(English version avalaible here)
Le plus grand défi économique du Canada est sa faible productivité, contre laquelle la Banque du Canada nous a mis en garde à plusieurs reprises. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en a même fait un élément central de sa plus récente étude économique sur le Canada.
Les symptômes font désormais consensus à tous les paliers politiques : faibles investissements des entreprises, adoption trop lente des technologies, une productivité décevante, forte dépendance au marché américain et, en filigrane, une économie trop longtemps résignée à la sous-performance.
Le problème n’est pas que le Canada soit en crise. C’est qu’il n’est pas en crise.
Voilà ce qui rend le problème de croissance plus difficile à résoudre. Le Canada demeure un pays riche, stable et où il y est très agréable de vivre. Son système financier est solide. Ses institutions sont fortes. Il dispose de ressources naturelles abondantes, d’un capital humain important et d’un accès privilégié au plus grand marché du monde. Ce sont là de réels atouts. Mais ceux-ci ont contribué à retarder des réformes structurelles nécessaires.
Le problème économique fondamental du Canada n’est pas le résultat d’un déclin soudain, mais plutôt d’une stagnation relative dans un contexte de prospérité continue. Le pays a dérivé vers ce que l’on pourrait appeler un « piège du confort », où l’économie génère un niveau de prospérité suffisamment élevé pour masquer une performance globalement faible et suffisamment stable pour retarder les réformes nécessaires au rétablissement de la croissance à long terme.
Le résultat n’est pas un effondrement, mais bien un affaiblissement progressif des mécanismes qui génèrent une prospérité durable comme l’investissement productif, la diffusion des technologies, la commercialisation, l’intensification du capital et la diversification des marchés.
Un changement de cap est essentiel. Le moment est venu pour le Canada d’agir dans cinq domaines clés :
- créer un véritable marché national en réduisant les obstacles au commerce interprovincial;
- favoriser le transfert d’innovations technologiques issues de la recherche vers les entreprises ;
- augmenter l’investissement des entreprises, qui reste au cœur du défi de la productivité du Canada ;
- cibler la stratégie industrielle dans les domaines où le pays dispose d’un avantage comparatif évident plutôt que de saupoudrer partout en même temps ;
- accorder aux services numériques une place plus centrale dans la diversification commerciale.
Les problèmes sont généralisés
Le défi du Canada n’est pas seulement lié au ralentissement de la croissance. Il tient au fait que le pays s’est installé dans un équilibre de bas niveau caractérisé par trois facteurs qui se renforcent mutuellement : une faible pression concurrentielle, une faible conversion de l’innovation et une faible intensification du capital.
D’abord, la pression concurrentielle est trop souvent insuffisante. Les barrières interprovinciales, la fragmentation des normes, la mobilité inégale de la main-d’œuvre et les accords de protection de longue date réduisent l’intensité de la concurrence dans certains secteurs de l’économie.
Cela a de l’importance car les entreprises investissent, se modernisent ou se réorganisent rarement à grande échelle, à moins d’y être contraintes. La politique de la concurrence doit donc être considérée pas seulement comme une question de consommation, mais aussi comme une question de productivité.
Puis, le Canada est plus performant dans la recherche que dans la transformation de ces connaissances en activité économique à grande échelle. Le pays dispose de capacités de recherche de classe mondiale, notamment en intelligence artificielle, mais la commercialisation et l’adoption par les entreprises restent plus faibles que souhaité.
Une trop grande partie de la politique d’innovation actuelle se concentre sur les intrants de recherche plutôt que sur l’adoption, la mise à l’échelle et la diffusion au sein des entreprises. Une science de qualité est importante, mais la productivité n’augmente que lorsque les entreprises intègrent les nouvelles technologies et se réorganisent en fonction de celles-ci.
Enfin, l’investissement des entreprises par travailleur est à la traîne par rapport aux pays comparables, tandis qu’une part trop importante du capital continue d’affluer vers le logement et d’autres actifs à faible risque. Il ne s’agit pas uniquement d’un problème d’accessibilité au logement, mais également de croissance. Dans une économie où l’immobilier offre des rendements plus attractifs que l’investissement productif, on ne devrait pas s’étonner du faible dynamisme des entreprises.
Ces trois faiblesses se renforcent mutuellement. Si la concurrence est faible, les entreprises ont moins de pression pour adopter de nouvelles technologies. Si l’innovation n’est pas commercialisée efficacement, la force de la recherche ne se traduit pas par des gains de productivité. Si le capital continue de privilégier l’immobilier plutôt que la production, les entreprises sous-investissent davantage. Au fil du temps, cela devient un cercle vicieux.
Où se situent les problèmes
Deux caractéristiques structurelles ont rendu cet équilibre plus facile à ignorer.
La première est la richesse en ressources. Les gisements énergétiques, miniers, agricoles et hydroélectriques du Canada constituent des atouts nationaux majeurs. En revanche, cette richesse a souvent servi à amortir les coups plutôt qu’à stimuler la transformation. Lorsque les prix des ressources sont favorables, ils masquent les signaux de faiblesse dans les investissements des entreprises et la croissance de la productivité.
