Tenons-nous encore bien en main notre avenir social? à l’heure de la mondialisation, entend-on souvent, les pressions qui s’exercent au-delà de nos frontières restreignent nos choix et nous imposent des trajectoires dont nous ne pouvons dévier qu’au prix fort. Les grandes tendances économiques, ajoute-t-on, modifient ce que nous sommes en érodant la solidarité et les valeurs qui fondent nos politiques sociales. Est-ce bien le cas? Notre avenir social nous glisse-t-il vraiment entre les mains?

Aucun doute, la mondialisation se fait partout sentir : croissance régulière des échanges de biens et services ; transmission instantanée des images, idées et informations ; mouvements de millions de personnes à l’échelle du globe. Si besoin était, l’épidémie du SRAS est venue illustrer de saisissante façon l’intensité des liens, la vitesse d’interaction et la vulnérabilité d’un monde chaque jour plus intégré, mé‚me si les événements des deux dernières années ont freiné le processus. Depuis les attentats du 11 septembre, les États ont en effet redoublé d’ardeur pour controÌ‚ler les mouvements transfrontaliers de biens et de personnes, brusquement rappelés à la réalité d’une mondialisation qui n’est pas que technologique et commerciale. Elle est également politique et sujette aux aléas qui viennent avec cette dimension. Mais en dépit des turbulences politiques actuelles, il est peu probable que le processus de mondialisation soit renversé à long terme.

Il ne fait également aucun doute que le contrat social hérité de la génération d’après-guerre est présentement remis en question. Au chapitre des politique sociales, la période actuelle se caractérise notamment par l’ambition de restructurer les programmes sociaux en fonction d’une économie du savoir. Car le passage à un nouveau siècle a créé de nouveaux risques nécessitant de mettre à jour les instruments politiques utilisés jusqu’ici. Mais il y a plus. L’État-providence est aussi l’objet de vives pressions. Certes, les dépenses sociales en Occident continuent d’augmenter par rapport au PIB dans l’ensemble des pays de l’OCDE, comme en témoignent les récents investissements du gouvernement canadien touchant les prestations pour enfants et les soins de santé. Mais l’image demeure d’un État-providence peinant à remplir son mandat traditionnel et à répondre à de nouveaux besoins sociaux, ceux par exemple des familles modernes en matière de développement de la petite enfance.

Deux tendances lourdes, donc. Y a-t-il un lien entre elles? L’État-providence subit-il à ce point les effets de la mondialisation? Après tout, une foule d’autres facteurs grèvent les budgets sociaux : vieillissement de la population, ralentissement de la productivité, échéancier des régimes de retraite, implacable hausse des couÌ‚ts de santé. Du coÌ‚té des revenus, il y a les contrecoups du financement de la dette, résultat de notre désastreuse gestion des finances publiques durant la période 1975-1995. Ennuyeuse mais imparable, l’arithmétique budgétaire fournit en somme de multiples sources de pression sur l’État-providence.

Faut-il ajouter la mondialisation à cette liste? Certains analystes le croient, pour deux raisons. Elle accentuerait tout d’abord les contraintes externes sur la capacité des nations d’élaborer et de préserver leurs contrats sociaux. Car si l’intégration économique n’induit pas nécessairement une homogénéisation à rabais, elle inciterait à une convergence au plus bas dénominateur commun des dispositions sociales, sur le modèle américain. Deuxièmement, la mondialisation saperait les liens internes qui cimentent la solidarité sociale en accentuant d’anciennes failles, en créant de nouvelles frictions et en affaiblissant l’engagement des citoyens entre eux. Ces observations se vérifient-elles dans le contexte canadien?

