Nous avons besoin d’une stratégie nationale d’innovation en soins de santé numérique, car le système est à la traîne.

(Cet article a été traduit de l’anglais.)

Le système de santé du Canada se classe parmi les moins performants des pays de l’OCDE dotés d’un système universel, même s’il consacre à la prestation des soins des dépenses souvent supérieures. S’il fallait aujourd’hui établir un système public, il reposerait sans doute sur des outils numériques centrés sur l’humain. D’autant plus que les Canadiens privilégient des solutions numériques susceptibles d’améliorer considérablement leur système et d’étayer deux des piliers de la Loi canadienne sur la santé : l’accessibilité et la transférabilité. Nous expliquons dans cet article l’importance des technologies de santé numériques et proposons plusieurs moyens de faire meilleur usage des données sur la santé. Ce qui permettrait d’améliorer l’accessibilité et la transférabilité des services médicaux en vue de renforcer la priorisation des patients.

D’autres pays confrontés au défi des soins de santé font déjà une grande place aux solutions numériques. Le Comité sur la robotique, l’intelligence artificielle et la médecine de précision du Parlement européen de la santé préconise ainsi de développer ces technologies selon trois axes : la disponibilité, l’abordabilité et l’accessibilité. Et aux États-Unis, on envisage de numériser le programme Medicaid au profit des régions rurales, alors que l’ hôpital sans lits Mercy Virtual utilise déjà les technologies pour servir une population de 750 000 habitants.

Plusieurs changements seront nécessaires pour mettre en place un système résolument axé sur le consommateur, qui assure une pleine transférabilité et une pleine égalité d’accès. Les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux devront notamment revoir leurs barèmes tarifaires pour indemniser équitablement les médecins qui fournissent des services à distance et virtuels. Mais auparavant, Ottawa devra définir une stratégie nationale sur l’application des innovations en soins de santé, de même qu’une politique cadre facilitant les solutions de santé numériques. Sans ce leadership fédéral, l’expérience des consommateurs ne pourra guère s’améliorer.

Le revenu figure parmi les « déterminants de la santé », comme l’atteste depuis 20 ans l’accroissement simultané des inégalités en matière de revenus et de soins de santé. La densité de la population influe également sur l’accès aux soins : seuls 8 % des médecins pratiquent ainsi en région rurale, où vivent pourtant 19 % des Canadiens. En quelque sorte, nous en sommes venus à accepter cette inégalité, notamment dans les régions faiblement peuplées. Or, selon une récente étude, le taux de mortalité des victimes d’accident vasculaire cérébral est plus élevé dans ces régions que dans les villes dotées d’hôpitaux universitaires, tout en étant supérieur à la moyenne nationale.

L’interaction des Canadiens avec leur système de santé est souvent irrégulière, en ce qui touche notamment l’accès aux rendez-vous en ligne, les résultats d’essais et les consultations virtuelles. Pour des raisons de confidentialité, chaque prestataire de soins gère lui-même les données de santé. Par conséquent, ces données conservées dans de multiples endroits doivent souvent d’être ressaisies. De même, l’absence de portails et d’accès en ligne incite citoyens et familles à gérer leurs propres données médicales, souvent en consultant Internet. Sans parler de la faible responsabilisation du système, qui néglige l’importance de l’accès aux données dans l’expérience des consommateurs et n’en tient aucun compte dans ses critères d’évaluation.

De plus en plus de citoyens utilisent des outils de santé numériques en libre-service, surtout par Internet, et provoquent ainsi une certaine perturbation du système. Selon une étude de 2018 menée dans sept pays (sauf au Canada), l’usage des solutions offertes par l’Internet des objets en santé comme les balances et appareils portables intelligents, les plateformes sociales et les communautés en ligne a presque doublé depuis 2016. Et la plupart des citoyens (90 %) se disent prêts à partager leurs données de portables avec leurs médecins et infirmières (90 %) ou d’autres professionnels de la santé (88 %). Ils acceptent aussi en plus grand nombre (38 % en 2016 et 47 % en 2018) de partager ces données avec des communautés en ligne ou d’autres utilisateurs d’applications. Enfin, 38 % avaient déjà consulté leur dossier médical électronique.

Au Canada, un sondage de 2017 révèle que près de 90 % des professionnels de la santé estiment qu’on favoriserait la santé des patients en simplifiant et en sécurisant le partage d’information avec les citoyens. Mais les médecins ne sont pas toujours indemnisés lorsqu’ils inscrivent leurs patients à des portails en ligne (s’ils existent), font des consultations ou des prestations de soins virtuelles.

