Les débats sur la privatisation des soins de santé sont récurrents au Canada, et ce depuis l’instauration du régime public d’assurance maladie. Le sujet est une fois de plus à l’ordre du jour à l’approche des élections québécoises d’octobre 2026.
Éric Duhaime, chef du parti conservateur du Québec, prône une privatisation accrue du système de santé québécois. Parallèlement, le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) a tenté de déléguer certaines chirurgies au secteur privé afin de réduire les listes d’attente, avant d’abandonner cette mesure, possiblement en raison des coûts plus élevés de certaines interventions au privé.
Le débat dépasse largement les frontières du Québec. En Alberta, une récente loi vise à favoriser les chirurgies au privé. Comme dans plusieurs réformes comparables, leurs promoteurs soutiennent que la privatisation des chirurgies permettra de réduire les listes d’attente dans le réseau public. Pourtant, de telles mesures pourraient aussi réduire les ressources humaines disponibles au public.
Au-delà des débats idéologiques, toute réforme de cette ampleur visant à privatiser le système de santé canadien dépend ultimement de l’appui populaire. Qu’en pensent réellement les Canadiens ?
Le sondage 2026 de la Confédération de demain (CDD), mené auprès de plus de 5696 Canadiens, permet d’examiner deux dimensions de la privatisation du système de santé : les principes qui devraient guider le système et la façon dont les soins devraient être fournis.
Le système public demeure largement privilégié
Les répondants ont d’abord été invités à choisir entre deux modèles de système de santé. Le premier consiste à avoir un régime public dans lequel tous les Canadiens ont accès aux services de santé dont ils ont besoin sans avoir à payer directement. Le second est un régime à deux vitesses comprenant à la fois un régime privé, où les patients paient directement pour obtenir un accès plus rapide aux services, et un régime public.
En excluant les 9 % de répondants sans opinion, 70 % privilégient le système public, contre 30 % qui appuient un système à deux vitesses.
Cette préférence est remarquablement stable depuis 20 ans, malgré les difficultés que connaît le réseau de la santé. La même question avait été posée dans les sondages Focus Canada de 2003, 2007 et 2010, avec des résultats similaires.
Mais cette adhésion au principe d’un système public ne signifie pas que les Canadiens rejettent toute participation du secteur privé.
Les répondants devaient également indiquer dans quelle mesure ils étaient d’accord avec l’affirmation suivante : « Le meilleur moyen d’améliorer la qualité des soins dans notre système de santé est de permettre aux entreprises privées de fournir davantage de services de santé ».
Environ la moitié des répondants se disent fortement ou plutôt d’accord avec cette proposition, bien que cet appui ait légèrement diminué entre 2025 à 2026 (figure 1).
Ces résultats montrent que les Canadiens distinguent deux questions souvent confondues dans le débat public. Une forte majorité rejette un système à deux vitesses, mais près de la moitié estime que les entreprises privées pourraient contribuer davantage à la prestation des soins.
Cela rejoint les résultats d’études internationales suggérant que plusieurs personnes peuvent à la fois appuyer des principes égalitaristes favorisant une redistribution des ressources dans la société et considérer les entreprises privées comme étant plus efficaces que les organisations publiques pour offrir certains services.
L’accès aux soins est associé à un appui accru au privé
Qu’est-ce qui peut expliquer ces différences d’opinion?
Le sondage de la Confédération de demain pose trois autres questions permettant d’examiner trois facteurs susceptibles d’influencer ces opinions : la satisfaction envers le système de santé, l’accès aux soins et l’utilisation de services de santé privés.
Les résultats révèlent d’abord que les niveaux d’insatisfaction observés depuis 2023 sont nettement supérieurs à ceux mesurés auparavant (figure 2). Depuis 2023, davantage de répondants estiment que le système est tellement en crise qu’il devrait être repensé dans son intégralité que de répondants qui considèrent qu’il fonctionne bien et que seuls de petits changements sont nécessaires.
Concernant l’accès aux soins primaires, l’opinion est également relativement stable depuis 2023 : 57% des répondants estiment être confiant de pouvoir consulter rapidement un médecin s’ils tombaient malades. Enfin, 35 % des répondants déclarent avoir bénéficié au cours de la dernière année de soins ou de matériel médical qu’ils ont dû payer de leur poche (ou au moyen d’une assurance privée) parce que ces services n’étaient pas couverts ou n’étaient pas disponibles en temps voulu dans le système public.
Nous avons ensuite comparé l’opinion des répondants sur les deux dimensions du système de santé, c’est-à-dire les principes qui devraient le guider et la façon dont les soins devraient être fournis, en fonction de leurs réponses à ces questions.
