Entré dans la fonction publique fédérale en 1941, Gordon Robertson a agit, pour la majeure partie de sa carrière, comme conseiller auprès de quatre premiers ministres, soit Mackenzie King, Louis St-Laurent, Lester Pearson et Pierre Elliott Trudeau. Il a aussi occupé les postes de sous-ministre des Affaires du Nord canadien et des Ressources nationales, de commissaire des Territoires du Nord-Ouest, de greffier du Conseil privé et de secrétaire de cabinet. M. Robertson a été président de l’IRPP de 1980 à 1984 et y est resté fellow en résidence jusqu’en 1990. L’IRPP profite de son trentième anniversaire pour le nommer membre émérite. William Watson, rédacteur en chef d’Options politiques, s’est entretenu avec lui le 21 mars dernier.

 

William Watson : Comment a débuté votre engagement auprès de l’IRPP?

Gordon Robertson : J’ai commencé à collaborer sérieusement à l’IRPP au tournant des années 1980, peu après l’élection de Joe Clark à la tête d’un gouvernement minoritaire, en mai 1979. J’étais alors secrétaire de cabinet aux relations fédérales-provinciales, et j’ai directement relevé du nouveau premier ministre jusqu’à ce qu’il désigne le titulaire de ce ministère. Après l’élection, j’ai fait savoir à M. Clark que j’étais conscient du fait que son parti préconisait des changements en politique fédérale-provinciale et que j’étais donc prêt à me retirer sans délai. Mais il m’a dit préférer que je reste en poste. J’ai accepté en précisant que nous ferions un essai d’une année, au terme de laquelle l’un ou l’autre pourrait mettre fin à cette relation de travail. M. Clark m’a donné son accord.

Nous étions en mai ou en juin 1979. Mais pendant l’été, il est apparu clairement que le gouvernement Clark jugeait nécessaire de se doter rapidement d’une nouvelle politique des relations fédérales-provinciales. Et comme j’avais longtemps été sous-ministre chargé de ce domaine, j’ai senti qu’on était plus ou moins à l’aise de travailler avec moi à ce changement. J’ai donc demandé à revoir M. Clark en septembre pour lui expliquer qu’il me semblait plus judicieux de partir. Il a approuvé ma décision avec un soulagement évident. Nous avons convenus de mon départ à la fin décembre.

William Watson : Soit exactement au moment où il a été forcé de redéfinir son propre parcours.

Gordon Robertson : En effet. Pour ma part, j’ai dë songer à ce qui m’occuperait après mon départ. Or, j’avais déjà pensé écrire quelque chose sur les problèmes liés aux relations fédérales-provinciales. Michael Kirby dirigeait alors l’IRPP. J’ai donc pris contact avec lui et c’est ainsi que je suis devenu membre résident de l’IRPP, non rémunéré mais disposant d’un bureau et de certains services. Nous étions à l’automne 1979 et j’envisageais de consacrer les deux années suivantes à ce projet d’écriture.

William Watson : À partir d’Ottawa, donc.

Gordon Robertson : Oui, car le siège social de l’IRPP s’y trouvait à l’époque. Et très vite, bien entendu, le gouvernement Clark a été défait lors du vote sur le budget du 13 décembre 1979, soit deux semaines avant la date prévue de mon départ. Cette défaite a précipité la tenue d’une élection fédérale dès le 18 février 1980. Et à la surprise générale, Pierre Elliott Trudeau y a été reporté au pouvoir à la tête d’un gouvernement majoritaire.

Or, il était clair que M. Trudeau choisirait Michael Pitfield comme secrétaire de cabinet, poste auquel il m’avait d’ailleurs succédé. Peu après sa nomination, celui-ci m’a demandé si je souhaitais retrouver mon poste de secrétaire aux relations fédérales-provinciales. J’ai décliné sa proposition parce qu’il me semblait inopportun de repas­ser ainsi du gouvernement Clark à celui de Trudeau, mais surtout parce que j’estimais que ce dernier me connaissait suffisamment pour me faire lui-même cette proposition de vive voix. Ce qu’il n’a pas fait.

