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Depuis deux ans, j’écris plus régulièrement de courts articles d’opinion destinés au grand public, à partir de mes recherches sur le développement de l’enfant, les traumatismes et le bien-être des jeunes. L’objectif : contribuer à éclairer les débats politiques en cours.

Ce changement découle en partie de ma participation à un atelier du Scholars Strategy Network dans le cadre du programme William T. Grant Scholars, qui souligne l’importance d’intégrer la recherche dans les discussions sur les politiques publiques. Cet impératif semble aller de soi.

La science du développement a beaucoup à apporter à la compréhension des grands enjeux sociaux par le grand public. Les questions qu’elle aborde (santé mentale des jeunes, stress familial, éducation, protection de l’enfance) sont au cœur des décisions politiques.

Lorsque les chercheurs se taisent, les débats publics, eux, ne s’arrêtent pas. Au contraire, ils s’appuient souvent sur des récits partiels, simplifiés ou parfois même trompeurs. Dans ce contexte, contribuer au débat public relève moins d’une activité facultative de sensibilisation que d’une responsabilité professionnelle.

Mais le passage de la recherche au débat public est loin d’être aussi simple que le laisse entendre la pression croissante exercée sur les universitaires pour « faire connaître les données ».

Dans les faits, la recherche ne passe pas directement des revues scientifiques aux décisions politiques. Elle transite par un ensemble d’institutions et d’acteurs – médias, groupes de défense des droits, think tanks, responsables politiques, qui interprètent, simplifient et mobilisent les résultats de différentes façons.

Les tribunes libres et autres formes de communication publique participent de ce processus. Elles ne se contentent pas de diffuser des connaissances : elles influencent aussi la manière dont celles-ci sont comprises et utilisées.

La forte pression économique sur le journalisme

Les salles de rédaction rétrécissent, les médias se concentrent, les chroniqueurs sont moins nombreux et plusieurs organisations médiatiques s’appuient de plus en plus sur des contributions d’experts non rémunérées. En tant qu’universitaires, nous sommes souvent bien placés pour combler ce vide. Nous sommes déjà rémunérés par nos institutions, qui valorisent de plus en plus ce type de visibilité. Nous pouvons écrire sans contrainte financière immédiate.

Cela crée une tension rarement reconnue dans les appels à un plus grand engagement public. À partir de quel moment le partage de perspectives issues de la recherche finit-il par se substituer à un travail journalistique rémunéré et qualifié? Comment les chercheurs doivent-ils concevoir leur rôle au sein d’un écosystème médiatique lui-même sous pression ?

Ces questions ne remettent pas en cause l’engagement public. Au contraire, le contexte politique actuel renforce le besoin de voix prudentes et ancrées dans les faits. Mais elles suggèrent que l’injonction à « faire connaître ses travaux » demeure incomplète. Le défi n’est pas simplement de savoir s’il faut s’engager, mais plutôt comment calibrer cet engagement à l’intérieur d’un système plus large de production et d’utilisation des connaissances.

Trouver le juste équilibre

À une extrémité du spectre, l’engagement est trop faible. La recherche demeure confinée aux canaux universitaires. Les résultats circulent entre chercheurs, mais influencent peu le discours public ou les délibérations politiques. Des idées importantes sont déformées ou carrément absentes des débats où elles pourraient avoir le plus d’importance.

À l’autre extrémité, l’engagement risque de devenir excessif. Les chercheurs qui interviennent fréquemment dans l’espace médiatique et commentent de manière générale au gré de l’actualité, allant parfois au-delà de leur expertise, risquent de sacrifier la profondeur au profit de l’immédiateté. La frontière entre recherche publique et commentaire général devient alors plus difficile à distinguer.

Entre ces deux pôles se dessine une approche plus équilibrée : un engagement régulier, mais réfléchi, réactif, sans être impulsif, ancré dans l’expertise et attentif au contexte du débat. Cela suppose d’être sélectif quant aux enjeux politiques réellement liés à ses données et à son expérience, mais aussi de réfléchir aux médias auxquels on prête sa crédibilité.

La recherche publique, en ce sens, implique à la fois diffusion et interprétation. Elle exige de reconnaître que la manière dont la recherche s’inscrit dans le débat public influence directement la façon dont elle sera ensuite mobilisée dans les politiques publiques et la pratique.

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Cette zone « idéale » n’est pas fixe. Elle varie selon les disciplines, les institutions et les étapes de la carrière. Pour les chercheurs en début de parcours, en particulier, l’équation est complexe. La visibilité est de plus en plus valorisée sur le plan institutionnel, mais une surexposition comporte aussi un risque réel pour la réputation. De même, la pression à intervenir publiquement peut dépasser la solidité des données disponibles. Reconnaître cette tension est déjà un bon point de départ.

À un moment où la demande pour une recherche accessible augmente alors même que les institutions qui la soutiennent se fragilisent, l’objectif ne peut se limiter à encourager davantage d’engagement public.

Il faut aussi réfléchir aux attentes que le système actuel impose aux chercheurs et se demander si  notre réponse trop facile à ces attentes contribue réellement à résoudre le problème, ou si elle revient plutôt à transférer discrètement des coûts qui devraient être assumés par un écosystème médiatique plus robuste.

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Michael J. MacKenzie

Michael J. MacKenzie est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le bien-être des enfants et professeur en travail social et en pédiatrie à l’Université McGill, où ses travaux portent sur les adversités précoces et les politiques de développement.

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