« Si je connaissais le lieu de ma mort, disait le vieil homme, je n’y mettrais jamais les pieds. » Un apocryphe non dénué d’esprit. Si nous connaissions l’avenir, peut-é‚tre changerions-nous des choses au présent mais, ces changements, justement, viendraient modifier cet avenir. Et, pour compliquer le portrait un peu plus, puisque nous ne pouvons prévoir l’avenir, nous nous tournons souvent vers le passé pour essayer de l’anticiper. Or, le passé est rarement un bon guide. On trouverait sans doute très peu d’analyses anticipant, il y a 25 ans, la fin de la guerre froide, l’implosion de l’Union soviétique, la réunification de l’Allemagne, le génocide du Rwanda, les attentats du 11 septembre et la présence militaire des États-Unis au MoyenOrient. Et pourtant, chacun de ces événements a eu de profondes répercussions sur la sécurité mondiale.
En 1980, tous les enjeux de sécurité gravitaient autour des deux superpuissances nucléaires. La guerre froide s’était aggravée avec l’envoi de troupes soviétiques en Afghanistan. La tension entre les États-Unis et l’Union soviétique s’était avivée avec l’augmentation des dépenses militaires décidée par le président Ronald Reagan. Et les dirigeants soviétiques avaient mis leurs troupes en état d’alerte en réaction aux exercices de l’armée américaine. Tous les leaders du monde redoutaient une confrontation nucléaire tandis que les manifestations se multipliaient en Europe contre ceux qui envisageaient le déploiement d’armes nucléaires tactiques.
Le contexte actuel diffère énormément de l’environnement routinier et hyper-organisé qui a perduré durant l’interminable guerre froide. L’environnement restait certes menaçant mais il s’est structuré au bout de quelques décennies et est devenu plus prévisible. Les États en étaient les principaux protagonistes. Ils controÌ‚laient les gros engins de guerre tandis que leurs bureaucraties avaient la main haute sur les stratégies militaires et la gestion des conflits. Les questions de « haute sécurité » détournaient l’attention des enjeux plus courants de commerce et d’investissement.
Très peu sinon aucune de ces caractéristiques ne s’observeront dans un quart de siècle. Les États ne seront plus qu’un des nombreux protagonistes du contexte de sécurité, l’accès aux engins de guerre sera beaucoup plus répandu, la notion de pouvoir aura sensiblement évolué, la distinction entre affaires « intérieures » et « étrangères » se sera diluée dans des réseaux internationaux d’une grande densité, et ces réseaux constitueront avec les hiérarchies les principales formes d’organisation encadrant la conduite des guerres. Bref, le contexte de sécurité mondiale sera plus fragmenté, plus indécis et plus complexe. En fait, il l’est déjà. D’où l’exigence d’élaborer des mesures inédites sur le double plan stratégique et organisationnel. Plus les États sauront s’adapter, mieux ils tireront leur épingle du jeu.
Certaines tendances toutefois passeront le test du temps et se renforceront. La guerre— comment l’empé‚cher, la mener, l’arré‚ter— restera au cœur des politiques de sécurité. Il y a 25 ans, la perspective d’un conflit entre États démocratiques postindustriels était déjà improbable malgré la crainte bien réelle d’une confrontation nucléaire : on aurait difficilement pu imaginer, en 1980, que l’Allemagne et la France, ou celleci et la Grande-Bretagne, entrent en guerre. La chose est aujourd’hui carrément impensable. Ce qui représente une extraordinaire rupture avec des siècles d’histoire militaire.
Mais depuis un quart de siècle, les guerres civiles ont été plus nombreuses et beaucoup plus meurtrières que les conflits entre nations, suivant une tendance qui devrait malheureusement se poursuivre.
Cette forme de violence continuera de déborder les frontières et d’allumer des conflits. Les grandes puissances ont consacré depuis dix ans beaucoup d’efforts à la gestion des violents conflits suscités par les divisions ethniques, tribales ou religieuses déchirant un pays. Un phénomène qui devrait subsister sinon s’aggraver. Mais la prévention, la gestion et la résolution de tels conflits dépassent d’ores et déjà les capacités dont dispose mé‚me une superpuissance. Et les États-Unis, seule superpuissance des quinze dernières années, sont sans doute particulièrement mal placés pour agir à ce chapitre. Sous la pression de populations soutenues par des réseaux médiatiques hyperconnectés, d’autres nations prospères pourraient é‚tre forcées d’y engager des ressources, que celles-ci passent ou non par les institutions internationales officielles. Et ces institutions, les Nations unies notamment, devront adapter leurs pratiques afin de réagir avec beaucoup plus d’expertise, de souplesse et de rapidité aux vagues de guerres civiles et aux hécatombes qu’elles provoquent.
