Nous avons été plusieurs à é‚tre touchés. C’est vrai que nous ne pensions pas que Jack Layton allait s’éteindre si vite, mé‚me si son état lors de sa dernière conférence de presse en juillet n’augurait rien de bon. Ce qui semble nous avoir tous surpris, c’est l’ampleur de la réaction de gens bien ordinaires qui ne l’avaient jamais rencontré mais l’appelaient « Jack » sans hésitation.

Certains croient que les médias ont contribué à transformer ce triste événement en phénomène national. Cette conclusion me paraît quelque peu simpliste. Tous les médias, des plus traditionnels aux réseaux sociaux, ont permis à une population entière de communiquer dans le deuil, peu importe par ailleurs ce que le décès de Jack Layton venait chercher chez eux. Les organismes de presse ont présenté des reportages approfondis et offert un portrait des plus complets de l’homme et de ses valeurs. On peut accuser la presse de bien de péchés, mais d’é‚tre humaine " et ce au risque de perdre un peu d’objectivité " n’était pas inapproprié dans les circonstances.

Par contre, une question se pose. Comment se fait-il que nous ayons eu le sentiment de ne pas tout savoir sur le chef néodémocrate et d’en apprendre encore sur ses luttes et ses réalisations? Pourtant, s’il y a un personnage politique qui a su attirer une couverture de presse, c’est bien Jack Layton, surtout pendant la récente élection fédérale. Sa lutte contre le cancer était connue, son courage et sa détermination avaient inspiré beaucoup de gens. Mais jusqu’à quel point le grand public connaissait-il sa véritable contribution aux sans-abri, à la cause environnementale, ou encore à l’équité salariale? La réaction de la population à sa mort s’est amplifiée jour après jour, témoignage après témoignage.

Sa victoire historique a bien démontré les liens qu’il avait réussi à tisser avec les citoyens. Mais cette popularité, que l’on explique en partie par un travail acharné et une stratégie bien établie, particulièrement au Québec, n’a bénéficié d’une couverture médiatique qu’à partir de la deuxième moitié de la campagne. On se souviendra que les premiers jours avaient été consacrés aux possibilités d’une coalition.

Presque deux semaines se seront écoulées avant que les téléjournaux nationaux, particulièrement au Canada anglais, ne diffusent une nouvelle électorale sans lien avec la question de la coalition. Celle-ci ne semblait pas préoccuper le public outre mesure et avait plutôt pour effet de le faire décrocher d’une campagne devenue trop abstraite. Il y avait bien de la couverture électorale sur les enjeux, mais elle n’était pas à la une. Il a fallu attendre le deuxième vendredi de la campagne pour que Jack Layton réussisse à percer la bulle médiatique en martelant l’urgence de donner priorité à la réforme du système de santé.

On a beaucoup répété aussi que les médias avaient collectivement manqué la véritable histoire de cette élection. Dans un texte publié dans Options politiques après les élections (juin 2011), Marjory LeBreton traduit l’inquiétude des parlementaires et déplore une presse trop à la remorque de la tournée des chefs. Elle s’explique mal comment les reportages n’ont pas su refléter la satisfaction des Canadiens à l’égard du gouvernement de Stephen Harper et suggère aux entreprises de presse de revoir les plans de couverture pendant les campagnes électorales.

La sénatrice soulève un point fort intéressant. J’ai eu la chance de couvrir et diriger plus d’une dizaine d’élections tant au niveau fédéral que provincial. Les discussions débutent toujours avec la ferme intention de déployer plus de ressources sur le terrain et de couvrir au minimum la tournée des chefs. Je ne vous dirai pas le nombre de débats que cela suscite, et je sais que les mé‚mes discussions ont lieu dans tous les grands médias.

Pris entre la volonté de raconter l’histoire du point de vue du citoyen et la nécessité de suivre les chefs à cause de leur importance et du rôle qu’ils exercent, les directeurs de l’information tentent d’offrir les deux points de vue. L’intention est clairement présente dès le départ. Et si on fait le décompte, tous médias confondus, les textes et reportages sur le terrain ont été aussi nombreux que ceux sur la tournée des chefs.

Prenons l’émission phare de la CBC, The National, dans laquelle on a diffusé pas moins de 50 reportages sur les enjeux nationaux et ceux des circonscriptions, sans compter 25 « reality checks » dont le but était de vérifier les faits avancés par les partis. Le problème réside dans la prépondérance donnée aux reportages sur la campagne des chefs comparativement aux autres contenus ainsi que l’ordre de leur présentation. Un bulletin de nouvelles ne peut retenir l’attention de la majorité de l’auditoire au-delà de 30 minutes. Or, si les reportages sur les chefs sont présentés jour après jour au début de l’émission et ceux provenant du terrain à la fin, les conséquences sont évidentes, d’autant plus lorsque ce bulletin dure 60 minutes.

