Plusieurs interprétations ont été proposées pour rendre compte des résultats de l’élection québécoise du 1er octobre 2018. Pour certains, cette élection marque la fin d’un long conflit entre fédéralistes et souverainistes, au profit d’une division plus classique entre la droite et la gauche. Pour d’autres, ce qui ressort davantage, c’est l’effondrement du Parti québécois (PQ), et dans une moindre mesure du Parti libéral du Québec (PLQ), et l’émergence de deux nouveaux partis populistes qui n’existaient pas il y a encore 12 ans. Pour d’autres encore, l’élection marque l’arrivée en politique d’une nouvelle génération, porteuse de ses propres préférences et priorités.

Ces constats comportent tous une part de vérité. On ne peut nier, en effet, que deux nouveaux partis qui se définissent autrement que par la question nationale ont eu la faveur de nombreux électeurs, et sans doute celle des nouvelles générations. Mais la coupure avec le passé n’est peut-être pas aussi nette qu’on le pense.

La division entre la droite et la gauche, en effet, est loin d’être une nouvelle donnée de la politique québécoise. Le conflit entre fédéralistes et souverainistes a toujours été, en même temps, un conflit entre la droite et la gauche. Les patrons étaient majoritairement fédéralistes et proches du PLQ ; les syndicats, largement souverainistes et alliés au PQ. Ces alignements allaient presque de soi, dans la mesure où le fédéralisme correspondait au statu quo, et la souveraineté à une refonte majeure de nos institutions. « Oui », disait le slogan souverainiste du référendum de 1995, « et tout devient possible ».

Les nouveaux partis qui gagnent en 2018 ont bien une touche populiste, mais ils ne sont pas non plus si nouveaux. La Coalition avenir Québec (CAQ) représente largement une version québécoise du conservatisme à la canadienne, et Québec solidaire (QS) constitue un peu le pendant du Nouveau Parti démocratique (NPD). Lors des campagnes électorales fédérales et provinciales, les militants des deux partis sont d’ailleurs à peu près les mêmes.

Le schéma est en fait tellement évident qu’on ne le voit pas : avec l’effondrement du PQ, l’élection du 1er octobre marque la canadianisation presque complète de la vie politique québécoise. On peut penser, bien sûr, au caractère résolument provincial des enjeux débattus pendant la campagne (santé, éducation, plus d’argent dans vos poches), et à toutes ces références à l’Ontario lors du premier débat. Mais il y a plus. Dorénavant, les rouges, les bleus et les oranges occupent chacun la place attendue, au Québec comme au Canada.

Les rouges, d’abord, le « parti normal de gouvernement », qui peut subir un passage à vide mais compte toujours sur l’appui indéfectible de la minorité linguistique (les anglophones au Québec, les francophones ailleurs au Canada) et des citoyens issus de l’immigration. Le PLQ, comme le Parti libéral du Canada, a le cœur un peu à gauche pendant les campagnes électorales, mais gouverne ensuite au centre, et parfois à droite. Les rouges se considèrent comme les porteurs naturels du projet canadien : au Québec, ils parlent volontiers de « notre façon d’être Canadiens ».

Les bleus, ensuite, les éternels rivaux des rouges, misent davantage sur les régions et les banlieues, où prédominent les majorités linguistiques et culturelles (anglophones au Canada, francophones au Québec), majorités qui sont ouvertes et accueillantes mais estiment parfois qu’on en fait un peu trop pour les minorités, pour les grandes villes ou pour les pauvres. Le grand projet des bleus c’est de ne pas en avoir justement, de réduire l’intervention de l’État dans le but de laisser davantage d’argent dans les poches de chacun. Loin d’être une nouvelle créature populiste, la CAQ constitue surtout l’incarnation québécoise de ce vieux courant conservateur canadien, sans toutefois le braquage actuel contre la taxation du carbone. On est au Québec, quand même.

Les oranges, enfin, forment des partis animés par ce que le sociologue Max Weber appelait l’éthique de la conviction, par opposition à l’éthique de la responsabilité. L’éthique de la responsabilité amène les acteurs politiques à se soucier des conséquences de leurs actions autant que des principes en jeu. Le partisan de l’éthique de la conviction, en revanche, « ne se sent “responsable” que d’une chose : empêcher que ne s’éteigne […] la flamme de la protestation contre l’injustice de l’ordre social » (Le savant et le politique, 1919). L’action politique, expliquait Weber, requiert une cause, mais elle exige également une responsabilité, un souci bien concret pour les conséquences. Faute d’exercer le pouvoir, le NPD canadien s’est longtemps cantonné dans un rôle sympathique mais marginal de bonne conscience du Parlement, avec peu de chance de jamais gouverner. C’est exactement ce rôle de bonne conscience du gouvernement que les solidaires se donnaient le soir des élections, en célébrant leur percée sans prendre la mesure de ce qu’un nouveau gouvernement de la CAQ allait signifier pour le Québec.

Rouge, bleu et orange, donc. Et ça donne quoi, la canadianisation de notre vie politique ? Graduellement, ce schéma éprouvé devrait mener à la canadianisation de nos politiques publiques, avec moins d’impôts, moins de dépenses publiques et des protections sociales plus limitées. Le Canada rouge, bleu et orange affiche une tolérance assez élevée pour les inégalités, conserve un des États-providence les moins généreux de l’OCDE, et n’a de cesse de produire et d’exporter du pétrole et du gaz.

Au Québec, un sursaut demeure encore possible. Le PQ pourrait se renouveler, QS pourrait changer ou la CAQ pourrait surprendre. S’il y avait une réforme électorale, les règles du jeu changeraient aussi. Mais la canadianisation de notre vie politique est maintenant à un stade avancé.

Cet article fait partie du dossier Élections Québec 2018.

Photo : Le chef de la Coalition avenir Québec François Legault célèbre la victoire de son parti, le 1er octobre 2018, à Québec. La Presse canadienne / Paul Chiasson.


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