Mais il n’y a pas que la nature des guerres qui change, leurs protagonistes aussi. La science et les technologies privilégient déjà la miniaturisation, la diffusion des pouvoirs et des technologies vers d’autres acteurs que les États. Jusqu’ici très hiérarchisés, les fondements de l’organisation sociale évoluent vers un modèle de réseaux favorisant ceux qui ont assoupli et aplani leurs structures. Deux changements dont la combinaison modifie déjà le terrain sur lequel s’élaborent le programme de sécurité mondiale et la contestation dont il fera l’objet.
La science et les technologies ont longtemps été non pas des déterminants mais des agents de changement économique, social et politique. Aujourd’hui, leur évolution impose aux organisations d’opérer des changements qualitatifs. Il y a 25 ans, les entreprises industrielles dominaient l’économie des pays développés et les multinationales commençaient à peine à mondialiser leur production. De nos jours, la rentabilité n’est plus affaire d’échelle mais de miniaturisation, de flexibilité et de vélocité au sein de réseaux distribués. Et nous n’en sommes qu’à la première phase de cette révolution de l’information et de la biotechnologie. Dans ces deux domaines, les innovations serviront à diffuser le pouvoir au-delà des structures de commande et de controÌ‚le. Au-delà de l’État.
La capacité des minuscules plaquettes de silicium se multiplie sans cesse, gonflant la puissance informatique tout en réduisant son couÌ‚t unitaire. La révolution du secteur militaire repose d’ailleurs sur cette capacité de miniaturisation et de développement de logiciels toujours plus intelligents. à mesure que baisseront les couÌ‚ts, les réseaux se multiplieront et se densifieront, et les logiciels gagneront en raffinement jusqu’à reproduire les fonctions de la vue et de la voix. Nous verrons sans doute l’« abolition de la distance » d’ici à 25 ans, quand les gens pourront partout se brancher en temps réel. Les avancées de la biotechnologie et de la microélectronique créeront aussi de nouvelles fonctions de connectivité et de « microcaptation ».
Certains prédisent que ces avancées provoqueront un saut qualitatif en matière de collecte de renseignements et de compréhension des systèmes distribués. Tout notre environnement deviendra interactif et les gouvernements controÌ‚leront de plus en plus difficilement les flux d’information. Chose certaine, la diffusion du pouvoir s’accentuera à mesure que les citoyens accéderont plus facilement et à moindre couÌ‚t au savoir et à l’information. Mais d’autres groupes moins bien intentionnés— cartels de la drogue, crime organisé, groupes terroristes— auront également accès à ces technologies. Ils auront des moyens nettement supérieurs à ceux qu’ils possèdent déjà pour agir à l’échelle mondiale. La bataille entre cryptage et décodage s’intensifiera et les gouvernements devront investir dans l’un et l’autre domaine. Enfin, il sera plus difficile encore de maintenir la centralisation et la hiérarchisation des systèmes de pouvoir, et quasi impossible de monopoliser l’information.
Le 11 septembre 2001, nous avons assisté à la première attaque d’envergure lancée contre les États-Unis sur leur propre territoire. Vingt-cinq ans plus toÌ‚t, le seul type d’assaut que craignait Washington était le lancement prémédité— ou accidentel— de missiles nucléaires par un État hostile. Cela ne s’est jamais produit. L’attaque dont nous avons été témoins n’était pas le fait d’un État mais d’un réseau. Et l’image du réseau s’est imprimée dans les esprits. Celui-ci est, depuis, devenu la forme d’organisation sociale la plus répandue des sociétés postindustrielles. « En tant que tendance historique, observe Manuel Castells, les fonctions et les processus dominants de l’aÌ‚ge de l’information s’organisent de plus en plus autour des réseaux. » Des réseaux qui donnent aussi leur forme aux processus de la terreur et de la violence.
