Le Canada veut devenir une puissance mondiale en intelligence artificielle (IA). Mais en misant sur des centres de données largement contrôlés par des entreprises étrangères, il risque surtout de financer sa propre dépendance, au prix de milliards de dollars.
Selon le ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, le développement et l’adoption rapide de l’IA sont essentiels si le Canada « veut se doter de l’économie la plus robuste du G7 » et « renforcer sa souveraineté numérique ».
Pour atteindre cet objectif, le gouvernement de Mark Carney prévoit investir 2 milliards de dollars sur cinq ans afin de développer une capacité de calcul dite « souveraine ». De leur côté, des provinces comme la Colombie-Britannique et le Québec cherchent à attirer les centres de données nécessaires à l’entraînement des modèles d’IA, séduites par les retombées économiques et la demande en électricité.
Une telle approche comporte un risque : celui de laisser le développement de l’IA entre les mains de quelques grandes entreprises, principalement américaines, avec peu de retombées réelles pour le Canada. La priorisation des besoins énergétiques de grands centres de données risque également de nuire aux objectifs de transition énergétique en limitant les blocs d’énergie disponible pour d’autres projets.
La stratégie du gouvernement fédéral et des provinces canadiennes devrait privilégier le développement d’une capacité de calcul publique afin d’assurer des retombées concrètes pour l’économie canadienne et de promouvoir une utilisation éthique de l’IA.
Capacité de calcul souveraine
Le développement de l’IA, et plus particulièrement de grands modèles de langage, comme ChatGPT, Claude ou DeepSeek, nécessite une grande capacité de calcul pour analyser et générer des données à très grande échelle.
Selon des estimations récentes, l’entraînement d’un seul modèle requiert l’utilisation de plusieurs milliers de cartes graphiques les plus avancées pendant plusieurs mois.
Alors que la demande de calcul croît rapidement, les centres de données infonuagiques concentrant un grand nombre de cartes graphiques s’imposent aujourd’hui comme l’infrastructure clé pour entraîner et déployer des modèles d’IA.
En même temps, la délocalisation de cette infrastructure soulève des inquiétudes quant à son contrôle. Plusieurs pays craignent notamment d’être dépendants d’une infrastructure hors de leur juridiction et de leur pouvoir réglementaire.
Face à ces préoccupations, de grands acteurs de l’IA comme OpenAI et Nvidia encouragent le développement d’une capacité de calcul souveraine. Outre l’augmentation de leurs ventes de cartes graphiques et le développement de leur base d’utilisateurs, ces entreprises promettent aux pays engagés sur cette voie un plus grand contrôle sur leurs données et sur le développement de l’IA.
Plus largement, une capacité de calcul souveraine est de plus en plus perçue comme une ressource stratégique dans un contexte de concurrence internationale où l’IA semble vouée à jouer un rôle croissant.
L’écosystème canadien
Dans cette course à la capacité de calcul, le Canada fait somme toute bonne figure, se classant dans le premier tiers des pays. Sur la base de nos recherches, le Canada accueillerait au moins 285 centres de données, principalement regroupés près des grands centres urbains, tels que représentés sur la carte ci-dessous.
Les fournisseurs de services infonuagiques à très grande échelle, communément appelés hyperscalers, opéraient neuf régions infonuagiques hébergées localement au Canada en 2025. Une région est une zone géographique spécifique au sein de laquelle un fournisseur de service infonuagique opère un ou plusieurs centres de données. Cela classe le pays au 8e rang mondial sur 47 pays hébergeant au moins un centre de données opéré par ces géants de l’infonuagique.
La domination américaine
Le Canada, comme tous les autres pays, demeure néanmoins très loin derrière les États-Unis, qui restent le leader mondial pour la capacité de calcul. Selon les données accessibles, seuls neuf centres de données au Canada ont une capacité énergétique de 200 MW, considérée comme la norme pour entraîner les plus récents modèles d’IA.
De plus, une seule région exploitée par un hyperscaler dispose des cartes graphiques de dernière génération produites par Nvidia. De leur côté, les États-Unis comptent 18 régions dotées de ces puces et représentent près de 75 % de la puissance de calcul mondiale dédiée à l’IA.
Des retombées économiques limitées
Développer une plus grande capacité de calcul souveraine ne garantit toutefois pas des retombées économiques pour le Canada. Plusieurs études soulignent que l’implantation d’un centre de données a peu d’effets structurants sur l’économie locale. Ils créent peu d’emplois à long terme et leurs contributions fiscales peinent à compenser la hausse des prix énergétiques causée par la pression qu’ils exercent sur les réseaux électriques.