En ce qui concerne l’impact de la mondialisation sur notre marge de manœuvre, je ne crois pas que nous devrions nous inquiéter outre mesure. Car il est de plus en plus évident que les démocraties occidentales conservent une liberté appréciable pour ce qui est d’établir leurs propres politiques sociales pour répondre aux défis posées par la mondialisation. En témoigne assurément l’exemple du Canada. On y a certes observé quelques conversions aux normes américaines, surtout en matière d’assurance-emploi. Mais dans d’autres domaines, comme celui de la santé, les écarts historiques se sont maintenus et mé‚me accentués. Le Canada a ainsi préservé sa propre structure de réalisations sociales ; les États-Unis ont connu en 20 ans, en particulier dans les années 1980, un accroissement sensible des inégalités, mais cela est beaucoup moins vrai au Canada.

Pourrons-nous maintenir ce cap? Pour le savoir, il nous faut identifier les instruments ayant jusqu’ici contribué à préserver le modèle canadien. Est-ce le niveau global des dépenses sociales? La conception des programmes sociaux? Les schémas d’imposition? Une fois déterminés ces instruments clés, nous évaluerons s’ils risquent de subir de nouvelles contraintes à mesure que se révéleront les conséquences à long terme de l’intégration économique nord-américaine.

La principale différence entre le Canada et les États-Unis ne réside pas dans le niveau des dépenses sociales. à ce chapitre, l’écart entre les deux pays est beaucoup moins grand que ne l’imaginent la plupart des Canadiens, comme l’indique la figure 1. L’analyse des données de 1995 rapportées au tableau 1 montre en outre que l’écart entre les dépenses publiques brutes s’amenuise considérablement lorsqu’on tient compte des modalités d’imposition des avantages sociaux. Si bien qu’on a du mal à croire qu’un si faible écart suffise à expliquer des réalisations sociales aussi dissemblables. (On notera mé‚me que, selon la dernière colonne du tableau, les Américains dépensent davantage que nous si l’on ajoute le financement privé de besoins sociaux comme la santé et l’éducation.)

En somme, ce qui importe c’est moins les sommes que l’on dépense que la manière dont elles sont dépensées, comme l’illustrent nos deux principaux programmes sociaux : santé et pensions. Les figures 2 et 3 confirment ainsi qu’en proportion du PIB, le Canada leur consacre moins d’argent tout en obtenant de meilleurs résultats. à l’évidence, la conception des programmes revé‚t une grande importance.

Qu’en est-il de la situation d’ensemble? La figure 4 confirme que le système canadien des transferts fiscaux compense beaucoup mieux qu’aux États-Unis les inégalités de revenus de marché. Et la figure 5 établit clairement que l’essentiel de la redistribution s’effectue au Canada du coÌ‚té des dépenses. Le niveau d’inégalité est beaucoup plus grand entre les revenus de marché et les revenus totaux (qui englobent les transferts gouvernementaux) qu’entre les revenus totaux et les revenus après impoÌ‚t (qui englobent à la fois les transferts et la fiscalité). Le régime fiscal joue donc un roÌ‚le décisif s’agissant de réunir les ressources nécessaires pour soutenir les dépenses ; les taxes directes jouent certes un roÌ‚le dans la redistribution mais celui-ci n’est que secondaire.

Qu’est-ce que cela implique pour l’avenir? D’abord une bonne nouvelle : la conception des programmes sociaux joue un roÌ‚le clé, et elle n’est pas entravée outre mesure par l’intégration économique. En la matière, rien n’indique donc que nous perdrions notre marge de manœuvre. Le débat est plus vif du coÌ‚té de la fiscalité, certains analystes répétant qu’une concurrence mondialisée nécessite d’abaisser les taux d’imposition. Mais l’argument me laisse sceptique. Car mé‚me s’ils avaient raison, nous pourrions préserver notre contrat social en modifiant la composition de nos taxes et impoÌ‚ts.

Traditionnellement, nous avons moins fait appel aux cotisations sociales comme source de financement que d’autres pays, États-Unis compris, nous privant ainsi d’une source de revenus plus durable politiquement. Les États-providence des pays d’Europe du Nord par exemple y ont bien davantage recours que nous, tandis que, au Royaume-Uni, le chancelier Gordon Brown mise sur le relèvement des cotisations nationales pour financer son engagement d’augmenter au niveau moyen européen (en proportion du PIB) les dépenses sociales.