Le problème ne réside pas dans les ressources elles-mêmes. Il réside dans l’absence d’un cadre suffisamment solide pour convertir la force des ressources en une capacité plus large d’amélioration de la productivité.
Le deuxième facteur est la proximité des États-Unis. L’accès au marché américain est un avantage majeur, mais il a également favorisé une certaine complaisance stratégique. Les entreprises canadiennes ne sont pas contraintes de s’orienter vers l’international aussi rapidement ni aussi agressivement que les entreprises qui évoluent au sein d’économies plus petites.
Par ailleurs, le marché intérieur canadien n’est pas assez vaste pour générer des économies d’échelle à lui seul. Il en résulte que de nombreuses entreprises restent viables sur le marché intérieur et proches des États-Unis sans devenir véritablement compétitives à l’échelle internationale.
Cela aide à comprendre pourquoi la diversification commerciale du Canada reste plus faible malgré de multiples accords internationaux. Cela aide également à expliquer pourquoi les services numériques méritent beaucoup plus d’attention. Dans les secteurs où les échanges numériques sont possibles, la géographie importe moins. Pour un pays doté d’un capital humain et d’une capacité de recherche solides, c’est l’une des voies les plus prometteuses pour la diversification et la création d’économies d’échelle.
Cependant, le Canada dispose peut-être présentement d’une occasion unique de procéder à une réforme.
Les risques d’une dépendance au marché américain sont plus visibles. Les limites de la croissance démographique en tant que substitut à la croissance de la productivité sont plus claires. L’importance du commerce intérieur a suscité davantage d’attention politique. Il est également plus largement reconnu que la faible productivité ne relève pas seulement des entreprises, mais affecte directement le niveau de vie des Canadiens.
Les fenêtres d’opportunité politiques ne restent pas ouvertes indéfiniment. La prise de conscience seule ne changera pas les résultats. Le Canada n’a pas besoin d’une longue liste d’initiatives. Il a besoin d’une réforme cohérente, concentrée sur quelques priorités susceptibles de modifier le comportement des entreprises et des investisseurs.
Cinq mesures qu’Ottawa peut prendre
D’abord, intégrer le marché intérieur et favoriser la concurrence doivent devenir des priorités. La réduction des barrières interprovinciales, l’amélioration de la mobilité de la main-d’œuvre, l’harmonisation des normes lorsque cela est possible et un examen plus approfondi des secteurs concentrés ou protégés renforceraient la pression concurrentielle dans l’ensemble de l’économie. Sans cela, les autres efforts politiques auront un impact limité.
Ensuite, le Canada n’a pas besoin de cesser de financer la recherche, mais il doit mettre davantage l’accent sur les marchés publics, les parcours vers les premiers clients, le soutien à la commercialisation, les capacités de gestion, les normes et l’adoption des technologies au sein des entreprises. L’objectif devrait être d’inciter les entreprises à intégrer davantage les innovations.
Puis, l’allocation des capitaux doit être considérée comme un enjeu de croissance. La faiblesse des investissements des entreprises est au cœur du problème de productivité. Le Canada devrait améliorer l’environnement pour le capital de croissance et l’investissement productif tout en réduisant les incitations structurelles qui continuent d’orienter une part disproportionnée du capital vers l’immobilier.
La stratégie industrielle devrait aussi être ciblée et moins éparpillée. Le Canada devrait concentrer ses efforts sur un nombre de domaines spécifiques où il dispose d’avantages réels, qui pourraient se traduire par des gains en matière de capacité d’exportation, des économies d’échelle et de productivité. La transformation des ressources à faible émission de carbone, certaines technologies énergétiques, la transformation des minéraux critiques, l’IA industrielle dans les opérations liées aux ressources et les services numériques sont des pistes crédibles. Le succès doit se mesurer aux résultats, pas en nombre d’annonces.
Finalement, les services numériques devraient occuper une place plus importante dans la stratégie de diversification commerciale du Canada. C’est l’un des rares domaines où les contraintes géographiques importent moins et où le Canada dispose d’atouts crédibles pour une expansion mondiale. Ce secteur devrait jouer un rôle beaucoup plus important dans la diversification des marchés.
C’est maintenant qu’il faut agir
Le Canada dispose encore d’une marge de manœuvre considérable, et c’est précisément ce qui rend le moment actuel décisif.
Le véritable enjeu n’est pas la survie économique du pays. Sans réforme, le Canada continuera d’avancer. Mais à quel prix? Celui d’un dynamisme émoussé, d’une productivité en berne et d’une ambition en deçà de ses propres capacités.
C’est là tout le danger du piège du confort : il n’oblige pas à agir. Il rend l’inaction acceptable.
Le Canada a encore les moyens de renverser la tendance. Reste à savoir s’il choisira de saisir cette fenêtre d’opportunité ou non ?