L’essentiel de la valeur ajoutée de ces investissements demeure, par ailleurs, entre les mains des quelques grandes sociétés technologiques américaines qui dominent la production des cartes graphiques, l’offre de services infonuagiques et le développement des plus récents modèles d’IA. La mise en place d’infrastructures de calcul possédées par des entreprises étrangères ne contribue donc pas, en elle-même, au développement des savoirs et des talents au Canada.
Dans un contexte où une part importante des profits de ces entreprises est transférée vers des juridictions à faible imposition et où le Canada a renoncé à instaurer sa taxe sur les services numériques sans qu’une solution multilatérale de rechange soit encore en vigueur, la contribution économique nette de ces investissements risque de rester limitée.
Un coût environnemental
En même temps, l’impact environnemental de l’IA croît rapidement. Selon la plus récente étude de l’Agence internationale de l’énergie, la demande énergétique associée aux centres de données a crû de 12 % par année au cours des cinq dernières années et devrait équivaloir à la consommation annuelle du Japon d’ici 2030.
L’accès à de l’énergie renouvelable à relativement bas prix au Canada attire tout particulièrement les entreprises voulant développer une plus grande capacité de calcul et met une pression additionnelle sur son réseau électrique. Outre la nécessité de construire de nouvelles infrastructures à coût élevé, cette demande accrue réduit la quantité d’énergie disponible pour d’autres projets essentiels à la transition énergétique du pays, une tension qui a notamment conduit Hydro-Québec à doubler ses tarifs pour les centres de données.
À cette demande croissante en énergie s’ajoute une pression sur les réserves en eau potable utilisée notamment dans la production d’électricité et le refroidissement des centres de données.
Selon une récente étude, les centres de données spécialisés en IA aux États-Unis devraient consommer la même quantité d’eau que 6 à 10 millions de citoyens américains. Bien que le climat plus froid du Canada réduise en partie les besoins en refroidissement, le développement rapide de nouveaux centres de données intensifierait la pression sur des réserves déjà sollicitées dans un contexte où les situations de sécheresse se multiplient.
Une souveraineté limitée
Le développement de centres de données spécialisés en IA au Canada n’aurait par ailleurs qu’un effet marginal sur l’atteinte d’une véritable souveraineté numérique, comprise ici comme la capacité d’exercer un contrôle effectif sur son écosystème numérique.
En pratique, les centres de données opérés par de grandes entreprises américaines demeurent sous la juridiction des États-Unis. En vertu du Cloud Act, le gouvernement américain peut contraindre ces entreprises à lui donner accès aux données hébergées sur leurs serveurs.
Le régime américain de sanctions et de contrôle des exportations confère aussi aux États-Unis la capacité de restreindre ou d’interrompre l’accès à des services technologiques essentiels, incluant les services infonuagiques. De telles mesures ont ainsi forcé l’Amsterdam Trade Bank à déclarer faillite à la suite de sanctions adoptées dans le cadre de la guerre en Ukraine.
Le contrôle sur cette capacité de calcul demeurerait finalement, au quotidien, entre les mains de quelques grandes entreprises privées. Comme tristement mis en évidence par le drame de Tumbler Ridge, rien n’indique que cette concentration assurerait une utilisation éthique de l’IA.
Prioriser une infrastructure publique
Dans ce contexte, les gouvernements fédéral et provinciaux devraient prioriser le développement d’une infrastructure de calcul publique destinée à soutenir des usages non commerciaux de l’IA.
Une telle infrastructure servirait en priorité les centres de recherche de pointe, comme Mila et l’Alliance de recherche numérique du Canada, ainsi que les établissements d’enseignement supérieur et les organismes publics.
L’entité responsable de cette infrastructure pourrait par ailleurs imposer des balises encadrant le développement de modèles d’IA en conformité avec des normes éthiques et dans l’intérêt public. Elle pourrait aussi appuyer les activités d’entreprises canadiennes comme Cohere dans leurs activités de recherche.
Actuellement, la moitié du budget de la stratégie canadienne sur la capacité de calcul souveraine pour l’IA est destinée au développement d’une infrastructure publique. L’autre moitié vise à appuyer des investissements privés. Or, les investissements présentés comme « souverains » par de grandes entreprises américaines contribuent peu à l’atteinte d’une souveraineté réelle tout en alimentant une offre commerciale dont la valeur sociale n’est souvent pas proportionnelle aux ressources qu’elle consomme.
La répartition du financement devrait être revue afin de prioriser davantage l’infrastructure véritablement publique et de limiter le développement effréné de centres de données à des fins commerciales, avec les conséquences environnementales que cela comporte.
En complément de cet appui financier, les gouvernements provinciaux pourraient contribuer en réservant des blocs d’énergie dédiés à une telle infrastructure publique. Le gouvernement fédéral pourrait enfin collaborer avec d’autres pays partageant des préoccupations similaires afin de développer cette capacité de calcul dans le cadre d’une approche coordonnée visant à en limiter l’empreinte environnementale.