Il semble que le Canada commence aussi à envisager d’emprunter cette voie. Le peu de résistance suscité par la progression annuelle des taux de cotisation du RPC est à cet égard révélateur. Récemment, l’Alberta et l’Ontario ont mé‚me imposé des cotisations de santé, présumément parce qu’elles jugeaient qu’elles seraient mieux acceptées par les électeurs qu’une hausse comparable de l’impoÌ‚t sur le revenu. L’accueil réservé à cette décision en Ontario tient plus à la promesse des libéraux de ne pas hausser les taxes qu’à l’utilisation de cet outil fiscal comme tel. En misant davantage sur les cotisation sociales, nous risquons certes d’amoindrir la progressivité de notre régime fiscal, mais dans cette éventualité, nous pourrions poursuivre nos objectifs de redistribution en misant plus assiduÌ‚ment encore sur les dépenses publiques. C’est donc la ligne du bas de la figure 5 (page ci-contre), et non celle du centre, qu’il faut considérer.

En somme, le débat concernant les contraintes et les impératifs qu’imposeraient les forces extérieures est non pertinent, puisque ce sont avant tout les choix de politique intérieure qui comptent. C’est ainsi le second argument, selon lequel la mondialisation viendrait modifier nos politiques intérieures et miner la solidarité sociale, qui doit retenir notre attention.

Pour é‚tre fructueux, un contrat social doit é‚tre soutenu par un esprit de communauté et une reconnaissance parmi les citoyens de leurs responsabilités les uns envers les autres. On se gardera cependant de tout idéalisme. Les programmes sociaux ont toujours soulevé des conflits politiques et il n’est aucun besoin d’enjoliver le passé en invoquant un aÌ‚ge d’or où ils auraient fait consensus. La redistribution n’en repose pas moins sur cet esprit de communauté. La mondialisation l’a-t-elle affaibli? At-elle accentué certaines failles et créé de nouveaux désaccords qui rendent cette solidarité plus difficile? Analysons ces sources de désaccord potentiel de la vie politique canadienne : classes sociales, régions, langue, diversité ethnique.

Avec d’autres, Robert Reich a soutenu que la mondialisation et les nouvelles technologies ont creusé l’écart entre travailleurs qualifiés et non qualifiés sur le double plan professionnel et psychologique. Des spécialistes hautement mobiles et qualifiés— les « analystes symboliques »— se retireraient ainsi de la société pour se réfugier physiquement et politiquement dans des communautés fermées (Reich 1991). Observe-t-on ce phénomène au Canada? Il est vrai que, d’après les données de Statistique Canada, la part des revenus totaux (après impoÌ‚ts et transferts) du cinquième des familles canadiennes les plus aisées est passée de 37 p. 100 en 1989 à 39 p. 100 en 2000. Mais pour autant, ces Canadiens à revenu supérieur se sont-ils éloignés des autres pour ce qui est d’appuyer le principe de redistribution? Certes, les enqué‚tes d’opinion révèlent qu’ils s’intéressent davantage aux réductions d’impoÌ‚t et sont moins enclins à soutenir les dépenses sociales. Et les sondages menés par Ekos Research auprès de l’élite des secteurs public et privé montrent que ses priorités diffèrent de celles de la population en général, surtout dans le secteur privé où compétitivité, réductions d’impoÌ‚t et un État moins interventionniste sont des options qui sont plus fortement privilégiées. Or, dans la population en général, la demande pour des réductions d’impoÌ‚t, en hausse au milieu des années 1990, s’est atténuée par la suite. Si bien qu’au tournant du siècle, les Canadiens avaient cessé d’opposer mesures de productivité et mesures sociales. Et quand on leur a demandé de choisir entre réductions d’impoÌ‚t et accroissement des dépenses pour des programmes sociaux comme la santé et l’éducation, ils ont largement privilégié ces derniers (Graves 2001 ; Graves et Jenkins 2002).

