminaient grandement l’activité industrielle. Et « dans la Chine d’aujourd’hui [il y a donc 21 ans], un vaste débat est en cours sur le roÌ‚le de l’investissement privé dans la modernisation du pays ». Au Canada, l’« orientation stratégique de l’économie » devait privilégier l’apport de fonds propres en cas d’insuffisance du capital privé, ce qui nous permettrait de créer « une combinaison public-privé dynamique et pragmatique offrant au monde l’exemple d’une société pluraliste prospère ».
Nous avons publié sur ce thème des analyses de gauche comme de droite. Deux articles ont traité de l’opportunité de privatiser les sociétés d’État. Tirant les leçons de l’expérience britannique, Tom Kierans concluait que les privatisations sont globalement avantageuses mais qu’elles doivent donner lieu à une véritable concurrence.
L’autre article refusait tout compromis, qualifiant mé‚me le mot privatisation d’impropre. Le démantèlement des sociétés d’État consistait en réalité à « émettre des titres dans le public » en transférant des actions des « mains privées du gouvernement » à celles d’un « investisseur public national ». Dans les transports et d’autres secteurs commerciaux, certaines expansions de sociétés d’État fédérales et provinciales s’étaient d’ailleurs révélées « injustifiées ». Elles faisaient une concurrence déloyale à l’entreprise privée au risque de créer un « impérialisme du secteur public ». L’auteur, PDG d’une société de transport maritime, ferait le saut en politique en 1988. C’était Paul Martin.
Les analyses de politique macroéconomique traduisaient une confusion propre à l’époque. Malgré la récession, le taux d’inflation n’atteignit 12 p. 100 qu’en 1981 et dépassait toujours les 4 p. 100 en 1984. Les déficits gouvernementaux étaient en hausse constante, mais leurs répercussions sur l’économie étaient contrecarrées par une gestion monétaire serrée et l’incertitude qui s’ensuivait en matière d’investissement.
C’est ce phénomène de stagflation qui mobilisa surtout les économistes collaborant à la revue, soucieux de concilier création d’emplois et stabilisation des prix. Aucun ne souhaitait vraiment renouer avec l’expérience du controÌ‚le des prix et des salaires de Pierre Elliott Trudeau. La solution avancée le plus souvent consistait à établir une politique de revenus prévoyant des incitations fiscales. Les prix resteraient l’affaire du marché, les salaires relevant de la négociation collective. Mais au-delà d’un niveau préétabli, les augmentations de salaires seraient soumises à un impoÌ‚t spécial versé par les entreprises qui les accordent, les salariés eux-mé‚mes ou les deux. Et pour plus d’équité, les hausses de rendement du capital seraient imposées de façon correspondante. Parmi les adeptes d’une telle politique de revenus, c’est Walter Gordon et John McCallum (alors professeur d’économie et non homme politique), qui ont le plus vivement critiqué le monétarisme de l’époque.
Comme en témoigne le contenu d’Options politiques, les Canadiens étaient moins préoccupés de la situation mondiale. L’aide aux pays en voie de développement était le seul domaine de politique étrangère à recevoir plus d’attention que dans la période récente. Sur ce thème, le texte le plus convaincant soutenait qu’il était de l’intéré‚t des pays industrialisés d’accroiÌ‚tre leur aide au Tiers-monde mais aussi d’ouvrir leur marché à ses produits, de manière à mieux protéger le cours des denrées et à étendre l’accès aux technologies et aux capitaux d’investissement. L’article était signé Pierre Elliott Trudeau.
Certains articles présageaient l’importance que prendraient à l’échelle mondiale la protection de l’environnement et la conservation des ressources, l’imminente transformation des économies d’Asie et la croissance du secteur des services comme moteur de la mondialisation. Il suffirait par ailleurs de remplacer un n par un k pour actualiser cette phrase d’un article de George Ignatieff publié en 1981 : « Comme nous l’avons vu (…) surtout en Iran, l’usage de la force militaire à des fins politiques est toujours inefficace. »
Pour ce qui est de nos liens avec les États-Unis, les numéros de l’époque indiquent bien qu’ils portaient sur le commerce et l’investissement, loin devant la diplomatie et la défense. Nos collaborateurs partageaient trois points de vue. Ils étaient en principe favorables au libre-échange multilatéral, ils s’inquiétaient de la compétitivité du Canada et se montraient impressionnés par le marché commun européen. Ted English étudia en 1980 différents regroupements commerciaux, soulevant la possibilité d’une zone de libre-échange canado-américaine mais reconnaissant qu’il serait préférable d’y intégrer d’autres partenaires, tout en spéculant avec audace sur une « zone du Pacifique » qui engloberait le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée et le Mexique.