Michael Kirby ayant par la suite été nommé à mon ancien poste de secrétaire de cabinet aux relations fédérale-provinciales, il a fallu le remplacer à la présidence de l’IRPP. C’est alors que John Aird m’a proposé de lui succéder.

William Watson : Une permutation, en somme.

Gordon Robertson : Une double permutation, en fait, qui émanait d’un accord réciproque conclu en très peu de temps.

William Watson : Et quelle était alors la situation de l’IRPP?

Gordon Robertson : Très modeste et sans beaucoup de moyens, l’Institut ne jouissait en 1980 que d’une faible reconnaissance en dehors de ses propres murs.

William Watson : Quels problèmes vous ont alors semblé prioritaires”ˆ?

Gordon Robertson : Il y avait deux grands problèmes. Le premier étant fi­nancier, bien sër. L’autre résidait dans une règle de neutralité proche de l’autocensure, selon laquelle les recherches et publications de l’IRPP ne devaient traduire aucun prise de position de l’organisme lui-même. D’après ce que j’en comprenais, on avait adopté cette règle parce qu’on jugeait essentiel que l’IRPP ne paraisse soutenir aucune mesure politique ni aucun gouvernement. Comme vous le savez, nous tentions à l’époque d’obtenir que tous les gouvernements contribuent au financement de l’Institut. Mais rares sont ceux qui ont répondu à l’appel. Sauf le gouvernement fédéral et, si ma mémoire est bonne, celui du Québec. John Aird avait persuadé la majorité sinon toutes les provinces de contribuer à un fonds de dotation, mais celles-ci n’ont pas souhaité y ajouter une contribution annuelle ou permanente. Il nous a donc fallu considérer le fonds de fiducie comme du capital et assurer notre fonctionnement avec les revenus d’intérêt.

William Watson : Aujourd’hui, l’IRPP est perçu comme un institut de recherche inhabituel en raison de ce fonds de dotation, d’ailleurs plutôt bien garni, qui n’en reste pas moins le fonds initial.

Gordon Robertson : En effet, et nous avons maintenu ce fonds initial parce que nous préférions ne pas puiser dans le capital.

William Watson : Ce fonds n’était-il pas suffisant pour financer un fonctionnement en souplesse?

Gordon Robertson : Certainement pas ! Notre situation était extrêmement difficile. Nous formions un organisme très modeste aux prises avec une double contrainte financière mais aussi identitaire, en quelque sorte, puisque nous adhérions à cette règle de neutralité que j’évoquais.

William Watson : La plupart des instituts de recherche de ma connaissance établissent une distinction entre leurs prises de position officielles et le point de vue exprimé dans les recherches qu’ils commanditent. La presse, cependant, ne fait jamais cette distinction quand elle affirme que l’«”ˆIRPP » ou le « C.D. Howe Institute » préconise telle ou telle mesure à partir des conclusions d’une étude donnée. Selon la règle de neutralité que s’imposait l’IRPP, il s’agissait d’éviter toute prise de position officielle en son propre nom, n’est-ce pas? Dès lors, n’était-il pas difficile d’intéresser les gens à produire des études dans lesquelles eux-mêmes devaient prendre parti?

Gordon Robertson : Non, sauf pour certaines réserves qu’on pouvait émettre sur ce rôle de la presse dont vous parlez, celle-ci laissant toujours suppo­ser que l’IRPP endossait les conclusions des études qu’il publiait. Chaque publication s’accompagnait pourtant d’une mention indiquant clairement que les opinions exprimées engageaient leurs auteurs sans nécessairement traduire le point de vue de l’Institut. Malgré cette précision, le public en général et parfois certains gouvernements provinciaux faisaient rarement la distinction.