Mais l’explication tient à un autre facteur qu’il est important de soulever, c’est celui des choix éditoriaux. Les changements dans l’industrie de l’information ont entraîné un réalignement des affectations et de la couverture. L’analyse politique, longtemps le joyau des organismes de presse, a laissé place à d’autres nouvelles considérées comme plus pertinentes et liées aux réalités quotidiennes des citoyens, communément appelées en anglais « you-stories » ou « news you can use ». Il s’agit notamment de reportages reliés à la santé, à l’éducation, à l’emploi ou à la consommation en général. Finies les années où les reportages des collines de Québec et d’Ottawa dominaient les téléjournaux et les affaires publiques. Les nouvelles décrivant les échanges souvent théâtraux à la Chambre des communes ont amené certains esprits critiques à penser qu’elles avaient l’effet pervers de créer un profond désintéré‚t pour la nouvelle politique. Les cotes d’écoute ont jusqu’à un certain point prouvé qu’il y avait là matière à réflexion.

Une réflexion qui s’avère tout aussi importante pour les politiciens que pour les journalistes. Aujourd’hui, l’auditoire s’est diversifié et puise l’information à plusieurs sources. Une chose reste vraie. Le public est au rendez-vous mé‚me lorsque la nouvelle est politique. Les cotes d’écoute pour la soirée des débats des chefs, en anglais particulièrement, et la soirée des élections en sont la preuve. Des millions de Canadiens ont écouté le débat et ont partagé leurs commentaires en direct sur le site Internet de la CBC. C’était du jamais vu, et c’est sans compter les millions de personnes qui ont suivi l’événement dans les médias électroniques et sur les sites Internet des autres organismes de presse. Les citoyens sont peu intéressés à écouter des débats partisans souvent stériles mais, manifestement, souhaitent comprendre les enjeux et avoir leur mot à dire.

La rentrée parlementaire de 2011 marque un moment historique à plus d’un titre. Le premier ministre Stephen Harper, fort de sa majorité, se présentera devant trois chefs intérimaires, trois leaders dont les préoccupations seront à la fois la réorganisation interne de leur parti et la contribution à la mise en œuvre de politiques et de projets de loi bénéfiques pour les Canadiens. Le défi ne sera pas simple. La double tâche pourrait créer un vide, amenant les médias, consciemment ou pas, à se substituer à l’opposition. Mais cette nouvelle ère pourrait aussi représenter une opportunité pour les journalistes, la possibilité de pousser la réflexion sur les politiques importantes et les enjeux auxquels le Canada devra faire face dans les mois à venir. Une chance de soulever les questions d’intéré‚t public et de contribuer à l’avancement collectif.

Ces enjeux sont nombreux. L’incertitude et l’instabilité économique mondiale, tant en Europe qu’aux ÉtatsUnis, fragilise la situation chez nous. Le Canada a annoncé la perte de 5 000 emplois le mois dernier, et le ministre des Finances ne cache pas que notre forteresse économique pourrait é‚tre ébranlée et subir les répercussions de la dégringolade économique et financière qui menace de se produire ailleurs.

Autre enjeu de taille, l’état de notre système de santé. À la veille du renouvellement de l’entente fédérale-provinciale sur les soins de santé qui doit se faire en 2014, le débat doit é‚tre réorienté, et on doit passer des discours aux solutions. Une série de discussions ont été entamées et des plans d’actions sont sur la table tant du côté des organismes directement concernés que des différents gouvernements. Les médias peuvent non seulement jouer un rôle de chien de garde mais proposer un questionnement profond et constructif sur les enjeux qui se présenteront à nous.

Jack Layton était tenu en haut estime, il était apprécié et admiré pour son désir de travailler pour le bien de ses concitoyens et du pays. Mais il n’est pas le seul. La majorité de nos parlementaires deviennent députés avec la mé‚me volonté de participer à la construction d’une meilleure vie pour la population qu’ils représentent. Et quand on y pense bien, au-delà de l’allégeance politique, il y a plus de points qui unissent nos élus que de questions qui les divisent. Si ce constat devenait la base d’un nouveau dialogue et que les médias servaient de repères objectifs, nous serions probablement moins surpris que des politiciens réussissent à rejoindre les gens ordinaires. Et l’intéré‚t de ces derniers pour la politique ne pourra que croître.