Mais ces écarts sont-ils vraiment plus importants qu’il y a un quart de siècle? Après tout, les classes sociales ont toujours réagi différemment à ces questions, et il n’est guère étonnant que les décideurs du secteur privé donnent priorité à l’économie. En témoigne la figure 6, qui indique dans quelle proportion les Canadiens à revenu élevé et les autres jugent que l’État consacre trop d’argent à l’aide sociale. On voit ainsi que ces deux groupes ont effectivement durci leurs points de vue dans la première moitié des années 1990, période où la population a pris conscience du problème de la dette, des déficits et des niveaux d’imposition alors mé‚me que le Reform Party/Alliance canadienne venait incarner ces préoccupations. L’écart historique entre la tranche des revenus les plus élevés et l’ensemble des Canadiens s’est donc bel et bien creusé durant cette période. Mais la tendance n’a pas duré. à mesure que se sont améliorées finances publiques et performance économique, et par suite des compressions gouvernementales dans divers programmes sociaux, l’hostilité s’est atténuée dans les deux camps et l’écart entre eux s’est rétréci. Les classes sociales restent au Canada un clivage important, et c’est aujourd’hui autour de la mondialisation que se focalise cette tension. Mais il semble injustifié de craindre une accentuation des failles entre les « analystes symboliques » et la population dans son ensemble.

Penchons-nous maintenant sur nos inégalités régionales historiques. La réorientation Nord-Sud de nos shémas d’échanges commerciaux a-t-elle creusé l’écart entre les provinces privilégiées et les autres?

Signalons d’abord une autre bonne nouvelle : l’écart entre régions riches et pauvres se comble peu à peu, mé‚me si c’est à une lenteur désespérante. Du début des années 1970 à la fin des années 1990, les disparités de revenu entre régions ont en effet diminué de plus d’un tiers, selon une tendance qui se poursuit (en partie graÌ‚ce à la situation en ColombieBritannique qui a contribué à abaisser le niveau supérieur). Ce qui ne diminue en rien les graves difficultés de certaines régions, celles de la province rurale de Terre-Neuve par exemple, mais il s’agit de problèmes qui débordent de beaucoup le cadre de la mondialisation.

Qu’en est-il alors de la solidarité interrégionale? Comme à son habitude, Tom Courchene pose franchement la question : Peut-on conserver un système de transferts Est-Ouest dans un système économique NordSud de plus en plus affirmé? Et, dans la foulée, l’appui aux transferts interrégionaux s’amenuiserait-il? Les compressions dans certains programmes, liés notamment à l’assurance-emploi et au développement régional, ont de fait été durement ressenties dans les provinces Maritimes, et le programme de péréquation a été critiqué de tous coÌ‚tés, y compris par l’ancien premier ministre de l’Ontario. Mais les critiques en provenance des provinces les mieux nanties sont courantes en politique canadienne. Or, selon la figure 7, on n’observe aucune baisse à long terme du soutien à la redistribution interrégionale, en particulier dans les provinces plus riches. Sans doute le soutien de celles-ci a-t-il toujours été plus faible que la moyenne canadienne et, comme pour les classes sociales, l’écart entre cette moyenne et les provinces donatrices s’est creusé au milieu des années 1990, surtout en Alberta et en Colombie-Britannique. Mais, à nouveau, ce mécontentement s’est dissipé au tournant du siècle pour en revenir à la moyenne de la fin des années 1980. Et tout bien considéré, le programme de péréquation a moins souffert des compressions que d’autres programmes sociaux.

Qu’en est-il maintenant de la question de la langue et des rapports entre le Québec et le reste du Canada? Aucun doute, ces relations restent difficiles. D’autant que l’avènement d’un espace économique nord-américain est venu amoindrir— sans l’éliminer— le couÌ‚t d’une éventuelle séparation. Il est en effet invraisemblable qu’un Québec indépendant se voie interdire très longtemps d’adhérer à l’ALENA. Il vaut tout de mé‚me de rappeler que dans le dernier tournant de la campagne référendaire de 1995, le premier ministre Lucien Bouchard avait délaissé sa calculatrice et les analyses minutieuses des conséquences économiques de l’indépendance pour recentrer son discours sur l’affirmation culturelle, l’identité et la reconnaissance. Des questions bien antérieures à la mondialisation, et qui restent primordiales en ce qui a trait à notre capacité de vivre ensemble, mais nous ne saurions blaÌ‚mer le monde extérieur de notre incapacité de les résoudre.