Le résultat est sans équivoque. Les répondants qui éprouvent des difficultés d’accès aux soins, qui sont insatisfaits du système et qui ont recours au privé sont systématiquement plus favorables à un système à deux vitesses plutôt qu’à un système public. Ils sont également plus susceptibles d’appuyer une participation accrue des entreprises privées à la prestation des soins (figure 3).
Les différences entre ces groupes sont statistiquement significatives et demeurent présentes lorsque les caractéristiques sociodémographiques des répondants sont prises en considération dans une régression multivariée.
Le risque d’un cercle vicieux
Le débat public sur les soins de santé au Canada présente généralement le système comme essentiellement public, malgré l’existence de prestataires privés et l’importance du financement privé. Ce monopole public est souvent présenté comme la principale cause des problèmes du système. Selon cette perspective, le manque d’accès aux soins pourrait être résolu en encourageant davantage l’innovation et la participation des entreprises privées afin de rendre le système plus efficace.
Avec un tel discours, on pourrait s’attendre à ce que les personnes insatisfaites du système de santé public, notamment en raison d’un manque d’accès, exigent des alternatives privées. C’est effectivement ce que nos résultats semblent indiquer.
Il faut toutefois être prudent dans l’interprétation de cette relation. Les données montrent une association entre les expériences vécues dans le système de santé et l’appui à la privatisation, mais elles ne permettent pas à elles seules d’établir une relation de causalité.
Une étude publiée dans le Journal of European Public Policy a notamment montré que certaines formes de privatisation peuvent diminuer la satisfaction des usagers, notamment lorsqu’elles s’accompagnent d’une hausse des frais assumés par les patients ou d’une diminution de la couverture publique. Cela pourrait entraîner un cercle vicieux : plus les difficultés d’accès alimentent le recours au privé, plus le soutien politique envers une expansion du privé augmente, plus la satisfaction envers le réseau public diminue.
De leur côté, les utilisateurs du secteur privé peuvent avoir l’impression de payer deux fois pour le même service : par leurs impôts et par leurs dépenses personnelles lorsqu’ils utilisent le privé. Cette perception pourrait contribuer à diminuer leur appui au secteur public.
Le recours au secteur privé peut toutefois aussi être une conséquence, plutôt qu’une cause, d’une piètre opinion du secteur public.
Le Québec se distingue
Nos dernières analyses portaient sur le cas spécifique du Québec. Les résultats montrent un appui plus élevé au Québec à la participation du secteur privé à la prestation des soins. La différence n’est toutefois pas statistiquement significative lorsqu’il est question de l’appui à un système à deux vitesses.
Ces résultats rejoignent ceux d’autres études qui avaient également observé un appui plus élevé au Québec envers la privatisation des soins de santé.
Des questions demeurent toutefois : l’appui plus élevé à la participation du secteur privé au Québec s’explique-t-il par le développement plus important du réseau privé? Ou découle-t-il plutôt d’une relation identitaire, le système public de santé étant associé au nationalisme canadien-anglais, dont il constituerait un symbole distinctif face aux États-Unis?
Ces deux explications demeurent des hypothèses que les résultats présentés ici ne permettent pas de départager.
Un enjeu pour l’avenir du système public
Les Canadiens ne tournent donc pas spontanément le dos au système public. Une majorité demeure attachée au principe d’un régime public universel, même si une proportion importante de la population est favorable à une participation accrue du secteur privé.
La question de la privatisation est plus nuancée que ce que ne le laisse parfois croire le débat public.
En revanche, cette adhésion au système public n’est pas nécessairement inconditionnelle. S’il ne répond pas aux attentes des populations, notamment en matière d’accès aux soins, ces derniers sont, et seront, plus enclins à se tourner vers le secteur privé.
Le véritable enjeu pourrait donc moins être l’adhésion au principe du système public que la confiance dans sa capacité à répondre aux besoins de la population.
Note : L’édition 2026 de la Confédération de demain repose sur un sondage mené auprès de 5 696 adultes entre le 14 février et le 28 mars 2026. La majorité des réponses (91 %) ont été recueillies en ligne. L’échantillon comprend un suréchantillonnage de 1 247 résidents du Québec, dont 1 034 ont le français comme langue d’usage à la maison. Le sondage a été réalisé avec la participation de l’Environics Institute for Survey Research, du Centre d’excellence sur la fédération canadienne, de la School of Public Policy de l’Université de Calgary, du Centre d’analyse politique – Constitution et fédéralisme, du Brian Mulroney Institute of Government et du First Nations Financial Management Board. fédéralisme, du Brian Mulroney Institute of Government et du First Nations Financial Management Board.