Un réseau se compose de nœuds et de points connectés dont la résilience est généralement assurée par des fonctions de redondance. Il peut s’agir de terminaux connectés sur l’Internet ou de deux experts communiquant entre eux dans un réseau créé autour d’une question commune. Autrement dit, un réseau peut é‚tre technologique ou social. Sa conception détermine sa résistance, sa flexibilité et sa capacité d’expansion. Mais aussi sa vulnérabilité.
On ne peut le détruire en supprimant l’un de ses nœuds, ni mé‚me plusieurs. Il s’adapte, modifie son parcours, se recrée. Dans sa forme la plus pure, l’Internet par exemple, la suppression d’un nœud n’en menace aucun autre. Selon certains observateurs, on a pu relancer les réseaux financiers les plus complexes au lendemain du 11 septembre parce que de nombreuses sociétés avaient mis sur pied des centres d’opérations hors site après les premiers attentats de 1993. Beaucoup avaient repris leurs activités en quelques heures graÌ‚ce aux éléments de redondance de leurs systèmes d’information. Cette redondance explique aussi que le jour mé‚me du 11 septembre, les connexions courriels se sont poursuivies alors que le trafic téléphonique a été perturbé dans tout le nord-est des États-Unis.
Les réseaux sociaux partagent d’importantes caractéristiques avec leurs contreparties électroniques. Ils sont très décentralisés et leurs nombreuses branches de leadership fonctionnent avec grande autonomie. Contrairement aux pyramides impénétrables des structures politiques d’il y a 25 ans, ils sont moins hiérarchisés et leurs leaders ont la liberté voulue pour agir sans grande direction ou surveillance. Depuis dix ans, les communications électroniques ont ainsi favorisé la multiplication de réseaux mondiaux dans les domaines les plus variés : affaires, société civile, journalisme, sciences, médecine, droit, universités, environnement.
Ces réseaux sont particulièrement perfectionnés dans le secteur financier, le cybercourtage permettant aux capitaux de circuler dans le monde entier avec une relative fluidité. Les réseaux les plus fonctionnels conservent cependant un élément de « lieu ». Mé‚me au sein des réseaux financiers mondiaux, écrivait ainsi Nigel Thrift, les grands centres urbains représentent un « nœud » crucial où se concentrent l’expertise et le personnel. C’est ce qui explique que Londres continue de jouer un roÌ‚le central dans l’économie financière internationale.
Les réseaux mondiaux du terrorisme et du crime ressemblent étrangement à leurs contreparties plus productives et mieux intentionnées. Mais à l’inverse de ces réseaux légitimes, ils évoluent dans la clandestinité selon des pratiques violentes et illégales qui servent leurs fins politiques. Forts d’un cycle de vie qui peut s’étendre sur une dizaine d’années, les réseaux terroristes prospèrent graÌ‚ce à l’ouverture, à la souplesse et à la diversité des sociétés démocratiques, traversant les frontières presque aussi aisément que les biens et les services, le savoir et la culture. Leur portée est quasi mondiale, surtout lorsqu’ils évoluent dans les sociétés multiculturelles les plus ouvertes et empruntent les formes d’organisation postindustrielles. Ils ne peuvent donc exister que dans un monde fortement interconnecté. Sans communications et marchés internationaux, sans mobilité des personnes et sans diversité sociale, les réseaux terroristes ne pourraient survivre et moins encore prospérer.
Ces réseaux sont souvent hébergés par des États faibles qui offrent un environnement suÌ‚r aux ressources et aux infrastructures dont ils ont besoin, y compris parfois un soutien logistique et des sites d’entraiÌ‚nement. En échange, ils rétribuent leurs hoÌ‚tes en obscurs avantages politiques et financiers qui aident leurs régimes à se maintenir au pouvoir. L’environnement d’« accueil » idéal consiste ainsi en un État vulnérable et fracturé auquel les réseaux de la terreur fourniront des atouts décisifs à condition de pouvoir mener leurs activités sur son territoire. Mais ils peuvent aussi survivre sans cette protection en se dotant de quartiers généraux mobiles, qui rendent toutefois plus ardus leur entraiÌ‚nement, leurs opérations et leur recrutement.