Qu’en est-il enfin des nouveaux aspects de la diversité canadienne, ceux notamment qui découlent de schémas d’immigration en pleine évolution? Étonnamment, le débat sur la mondialisation s’attarde peu à sa dimension la plus humaine : les mouvements de personnes à l’échelle du globe ainsi que la nature de plus en plus multiculturelle et multiraciale du monde politique moderne.

Des spécialistes d’autres domaines estiment pourtant que la diversité ethnique mine la solidarité sociale et que les sociétés diversifiées sont moins enclines à soutenir le principe de redistribution, soit parce que leurs populations majoritaires désapprouvent les programmes sociaux susceptibles de transférer des ressources à des « étrangers », ou que les groupes économiquement vulnérables éprouvent des difficultés à collaborer au sein de coalitions favorables à la redistribution en raison de leurs divisions raciales ou ethniques.

On voit ainsi surgir un peu partout ce genre d’arguments, très courants dans les études sur la politique sociale des États-Unis. De nouvelles données révèlent par exemple que les États et les villes pluriethniques de ce pays tendent à consacrer moins d’argent aux programmes de redistribution que les régions plus homogènes. Ces arguments sont mé‚me repris dans les économies en voie de développement. En qué‚te d’explications à la faible performance économique et sociale de nombreux pays pauvres, en Afrique notamment, de plus en plus d’analystes de la Banque mondiale et d’ailleurs parlent des graves répercussions des conflits ethniques. Nombre de politologues européens cherchant à comprendre la force des partis d’extré‚me-droite en Europe évoquent quant à eux un fort ressentiment à l’endroit des immigrants et des transferts sociaux dont ils bénéficient ; en 1995, Herbert Kitschelt disait craindre que l’idée mé‚me d’« État-providence multiculturel » ne soit une contradiction dans les termes. Et au Royaume-Uni, David Goodhart, l’éditeur de Prospect, une publication s’affichant de centre-gauche, a récemment défrayé la chronique pour avoir soutenu que la diversité culturelle du pays rendait impossible le maintien d’un État-providence.

Certains théoriciens ont soutenu un raisonnement analogue dans différents débats sur la citoyenneté et le multiculturalisme. Cette fois, l’accent était mis non pas sur la diversité ethnique proprement dite mais sur les politiques multiculturelles accordant reconnaissance et moyens aux groupes ethniques pour faire valoir leur identité et leurs pratiques par l’entremise du système éducatif, de rites publics ou de dépenses gouvernementales. Or les détracteurs de cette démarche multiculturelle affirment qu’elle sape l’État-providence en réorientant vers une politique de reconnaissance le temps, l’énergie et l’argent qui devraient é‚tre dévolus à une politique de redistribution, en sapant la confiance et la solidarité chez des groupes vulnérables qui seraient autrement des alliés naturels ou, enfin, en incitant les groupes marginalisés à définir leurs problèmes sous l’angle de leur appartenance ethnique plutoÌ‚t que des obstacles économiques que d’autres groupes doivent aussi surmonter.

La question n’est pas que théorique. La gauche européenne s’inquiète des aménagements qu’une société multiculturelle lui imposerait de faire à ses politiques sociales traditionnelles. Un rapport récemment produit à la demande des partis de gauche du Parlement européen concluait que « l’immigration a intensifié et approfondi les instincts protectionnistes au sein de la société » et que leurs propres électeurs « se sentaient menacés par l’afflux d’immigrants constituant une source de main-d’œuvre à bon marché et un fardeau sur les budgets sociaux. Et l’enjeu gagne en intensité à l’approche de l’élargissement de l’UE aux pays d’Europe de l’Est » (Azmanova 2003). Déchirés entre une aile culturellement progressiste favorable au multiculturalisme et une aile plus conservatrice centrée sur ses besoins socioéconomiques, les partis de gauche se sont très peu prononcés sur des questions comme l’immigration lors des derniers scrutins nationaux. Un silence qui, selon le rapport, leur a couÌ‚té beaucoup de voix.