William Watson : Cette règle de neutralité vous a-t-elle empêché de faire appel à certains chercheurs dont les recommandations risquaient de susciter la controverse?

Gordon Robertson : Oui. C’était une vraie préoccupation.

William Watson : Comment se manifestaient les deux problèmes que vous avez soulevés? Et quelles stratégies avez-vous adoptées pour les résoudre?

Gordon Robertson : Le problème du financement s’est posé de façon parti­culièrement aiguë après le départ de John Aird " qui avait fait merveille en la matière grâce à ses contacts et à sa force de persuasion ", car je n’avais ni talent ni expérience en recherche de financement. Et Robert Stanfield, devenu entre-temps président du conseil d’administration, n’en avait guère plus, malgré son dévouement et ses nombreuses qualités. Je suppose qu’il s’entourait de spécialistes lorsqu’il était premier ministre de la Nouvelle-Écosse et chef du Parti conservateur. Si bien que les problèmes financiers ont persisté pendant tout son mandat à la tête du Conseil. Et comme j’étais moi-même peu habile pour gérer cet aspect clé de notre fonctionnement, j’exerçais mes fonctions avec moins d’aisance.

William Watson : Et du côté de la recherche… Qu’est-ce qui vous semblait le plus important?

Gordon Robertson : Disons tout d’abord que le manque de moyens nous empêchait de commanditer autant de recherches que nous le souhaitions. Or, les grandes questions à traiter préfiguraient alors une variété de problèmes liés à l’unité nationale, et il nous était extrêmement difficile d’aborder ces questions, à moins de vouloir se frotter au Parti québécois qui, rappelons-le, avait été élu au Québec en 1976. Nous étions donc désavantagés dans certains domaines clés. Nous en avons tiré les conclusions " et je crois qu’il s’agissait de la solution à privilégier " en renonçant à mener de grandes recherches­ sur ces questions, estimant que le gouvernement fédéral s’y emploierait abondamment, comme ce fut d’ailleurs le cas, ainsi que le Parti québécois et les autres provinces.

William Watson : De fait, l’époque a suscité en la matière d’innombrables recherches, dont la plupart ont été recyclées depuis.

Gordon Robertson : En effet. Par ailleurs, j’aimerais préciser qu’en dépit de ces contraintes, l’IRPP était consi­déré " à tout le moins par l’OCDE " comme une sorte de modèle susceptible d’intéresser certains pays moins développés. Au début des années 1980, ceux-ci m’avaient ainsi invité à une conférence à Paris pour prendre connaissance de ce que nous faisions et tirer profit de notre expérience, comme je m’en suis bientôt rendu compte. Il y avait alors très peu d’instituts de recherche en dehors des États-Unis, dont le modèle surdimensionné était du reste inadéquat pour les pays en voie de développement. Si bien que malgré nos moyens limités, ce que nous avions déjà accompli a pu servir d’exemple à certains représentants de l’OCDE.

William Watson : Quel était votre avis sur les institut de recherchelorsque vous étiez au gouvernement et quel rôle jouaient-ils à l’époque?

Gordon Robertson”ˆ: Il y en avait très peu, en fait, le C.D. Howe Institute étant à peu près le seul qu’on pouvait nommer spontanément. En trente années, les instituts de recherche se sont évidemment multipliés et ont joué me semble-t-il un rôle très important sur de nombreuses questions politiques. Mais au départ, les gouvernements les voyaient d’un œil plutôt défavorable.

William Watson : Parce qu’ils effectuaient des recherches internes et indépendantes?

Gordon Robertson : Évidemment. Je me rappelle qu’à mes débuts dans la fonction publique, et même lorsque j’étais secrétaire de cabinet, on considérait qu’il revenait à la fonction publique et à elle seule d’approfondir toute question politique, de mener des études et de creuser les sujets. On jugeait les instituts de recherche ou les universitaires incapables du réalisme nécessaire pour s’attaquer aux vrais problèmes et leur trouver de vraies solutions. Bref, nous étions plutôt repliés sur nous-mêmes.