Les réseaux du crime, de la violence et de la terreur ne sont pas près de disparaiÌ‚tre car ils s’appuient sur une organisation sociale précisément activée par l’environnement mondial dont ils relèvent. Ils devraient mé‚me s’étendre et se densifier au cours des 25 prochaines années. Ils soulèvent donc de nouveaux défis pour les citoyens et les gouvernements, et nécessitent de la part des États de transformer en profondeur leur approche et leur gestion des problèmes de sécurité.
L’existence de ces réseaux modifiera aussi la conception du pouvoir. Un seul petit groupe de gens résolus peut déjà causer de graves désordres en s’organisant au sein d’un réseau distribué utilisant des technologies de plus en plus accessibles. Il peut terroriser et paralyser des sociétés interdépendantes, et d’autant plus facilement qu’elles sont complexes et interconnectées. C’est ainsi qu’à l’aide de moyens relativement faibles, on peut déstabiliser les sociétés les plus riches et les plus puissantes.
C’est pourquoi les gouvernements devront greffer à leurs structures hiérarchiques des éléments de réseau. Ils devront changer leur mode d’organisation, transformer leurs processus d’échange d’informations et abréger radicalement leur temps de réaction. Car tels seront les nouveaux déterminants du pouvoir.
La division du monde selon l’aÌ‚ge est l’une des tendances les plus manifestes de l’environnement mondial actuel. En schématisant à peine, on observera que la population vieillit partout en Europe, au Japon et en Chine. Au Canada et aux États-Unis, le vieillissement démographique n’est tempéré que par une forte immigration. Et malgré l’efficacité des politiques visant à faire baisser la natalité dans les pays pauvres, la population continuera de s’y accroiÌ‚tre à mesure que leurs sociétés s’engageront dans le « tunnel démographique ». Les conséquences de cette « division par l’aÌ‚ge » sur la croissance économique, la gouvernance, l’intégration sociale et la sécurité sont potentiellement énormes. Car dans les deux parties de ce monde divisé, les sociétés auront évolué de façon très différente dans un quart de siècle d’ici.
Dans ce monde vieillissant, le « pouvoir gris » représentera une importante force politique réclamant des gouvernements une série de mesures en matière de retraite, de santé ou d’habitation. On assistera parallèlement à une diminution de la main-d’œuvre productive, qui s’accompagnera d’une augmentation des attentes. De sorte que les gouvernements feront face à un accroissement de la demande alors mé‚me que se raréfieront les ressources nécessaires à la création de richesse. C’est d’ailleurs à la lumière de ces pronostics que les planificateurs mettent d’ores et déjà l’accent sur l’immigration d’une main-d’œuvre jeune et productive pour sortir de cette « impasse démographique ».
En Europe déjà, on observe une escalade des tensions sociales et politiques liées à l’accroissement des flux d’immigration. Des tensions qui ne sont pas nécessairement inéluctables et qu’on devrait ici s’efforcer d’éviter en établissant de façon explicite les normes et valeurs d’une « citoyenneté commune », de mé‚me que les obligations réciproques que s’engagent à respecter les citoyens établis et les immigrants qui aspirent à le devenir. Autrement, les immigrants mal intégrés et mal logés, condamnés à travailler pour une économie clandestine et privés de toute voix politique, deviendront une source de malaise social et d’aliénation politique. Au pire, ils formeront un bassin de recrutement pour ceux qui croient transformer les choses par la violence, c’est-à-dire les « nœuds » de funestes réseaux qui menacent de l’intérieur la sécurité des nations.
Les tensions sociales causées par la jeunesse des pays démunis risquent aussi de s’aggraver. La majorité des habitants des pays pauvres a aujourd’hui moins de 15 ans. Et l’impact social de cette population ne cesse de s’amplifier au gré de la progression de l’urbanisation. à défaut d’une croissance économique porteuse d’occasions pour les jeunes qui entrent sur le marché du travail, de nombreuses sociétés connaiÌ‚tront dans 25 ans de vives pressions sociales, un marché noir et une criminalité endémiques, des problèmes d’accès à des services élémentaires comme la santé, l’hygiène et l’éducation, un rejet des gouvernements et une montée de la violence comme exutoire à la frustration et à l’injustice. Dans les cas les plus extré‚mes, certains États pourraient s’effondrer et attirer, comme d’autres avant eux, des réseaux terroristes et criminels en qué‚te d’hébergement. On peut donc inclure au nombre des principales menaces à la sécurité mondiale du prochain quart de siècle une vaste population de jeunes hommes sans travail, excédés et humiliés, susceptibles d’é‚tre recrutés par les réseaux de la violence.