Des questions très délicates, donc, qu’il faut aborder avec prudence. Mais leur importance est telle qu’on ne saurait les négliger. D’où les recherches auxquelles j’ai collaboré avec quelques confrères. Richard Johnston, Stuart Soroka et moi-mé‚me avons ainsi adapté des modèles conçus pour expliquer les différents niveaux de dépenses sociales dans les démocraties occidentales en intégrant le facteur de l’immigration. Nos résultats initiaux montrent que l’augmentation du nombre d’immigrants en proportion de la population est statistiquement et négativement corrélée à la croissance des dépenses sociales. Il reste à établir s’il y a effectivement un lien de cause à effet et dans quel sens ce lien agirait : est-ce l’accroissement important de l’immigration qui affaiblit l’appui aux programmes sociaux, ou bien les États-providence en rapide croissance sont-ils moins accueillants à l’endroit des immigrants? Chose certaine, certains des plus grands États-providence européens appliquent d’ores et déjà de sérieuses restrictions à l’immigration.

Pour autant, les détracteurs des politiques multiculturelles font fausse route. Will Kymlicka et moi-mé‚me avons classifié les démocraties occidentales selon la force relative de leurs politiques multiculturelles des 20 dernières années, avant d’examiner les changements apportés à leurs dépenses sociales, à leurs mesures de redistribution et aux résultats obtenus dans la lutte contre la pauvreté des enfants et l’inégalité. Or nous n’avons trouvé aucune preuve d’un lien systématique entre l’adoption de politiques multiculturelles fortes et l’érosion de l’Étatprovidence. S’il existe une tension sous-jacente entre diversité ethnique et solidarité sociale, rien n’indique donc qu’elle soit accentuée par des politiques multiculturelles.

Au Canada, la politique d’accueil, qui consiste à laisser entrer chaque année un nombre d’immigrants correspondant à 1 p. 100 de la population, a produit le plus haut taux d’immigration au monde avec l’Australie. Cette ouverture à la dimension humaine de la mondialisation compromet-elle notre engagement de solidarité en faveur de tous ceux qui vivent en sol canadien? Un autre projet de recherche que j’ai mené avec Richard Johnston et Stuart Soroka a permis d’étudier le lien entre diversité ethnique, confiance et soutien à l’endroit de l’État-providence, à partir d’un important sondage effectué auprès d’un échantillonnage de Canadiens vivant en région métropolitaine, où se concentre justement le Canada multiculturel. De façon plutoÌ‚t troublante, la première partie du sondage révèle que les Canadiens vivant dans des collectivités multiraciales font moins confiance à leurs voisins que ceux vivant dans des collectivités plus homogènes, tous autres facteurs étant constants. Mais de façon plus rassurante, il ne révèle aucun lien véritable entre l’appartenance ou la composition ethnique d’une collectivité et l’appui aux programmes sociaux. Et dans la mesure où l’on observe des différences, ce sont les minorités plutoÌ‚t que les majorités qui se montrent plus réservées face à la redistribution. Nous n’avons ainsi trouvé aucune donnée attestant d’une réprobation des majorités. En comparaison des écarts dans le soutien aux programmes sociaux suivant les tranches de revenus, l’éducation, le sexe ou l’aÌ‚ge, le facteur ethnique se réduit à presque rien. Quelle que soit donc l’expérience d’autres pays, il apparaiÌ‚t évident que le Canada peut tout à fait maintenir de généreux programmes d’immigration et promouvoir le multi-culturalisme sans nécessairement compromettre l’appui de la population aux programmes sociaux.