L’étude de ce grand concept s’arré‚ta là, les articles subséquents portant surtout sur une entente avec les ÉtatsUnis. Sans toutefois prévoir ce qui s’annonçait. Rares étaient en effet les propositions d’accord général. Mais Darcy McKeough, fort de ses anciennes fonctions de trésorier et de ministre de l’Économie de l’Ontario, affirma sans détour : « Passons aux choses sérieuses à propos du libre-échange sectoriel. Déterminons dans quels secteurs réduire ou éliminer les barrières à l’avantage réciproque du Canada et des États-Unis. » Dans la foulée, PierrePaul Proulx (l’un des rédacteurs du fameux « Livre beige » des fédéralistes québécois) préconisa « une intégration et une harmonisation » sectorielles, mé‚me si le libre-échange comme tel « n’est pas une option à envisager du point de vue canadien ».
Irving Brecher proposa bien « un espace de libre-échange avec les ÉtatsUnis pour les biens et services », à mettre en place « aussi rapidement que possible ». Mais personne n’imaginait qu’en désespoir de cause, on négocierait un jour une entente globale sur les importations canadiennes qui laisserait aux États-Unis la liberté d’imposer les restrictions protectionnistes exigées par un groupe de pression… Celui du bois d’œuvre, par exemple.
Dès le départ, nos propositions différaient sur un autre aspect clé. Elles portaient sur le commerce sans prévoir une pleine libéralisation des investissements. Plusieurs articles critiquaient en fait le processus qui soumettait alors les investissements étrangers à un controÌ‚le aussi tatillon qu’inefficace. Roy Davidson, notamment, réclamait l’abolition de toute restriction de nouvelles entreprises étrangères mais un controÌ‚le sur les reprises de sociétés canadiennes. D’autres, Tom Kierans en particulier, allaient plus loin en rejetant tout nationalisme économique. Mais les numéros de la première période ne laissent rien entrevoir de la forte intégration des investissements transfrontaliers qui se produirait bientoÌ‚t.
Malgré leur myopie en certains domaines, ce compte rendu aura montré que nos collaborateurs ont dès le début traité la plupart des questions d’actualité dans une perspective à long terme. Cette capacité de l’IRPP de leur offrir cette tribune fait justement foi de sa riche contribution à l’identité démocratique du Canada. Car un pays dont la population se répartit sur un continent aussi immense, et dont le voisin immédiat est le géant que l’on sait, a peu de chances d’é‚tre aussi bien servi par ses médias privés que ne le sont par exemple les pays d’Europe occidentale.
Cet élément majeur de notre déficit démocratique a fait l’objet de plusieurs articles signés par des représentants de la presse écrite et électronique. Mais c’est à l’avocat Gordon Fairweather, ancien politicien conservateur devenu commissaire en chef de la Commission canadienne des droits de la personne, que l’on doit la contribution la plus importante à cet égard. Il croyait la liberté d’opinion entravée par l’indifférence des grands propriétaires de médias à l’égard de leurs responsabilités publiques. Notre nouvelle constitution ayant consacré des précédents juridiques qui donnent toute compétence au Parlement fédéral, ajoutait-il, celui-ci devrait légiférer pour assurer la diversité des sources d’information et d’opinion.
Si jamais ce conseil était mis en pratique, Options politiques pourrait se spécialiser franchement en analyse et en conception de politiques publiques. Comme toute société fondamentalement libre devrait le permettre. Mais notre tribune doit plutoÌ‚t s’enrichir d’une variété de contributions. Elle doit servir à tous, avant tout aux médias et aux partis, à transmettre une information de premier plan de mé‚me qu’à diversifier les points de vue sur les affaires publiques par rapport à ce que les gens ont l’habitude de voir, de lire et d’entendre. Moins les médias jouent leur roÌ‚le et moins les partis suivent une ligne de conduite claire, plus l’importance d’Options politiques est décisive pour éclairer et dynamiser le débat politique. (Article traduit de l’anglais)