L’interaction de ce fossé démographique et d’une accentuation des inégalités aurait des conséquences désastreuses. Sans réduction des inégalités à l’horizon des 25 prochaines années, surtout dans les sociétés majoritairement jeunes, la violence ne tardera pas à traverser les frontières— d’autant que cellesci doivent rester relativement ouvertes pour stimuler les échanges commerciaux et les investissements— et, par l’entremise de réseaux productifs, s’enracinera dans des sociétés comme la noÌ‚tre. Aucune société n’est à l’abri de l’effondrement brutal d’une autre, aussi éloignée soit-elle. Le Canada, notamment, est intimement connecté au reste du monde par les réseaux reliant ses citoyens de toute provenance à leur région d’origine. L’« ailleurs » et l’« ici » sont aujourd’hui une seule et mé‚me chose.
Il y a 25 ans, les États-Unis étaient l’une de deux superpuissances. Avec l’implosion de l’Union soviétique, ils sont devenus le principal protagoniste de l’architecture de sécurité mondiale et le premier gestionnaire des menaces à cette sécurité. Dans les 25 années à venir, ils fourniront et géreront aussi bien le matériel que les logiciels d’exploitation des systèmes de sécurité. Ils seront l’« opérateur de système » en chef.
Cette prééminence des États-Unis revé‚t pour le Canada une signification plus grande que pour tout autre pays étant donné notre frontière commune ainsi que notre intégration et notre dépendance grandissantes vis-à-vis de la société et de l’économie américaines. En matière de sécurité, notre défi prioritaire consiste donc à gérer nos liens avec les États-Unis de manière à protéger et à améliorer notre propre qualité de vie.
Le fossé entre les États-Unis et ses alliés continuera de se creuser en ce qui touche le développement de systèmes d’information perfectionnés, la science et les technologies ou la sophistication des systèmes d’armement. Ce problème n’est pas unique au Canada et concerne plusieurs autres alliés des États-Unis qui ne peuvent non plus espérer suivre son rythme. Pour rester crédibles, mieux vaut donc renoncer à l’illusion de notre capacité globale de combat. Aucun pays ne peut prétendre à la puissance militaire des États-Unis, qui souffrent eux-mé‚mes de lacunes dans leurs rangs de base.
Mais si le Canada souhaite participer à la nouvelle architecture de sécurité gérée par les États-Unis, il devra accroiÌ‚tre l’effectif de ses forces armées, notamment ses forces terrestres, ainsi que leur capacité de déploiement. Sans capacité de déploiement indépendante, nous abandonnons toute possibilité de contribuer au renforcement de l’architecture de sécurité et d’inciter notre voisin à se tourner vers le multilatéralisme. Notre indépendance à cet égard sera particulièrement importante si, au cours des vingt prochaines années, les États-Unis persistent dans leur unilatéralisme et réservent l’application de leur puissance aux seules situations où leurs intéré‚ts sont directement engagés.
Le Canada faisait face aux mé‚mes défis il y a un quart de siècle, mais ceux-ci sont aujourd’hui plus urgents que jamais et le deviendront encore davantage. Ils ont gagné en importance parce qu’il est devenu impératif de faire un usage optimal des ressources minimales dont nous disposons. Nous devrons ainsi déterminer la part d’autonomie et de pouvoir que nous sommes pré‚ts à céder pour aligner sur les États-Unis nos structures de commandement de mé‚me que nos forces aériennes, terrestres et maritimes— sans compter nos services de police et de maintien de l’ordre, la sécurité de nos frontières, nos politiques d’immigration et de réfugiés ainsi que nos services de renseignement—, cela afin de créer à l’échelle du continent un réseau de sécurité véritablement homogène. Nous devrons aussi déterminer comment développer une composante proprement canadienne au sein de cette architecture de sécurité transnationale. Des décisions qui toucheront non seulement la structure de nos forces armées mais la société canadienne dans son ensemble, et qui devront nécessairement prendre en compte les valeurs fondamentales des Canadiens.