Et pourquoi le Canada se distinguerait-il ainsi des autres pays? L’une des réponses pourrait résider dans la rapidité avec laquelle les immigrants s’intègrent à l’économie canadienne, de telle sorte qu’ils ne sont pas considérés comme accaparant les budgets d’aide sociale. Si c’est le cas, la faiblesse des succès économiques des nouveaux immigrants des années 1990 par rapport à leurs prédécesseurs pourrait é‚tre doublement préoccupante. Quoi qu’il en soit, le véritable secret réside peut-é‚tre dans l’espèce d’indéfinition qui caractérise l’identité canadienne. Sans doute une identité qui englobe plusieurs nationalités depuis ses origines s’accommode-t-elle plus facilement de la diversité multiculturelle. L’incapacité de définir précisément ce que nous sommes en tant que Canadiens peut donc présenter quelques avantages. Chose certaine, le fait de composer avec la diversité revé‚t ici une dimension symbolique inexistante ailleurs.

Où cela nous conduira-t-il? La mondialisation a-t-elle accentué d’anciennes failles et créé de nouvelles divisions? Le bilan est certes mitigé, mais il n’est guère inquiétant. C’est vrai, le fossé entre riches et moins riches se creuse lentement. Mais, politiquement, l’écart entre ces deux groupes ne semble pas s’accroiÌ‚tre. La mondialisation ne semble pas non plus accentuer les divisions régionales ni affaiblir le soutien populaire à la redistribution interrégionale. Assurément, elle a réduit le couÌ‚t économique d’une éventuelle séparation du Québec, mais on ne saurait blaÌ‚mer les autres de nos difficultés à résoudre nos tensions historiques. En dernière analyse, tout indique donc que le Canada parvient à gérer le rapport entre multiculturalisme et solidarité sociale de façon plus harmonieuse que de nombreux autres pays.

Quelles conclusions générales tirer de cette qué‚te pour trouver un juste équilibre entre nos deux héritages du XXe siècle? En définitive, j’avancerais que nous avons des problèmes bien plus sérieux à régler. Car à mon avis, la pression exercée sur l’État-providence s’explique principalement par les banales difficultés financières évoquées au début de ces pages : vieillissement de la population, ralentissement de la productivité, échéance des grands programmes sociaux et répercussions d’une dette remontant à 20 ou 30 ans. Cette imparable arithmétique budgétaire n’a certes rien d’excitant mais elle est très révélatrice.

En comparaison de ces réalités immédiates, la mondialisation soulève un tout autre genre de défi. Une économie du savoir de niveau international nécessite un autre type de contrat social, et les Canadiens cherchent encore à s’adapter à cette nouvelle logique. Mais les contraintes économiques internationales ne sauraient déterminer la refonte de notre contrat social, d’autant que la mondialisation ne semble pas avoir aggravé les divisions internes de notre société.

à quoi ressembleront dès lors nos futurs programmes sociaux? Premier message à retenir : nous tenons encore bien en main notre avenir social. Nos politiques intérieures restent décisives pour ce qui est d’évoluer dans une économie mondialisée et nous adapter à cette ère nouvelle. Ce qui ne veut pas dire qu’il nous faut reconduire automatiquement les choix du passé. La confiance suscitée par l’efficacité des programmes gouvernementaux et la capacité des gouvernements de gérer les fonds publics a été durement ébranlée ces dernières années. Et les électeurs pourraient emprunter une nouvelle voie en privilégiant les réductions d’impoÌ‚ts plutoÌ‚t que les programmes sociaux. Mais si les Canadiens font le choix d’un contrat social moins généreux, s’ils adhèrent en plus grand nombre à la conception américaine des obligations qui lient les citoyens entre eux, il s’agira précisément d’une décision politique et non d’un impératif économique. Et c’est là une excellente raison d’é‚tre optimiste pour l’avenir.

 

Ce texte est une traduction mise à jour d’une allocution prononcée en avril 2003 dans la série des Donald Gow Memorial Lectures de la School of Policy Studies. La version originale est disponible à www.queensu. ca/sps/calendar/cal-gow.shtml

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