William Watson : Est-ce ainsi qu’on perçoit encore aujourd’hui les instituts de recherche?

Gordon Robertson : Disons qu’en dehors des gouvernements, les gens sont susceptibles d’envisager l’ensemble des problèmes auxquels doivent s’attaquer les décideurs politiques. Et forcément, ils aborderont ces pro­blèmes sans tenir compte des mêmes impératifs politiques. Or, les politiciens sont peu enclins à s’intéresser aux idées ou propositions fondées sur une prise en compte à leurs yeux insuffisante de la dimension politique d’une question. Telle est me, semble-t-il, la limite des instituts de recherche, inévitable et permanente. Une limite, sans doute, qui s’applique aussi au rôle de la presse.

William Watson : Certains diraient plutôt que les instituts de recherche délaissent volontairement les questions de politique quotidienne afin de privilégier une perspective à long terme et de favoriser une évolution progressive de la société.

Gordon Robertson : Sans doute. Un rôle qui évoque d’ailleurs celui de cette grande institution canadienne que sont les commissions royales, bien qu’elles se soient transformées ces derniers temps en groupes de travail du genre des commissions Mazankowski ou Romanow.

William Watson : L’actuel gouvernement n’a cependant pas abusé des commissions royales, la Commission Romanow faisant figure d’exception. Que pensez-vous d’un usage aussi parcimonieux?

Gordon Robertson : Disons que ce gouvernement n’a pas une grande réputation d’intellectualisme et qu’il s’en tient généralement à une gestion pratique, au jour le jour. À l’occasion, il est cependant forcé de s’intéresser à des questions plus vastes, les soins de santé par exemple. Mais c’est effectivement une exception qui vient confirmer la règle. Quant à sa méfiance vis-à-vis de ressources externes comme les instituts de recherche, elle est pro­bablement inévitable.

William Watson : Tout de même, voyez-vous au sein de ce gouvernement des forces capables d’offrir une vision à long terme ou d’imaginer un ensemble de solutions de rechange?

Gordon Robertson : Je ne sais trop si le ministère des Finances réunit aujourd’hui ce genre de compétences. Mais à mon entrée dans la fonction publique, qui remonte à la dernière guerre, on y trouvait des gens comme Bob Bryce et d’autres, à la Banque du Canada, qui se consacraient à l’élaboration d’une pensée à long terme. La Banque du Canada travaillait d’ailleurs en lien étroit avec le gouvernement, ce qui n’est plus le cas. Son gouverneur siégeait au Comité interministériel du commerce extérieur et à divers autres comités. Et il existait des lieux où mener cette réflexion, notamment aux Finances et à la Banque du Canada. Il y avait aussi cette pratique, plus ou moins héritée de la guerre, selon laquel­le on confiait à des gens de l’extérieur des mandats ponctuels au sein d’un ministère. C’était même fréquent, beaucoup plus qu’aujourd’hui me semble-t-il.

William Watson : Et la capacité de recherche du gouvernement, n’est-elle pas beaucoup plus importante de nos jours?

Gordon Robertson : Ah oui ! Assurément !

William Watson : Je me demandais si le 30anniversaire de l’IRPP vous inspirait des réflexions particulières?

Gordon Robertson : Je dirais simplement que l’avenir de l’IRPP me semble prometteur, et que l’Institut joue un rôle très important. Son influence a été bénéfique, malgré les problèmes qu’il a rencontrés.

William Watson : En terminant, permettez-moi de vous féliciter pour la récompense qui vous sera décernée lors de notre dîner du 30e anniversaire, distinction qui souligne non seulement votre contribution à l’IRPP mais aussi une vie entière vouée au développement des politiques publiques au Canada.

Gordon Robertson : Merci beaucoup, Bill, et merci à l’IRPP de me faire cet honneur.