L’investissement fédéral de 1,7 milliard de dollars dans le Programme des chaires de recherche Impact+, qui vise à attirer plus de 1000 chercheurs internationaux au Canada, est une excellente nouvelle.
Dans un contexte où les gouvernements réduisent leur soutien à la recherche et remettent en question la valeur du savoir scientifique, on ne peut que se réjouir de cet investissement annoncé en décembre 2025. Mais ses modalités posent des problèmes importants : elles fragilisent l’autonomie des universités canadiennes, contournent la gouvernance collégiale et concentrent les ressources au détriment de la diversité des savoirs.
En effet, derrière ces chiffres impressionnants se cachent des mécanismes qui posent des problèmes majeurs. Le programme ne finance pas seulement des chaires : il incite les universités à contourner les conventions collectives et les processus collégiaux, à rediriger une part de leurs budgets déjà insuffisants vers huit domaines ciblés par Ottawa, et à sacrifier la diversité des savoirs au profit d’une concentration des ressources sur une poignée de chercheurs.
Trois pistes d’action s’imposent pour corriger ces dérives et renforcer durablement le système de recherche.
Respecter les processus collégiaux
Le Programme des chaires de recherche Impact+ offre jusqu’à un million de dollars par année pendant huit ans pour recruter des chercheurs établis à l’étranger. Les administrations universitaires déterminent les domaines d’embauche, tandis que le programme impose ses propres exigences de recrutement, sans égard aux procédures prévues par les conventions collectives.
Ce faisant, le programme incite les établissements à passer outre les contrats de travail et à contourner les instances collégiales normalement au cœur des processus de recrutement.
Or, ces instances — assemblées départementales, comités disciplinaires, comités de programmes — jouent un rôle fondamental. Comme le rappelle la Recommandation de l’UNESCO de 1997 concernant la condition du personnel enseignant de l’enseignement supérieur, elles constituent un rempart contre les pressions idéologiques, politiques ou économiques susceptibles de s’exercer sur les administrations universitaires. Parce qu’elles réunissent des spécialistes aux perspectives variées, ces instances garantissent que les décisions reposent sur la délibération et sur un jugement collectif. Aucun individu, aussi compétent soit-il, ne peut, à lui seul, prétendre à une telle légitimité.
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Les processus collégiaux ne relèvent pas de la bureaucratie. Ce sont des remparts contre les pressions idéologiques et économiques. Les mettre à l’écart, c’est fragiliser les fondements mêmes de l’autonomie institutionnelle. Le gouvernement fédéral devrait donc respecter ces processus en finançant les établissements sans imposer de recrutements ciblés qui court-circuitent les instances délibératives.
Impact+ introduit en effet une dynamique inverse. En demandant aux administrations de déterminer les domaines ou champs de recherche — étroitement ciblés — dans lesquels les candidatures seront sollicitées, le programme favorise des processus accélérés et centralisés, souvent pilotés par les directions. Dans un contexte de sous-financement chronique, on propose aux départements ou aux facultés la possibilité d’embaucher (chose rare et précieuse!), à condition d’approuver l’ouverture d’un poste dans un domaine d’expertise déjà défini. C’est un marché que les collègues, surchargés et à court de ressources, sont incités à accepter, même lorsque le domaine ciblé ne correspond pas aux besoins réellement identifiés.
Augmenter le financement de base des universités
Le programme ne se contente pas d’octroyer un financement : il exige des universités qu’elles y contribuent elles-mêmes. Selon les conditions officielles, les établissements doivent mobiliser « des ressources en espèces ou en nature » pour assurer la pérennité des chaires, et « tirer parti de ressources supplémentaires grâce à des partenariats » pour « maintenir l’avantage créé par la chaire sur le plan de la recherche ».
Que le gouvernement choisisse d’orienter ses investissements en fonction de retombées espérées est légitime. Mais utiliser ces programmes pour imposer indirectement des priorités budgétaires aux universités l’est beaucoup moins. Qui plus est, dans un contexte de sous-financement ayant entraîné l’ensemble des universités québécoises dans une crise sans précédent.
Le gouvernement fédéral devrait plutôt augmenter le financement de base pour permettre aux universités de définir leurs priorités de manière collégiale, plutôt que de les contraindre à des choix imposés de l’extérieur.
À force d’inciter les établissements à investir toujours dans les mêmes secteurs — ceux dont on espère des retombées économiques à court ou à moyen terme, ou des solutions à des problèmes immédiats — on exerce une pression continue sur les autres secteurs. Les effets sont cumulatifs : les professeurs des autres domaines sont surchargés, peinent à maintenir les programmes d’études et à demeurer compétitifs en recherche, ce qui affaiblit la vitalité des départements et leur capacité à attirer des étudiants. Ces pressions sont en train de pousser à l’agonie des disciplines, comme l’histoire de l’art ou l’ethnologie, pour ne nommer que celles-là. Or, ces disciplines jouent un rôle essentiel dans la compréhension du monde social, culturel et historique. Elles sont, elles aussi, l’université.
Mieux répartir le financement de la recherche
Impact+ repose sur le mythe du chercheur étoile, selon lequel les avancées scientifiques dépendraient avant tout d’une élite restreinte de chercheurs exceptionnellement performants. Or, les données empiriques disent le contraire.
Une étude publiée en 2013 par deux chercheurs de l’Université d’Ottawa, menée à partir de données du CRSNG dans trois disciplines, a montré que l’impact scientifique par dollar investi diminue à mesure que la taille des subventions augmente. En 2016, une autre étude a analysé les données de 12 720 chercheurs au Québec sur 15 ans et a conclu que la concentration du financement entre les mains d’une « élite » produit des rendements marginaux décroissants. Une revue systématique réalisée en 2020 et portant sur 92 articles scientifiques confirme que, parmi 19 études empiriques examinées, 17 montrent des rendements stagnants ou décroissants au-delà d’un certain seuil de financement.
En d’autres termes, la science démontre qu’on obtient davantage de résultats en finançant un plus grand nombre de chercheurs, plus modestement, qu’en concentrant les ressources sur quelques-uns.Le gouvernement devrait donc distribuer les ressources plus largement, en finançant davantage de chercheurs à des niveaux modérés, une stratégie que la recherche empirique montre comme plus efficace que la concentration.
C’est une excellente chose que nos universités aient les moyens de recruter les meilleurs chercheurs au monde. Mais tant que l’essentiel du système demeure sous-financé, ce choix relève davantage d’un pari coûteux que d’une stratégie de renforcement de la recherche.
Ce qui est en jeu, c’est l’université elle-même : l’université comme espace de délibération et de diversité des savoirs. En somme, l’université comme bien commun et comme service public.

