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Le Canada traverse deux crises liées : celle de l’accès au logement et celle du climat, qui fragilise le parc résidentiel. Alors que le logement constitue la principale dépense des ménages, les émissions du secteur diminuent trop lentement pour atteindre les cibles climatiques.
Dans ce contexte, mettre l’efficacité énergétique au centre des politiques publiques apparaît nécessaire pour respecter les engagements environnementaux. Et elle constitue un levier pour améliorer l’abordabilité du logement à long terme.
Depuis vingt ans, la surface habitable moyenne par personne au Canada a augmenté d’environ 20 %, une tendance lourde qui accroît mécaniquement les besoins en chauffage, climatisation et entretien. Une amélioration de l’efficacité énergétique du parc résidentiel s’observe dans toutes les provinces, mais la superficie croissante des habitations annule en partie ces gains. Il en résulte une situation paradoxale : les Canadiens habitent des espaces plus grands et mieux équipés, tandis qu’un nombre croissant de ménages peinent à pouvoir se payer un toit adéquat.
En même temps, la transition énergétique exige une réduction rapide des émissions du secteur résidentiel, responsable de 12 % des émissions nationales. La majorité de ces émissions provient de l’utilisation du gaz naturel pour le chauffage. La décarbonation du parc résidentiel — par l’électrification, l’amélioration de la performance thermique des bâtiments et l’intégration d’énergies renouvelables — représente donc un levier majeur pour réduire l’empreinte carbone du pays.
Face à ce double défi, une question clé se pose : comment rendre les logements plus abordables tout en accélérant leur décarbonation ? Les solutions existent, mais elles nécessitent un changement important dans l’intervention publique. Une meilleure coordination entre les gouvernements fédéral, provinciaux et municipaux est nécessaire.
Prioriser les ménages les plus vulnérables
La crise du logement n’affecte pas les ménages de manière uniforme. Les personnes à faible revenu consacrent souvent plus de 30 % — jusqu’à 36 % en Colombie Britannique— de leurs dépenses au logement. Ce niveau de pression financière laisse très peu de marge pour investir dans des rénovations énergétiques, même lorsque celles-ci permettraient de réduire les factures à long terme. Pour éviter que la transition énergétique n’accentue les inégalités, les politiques doivent d’abord cibler ces ménages.
Cela implique de réorienter davantage de ressources vers la construction et la rénovation de logements communautaires, dotés de loyers abordables. Ces investissements devraient également intégrer dès la conception les standards les plus élevés d’efficacité énergétique pour garantir une véritable « abordabilité durable ». Loger une personne dans une habitation bien isolée, électrifiée et à faible consommation énergétique est un investissement social et économique bien plus rentable que de multiplier les programmes ponctuels d’aide au paiement des factures.
Optimiser l’utilisation de l’espace résidentiel
La croissance constante de la surface habitable par personne constitue l’un des principaux moteurs de la hausse des coûts et un frein à la décroissance des émissions. Encourager une utilisation plus efficiente de l’espace doit devenir un objectif explicite des politiques du logement. Cela peut passer par des incitatifs fiscaux récompensant les ménages qui occupent des espaces plus modestes ou favorisant la création de logements partagés.
À terme, une réflexion sur la fiscalité foncière pourrait même permettre de décourager la sous-occupation massive de certains logements, tout en finançant de nouvelles unités abordables destinées à ceux qui en ont le plus besoin.
Rehausser les normes et accélérer la rénovation
L’amélioration structurelle du parc résidentiel est un impératif. La performance énergétique moyenne des habitations demeure très éloignée des standards internationaux, notamment des maisons passives, qui consomment jusqu’à 80 % moins d’énergie pour le chauffage.
Moderniser le Code national du bâtiment afin d’exiger des normes proches de la consommation énergétique nette zéro pour toutes les nouvelles constructions représenterait un tournant majeur. Certaines provinces — comme la Colombie-Britannique avec le BC Energy Step Code — montrent déjà qu’une telle approche est possible.
Mais l’enjeu le plus difficile concerne la rénovation du parc existant. La majorité des maisons canadiennes sont mal isolées. Elles sont peu étanches et équipées de systèmes de chauffage inefficaces. Une stratégie nationale de rénovation énergétique, assortie de cibles obligatoires et de programmes de soutien étoffés pour les ménages à faible revenu, est essentielle pour réduire les factures et les émissions.
Technologies et signaux économiques : des leviers sous-utilisés
L’arrivée de nouvelles technologies — domotique, chauffe-eau intelligents, stockage domestique, recharge bidirectionnelle des véhicules électriques — ouvre la porte à une meilleure flexibilité énergétique dans les habitations. Ces outils permettent de réduire la consommation pendant les heures de pointe, moment où l’électricité est la plus coûteuse à produire et la plus carbonée.
Cependant, leur déploiement demeure trop modeste. Pour encourager leur adoption, les tarifs d’électricité doivent mieux refléter les coûts réels du réseau, tout en prévoyant des protections pour les ménages vulnérables. Une tarification plus transparente, combinée à des aides ciblées pour les technologies économes en énergie, permettrait d’aligner les comportements des consommateurs avec les besoins d’un réseau électrique décarboné.
Vers une stratégie intégrée logement-climat
La crise du logement et la crise climatique ne sont pas deux enjeux séparés. Les politiques qui augmentent la résilience énergétique des bâtiments rendent aussi les logements plus abordables en réduisant durablement les factures. Inversement, des logements accessibles et bien conçus facilitent la transition vers une société plus sobre en carbone.
Pour réussir, le Canada doit adopter une stratégie intégrée qui combine trois axes :
- Social : cibler les ménages à faible revenu et mieux partager l’espace résidentiel.
- Structurel : construire et rénover selon des standards élevés d’efficacité énergétique.
- Technologique et économique : soutenir l’innovation et envoyer les bons signaux de prix.
Avec une telle approche le pays pourra transformer le secteur résidentiel en moteur d’équité sociale et de réussite climatique.
Cet article est tiré d’une étude réalisée pour l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP) en partenariat avec le Conseil d’action sur l’abordabilité.