Les rencontres fédérales, provinciales et territoriales sur la santé devront prendre en compte certains facteurs clés pour intégrer au système actuel des outils de santé numériques. Car le système souffre de distorsions structurelles, notamment de tarifs favorisant les prestataires au détriment des patients, qui provoquent une série de problèmes : délais interminables, chassés-croisés téléphoniques, anxiété des patients en attente de résultats, changements de méthodes inexpliqués, etc. Il faudra du temps pour mettre en œuvre une approche entièrement centrée sur les patients et les familles, mais certaines mesures permettraient d’accélérer ce processus.

Premièrement, les gouvernements doivent ajuster les barèmes tarifaires en vue d’indemniser justement et adéquatement les médecins qui préparent et mènent des téléconsultations et des séances de clavardage avec les patients et leurs proches. Certaines provinces comme la Colombie-Britannique et l’Alberta ont lancé des projets pilotes et révisé leurs barèmes, mais il n’existe encore aucune stratégie pancanadienne à cet effet. Et même si quelques provinces ont adapté leurs structures de tarification aux téléconsultations, l’attribution de licences et les réglementations interprovinciales peuvent empêcher les médecins d’en tirer parti hors des frontières provinciales. Ce qui peut inciter les prestataires de soins à utiliser des outils numériques moins sécurisés (messages textes, photos, courriels, etc.) pour mieux communiquer avec leurs patients.

Deuxièmement, Ottawa doit élaborer une stratégie nationale d’application des innovations en matière de santé. Déjà, les gouvernements soutiennent une culture entrepreneuriale fondée sur la création d’incubateurs et d’accélérateurs. En s’appuyant sur la même approche pour définir une vision globale de l’avenir des soins de santé, ils favoriseraient les solutions les plus novatrices. Pour véritablement améliorer l’expérience des consommateurs, cette stratégie devra se focaliser sur les patients, les soignants et les familles plutôt que le système et les institutions. En menant une étude exhaustive sur l’expérience des patients, on mettrait en relief les nombreux gains d’efficience facilités par les applications de santé numériques.

Troisièmement, les gouvernements fédéral et provinciaux doivent collaborer à l’élaboration d’une politique cadre visant l’adoption de solutions de santé numériques et sécurisées. Car l’heure est venue d’utiliser les nouvelles technologies de contrôle sécurisé des données, comme les solutions en nuage et les chaînes de blocs. On favoriserait ainsi l’établissement de normes et de mesures partagées qui permettront de tirer pleinement parti des précieuses données produites par notre système de santé à payeur unique.

Les solutions en nuage peuvent soutenir l’infrastructure de communication indispensable à ce projet. La plupart des craintes en matière de sécurité et de confidentialité suscitées par l’hébergement de données dans des serveurs infonuagiques situés hors du Canada ont été dissipées par des fournisseurs de services en nuage, qui ont construit ici même des infrastructures d’hébergement. Et justement, seule l’informatique en nuage peut assurer l’adoption efficiente et abordable d’innovations nécessitant de vastes capacités de stockage, qu’il s’agisse des soins fondés sur la valeur (les prestataires étant payés selon les résultats obtenus par les patients), de la gestion de la santé des populations (qui consiste à gérer dynamiquement la santé de populations définies) ou des demandes d’utilisateurs en ligne.

Les outils numériques ont déjà perturbé de nombreux secteurs, des services financiers à l’éducation, et poursuivent leur avancée dans le domaine des soins de santé. Les Canadiens s’initient aux nouvelles façons d’utiliser leurs appareils et outils numériques pour s’occuper de leur santé et consulter leurs données sur leurs appareils mobiles, sur Internet ou au moyen de technologies portables. Ils tracent d’ores et déjà la voie d’une approche centrée sur le consommateur en matière de gestion des informations sur la santé.

Notre système de santé public fait la fierté des Canadiens. En faisant preuve de cohérence et de leadership, nous faciliterons son entrée dans l’ère numérique et renforcerons l’adhésion à ses objectifs de transférabilité et d’accessibilité. Nos décideurs ont l’obligation de mener cette transition de façon méthodique et équitable pour tous.

Cet article est adapté du rapport du Forum des politiques publiques intitulé Le Canada de demain : 12 façons de prévenir la rupture, qui regroupe 12 études sur les défis et possibilités des perturbations en cours au Canada.

Cet article fait partie du dossier Des politiques innovantes pour un Canada en mutation.

Photo: Shutterstock / Mascha Tace


Do you have something to say about the article you just read? Be part of the Policy Options discussion, and send in your own submission. Here is a link on how to do it. | Souhaitez-vous réagir à cet article ? Joignez-vous aux débats d’Options politiques et soumettez-nous votre texte en suivant ces directives.