Une autre question d’importance émane directement du caractère réseauté de l’architecture de sécurité qu’on est en train de mettre en place. L’analyse des forces à l’origine des menaces à la sécurité mondiale indique que la connaissance des cultures étrangères est un aspect décisif du renseignement stratégique. Ce ne sont plus les seuls gouvernements étrangers dont il faut tenir compte, comme c’était le cas il y a 25 ans, mais aussi les sociétés d’ailleurs, leur dynamique, leurs mouvements sociaux, leurs dissidents et l’espace qu’ils réservent à l’hébergement des réseaux. Ce ne sont plus seulement les atouts et les capacités militaires qu’il faut évaluer et surveiller, mais aussi les facteurs d’inclusion et d’exclusion sociale, de développement économique, d’aliénation politique et de propagation des groupes et des réseaux dissidents. Plus que jamais, le renseignement repose sur une compréhension approfondie de la dynamique sociale et politique des sociétés étrangères.
Compte tenu de leurs intéré‚ts et de leur parti pris, les États-Unis ne sont pas nécessairement les plus aptes à faire cette analyse des cultures et des sensibilités. Quant au Canada, il dispose de solides atouts parmi sa population à la fois diversifiée et multiculturelle, mais, étonnamment, il n’en a jamais vraiment tiré partie. Il a trop peu investi dans le développement de capacités de renseignement indépendantes et s’est contenté de partager des informations sensibles, essentiellement avec les États-Unis, avec les couÌ‚ts et les avantages qui en découlent.
Contrairement à de nombreux pays, le Canada n’a pas vraiment cherché à s’adjoindre des spécialistes issus de ses communautés et des institutions extragouvernementales pour approfondir ses connaissances. On perd pourtant de précieuses occasions en traitant ainsi l’information comme une ressource limitée, à conserver plutoÌ‚t qu’à partager et enrichir graÌ‚ce à l’échange de renseignements. Cette stratégie est particulièrement mal adaptée à une époque où l’expertise est indispensable à la conversion de l’information en savoir. Pour maintenir une capacité d’action indépendante dans un contexte de sécurité à la fois complexe et fragmenté, nous devrons absolument investir dans la mise à niveau de nos services de renseignement, en multipliant et en resserrant nos partenariats au sein mé‚me de la société canadienne.
Nous avons vu que la prolifération de groupes non étatiques participant directement aussi bien à la sécurité mondiale qu’aux menaces dont elle fait l’objet constituera le principal élément du nouvel environnement de sécurité. De plus en plus, ces groupes non étatiques mais aussi des particuliers interviendront directement sur l’échiquier international, sans passer par les États. La capacité de construire et de maintenir des partenariats intersectoriels sera donc indispensable aux États soucieux d’assurer leur sécurité.
Le modèle hiérarchique de commande et de controÌ‚le est de moins en moins adapté aux sociétés mondialement connectées et à une organisation sociale qui emprunte chaque jour davantage au modèle des réseaux. La nouvelle architecture de sécurité serait donc très mal servie par les structures verticales ou les formes de commandement descendant privilégiées par les gouvernements. Les États postindustriels du monde entier reconfigurent leurs modèles pour collaborer avec les secteurs privé et communautaire à la création de partenariats public-privé et à la prestation des biens publics. Dans leur grande majorité, les secours d’urgence et l’aide au développement, par exemple, sont désormais assurés par des organismes non gouvernementaux. Le Canada ne faisant pas exception à la règle, il devra également s’associer plus étroitement aux secteurs privé et communautaire ainsi qu’aux centres d’excellence afin d’enrichir sa base de connaissances et d’améliorer ses capacités d’assurer la sécurité de ses citoyens.
Mais ce modèle de partenariat restera inopérant si le gouvernement ne renonce pas à un certain controÌ‚le pour permettre à l’information de circuler horizontalement, et pour favoriser la mise en place de structures inspirées des réseaux. Le défi est de taille pour les institutions hiérarchisées où l’information circule verticalement, et dont les procédures d’imputabilité reposent sur une culture de controÌ‚le solidement ancrée. Le Canada perdra de précieuses ressources et d’importantes occasions s’il se révèle incapable d’engager ce virage culturel vers une pensée et une action fondées sur les réseaux. Surtout, il compromettra sa capacité d’assurer la sécurité des Canadiens. L’architecture de sécurité mondiale servira véritablement ceux qui pensent, qui communiquent et qui agissent suivant le modèle des réseaux. (Article traduit de l’anglais)
