La guerre au Moyen-Orient, déclenchée par une attaque contre l’Iran menée par les États-Unis et Israël, a relancé les débats au Canada sur les exportations de pétrole, les réserves stratégiques mondiales et les impacts potentiels sur notre secteur énergétique.

Le coût humain devrait toujours être la première considération en temps de guerre, mais les répercussions de ce conflit sur l’approvisionnement en pétrole ne peuvent être ignorées. Certains y voient une occasion de développer l’industrie canadienne, mais ils confondent un choc temporaire des prix avec un signal durable du marché. En réalité, la guerre met en lumière la vulnérabilité du secteur pétrolier canadien aux risques mondiaux ainsi que les dangers de fonder notre avenir économique sur les perspectives à long terme de cette industrie.

Les négociations en cours entre le Canada, l’Alberta et les producteurs de sables bitumineux portent sur des enjeux majeurs en matière de politiques énergétique et climatique. Certains se servent des conflits en Ukraine, au Venezuela et au Moyen-Orient pour faire valoir leurs intérêts dans ces discussions.

Tel qu’anticipé, ce conflit a provoqué une flambée des prix du baril de pétrole, bien au-delà des 100 dollars US. La fermeture du détroit d’Ormuz a restreint l’offre à court terme, ce qui a fait grimper les prix à la pompe.

D’ailleurs, il y a quatre ans, nous avons également assisté à une hausse des prix lorsque la Russie, grand producteur de pétrole et de gaz, a envahi l’Ukraine.   

Les hausses de prix liées à la guerre sont une manne pour les producteurs, les entreprises canadiennes ainsi que pour les gouvernements, dont celui de l’Alberta, qui perçoivent des redevances. Ces flambées de prix ont généralement une durée limitée, puisqu’ils se stabilisent au fur et à mesure que les acteurs du marché trouvent des solutions de rechange. Parmi les options possibles, on peut citer l’augmentation de la production par d’autres fournisseurs, la réorganisation des itinéraires de transport, le recours des gouvernements à leurs réserves pétrolières ou, dans le cas de la Russie, le contournement des sanctions.

Flambées de prix temporaires, volatilité permanente

Les chocs pétroliers n’agissent pas seulement à la hausse : leurs effets se font aussi sentir lorsque les prix reculent.

En 2014, un effondrement des prix, provoqué par une conjoncture de facteurs, a mené à la restructuration de l’industrie des sables bitumineux de l’Alberta. La consommation mondiale de pétrole n’avait pas diminué et la demande augmentait régulièrement. Or, la croissance économique de la Chine s’était avérée plus lente que prévu. Au lieu de réduire la production pour maintenir les prix à un niveau élevé, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) a décidé de maintenir le cap et de se battre pour conserver ses parts de marché. Une grande partie de la nouvelle production américaine avait alors été mise sur le marché très rapidement en guise de solution.

Le baril de Western Canadian Select (WCS), l’indice de référence du pétrole brut lourd au Canada, a perdu 80 % de sa valeur en moins de deux ans. Cela a entraîné une récession en Alberta et un déficit provincial colossal. L’industrie en a tiré une leçon importante sur la volatilité des marchés pétroliers, même si on ne peut pas en dire autant des gouvernements albertains qui se sont succédé par la suite.

Depuis, les producteurs de sables bitumineux se protègent contre de futurs effondrements des prix en réduisant leurs coûts (licenciements, automatisation de procédés, fusions d’entreprises pour réaliser des économies d’échelle). Le nombre d’emplois dans le secteur pétrolier et gazier pour chaque millier de barils produits par jour est passé de 38 en 2012 à 22 en 2023. Cela représente une baisse de 42 %, alors même que la production a augmenté de 47 % au cours de la même période.

La crise de 2014 a bouleversé la manière dont les producteurs de sables bitumineux gèrent le risque de leurs investissements en capital. Elles ont brusquement cessé d’investir dans de nouveaux mégaprojets destinés à accroître la production pétrolière, au détriment de la création de nombreux emplois dans les secteurs de la construction et de l’ingénierie. Bien que des installations entièrement nouvelles, appelées projets greenfield, aient reçu l’autorisation réglementaire, aucun projet n’a vu le jour depuis des années. L’Alberta Energy Regulator prévoit que, de 2025 à 2030, les investissements dans les sables bitumineux représenteront environ 45 % du sommet atteint en 2014.

Un sommet de la demande mondiale en 2030?

Au-delà des grands titres sur les bouleversements géopolitiques, des tendances de fond se dessinent dans la consommation mondiale d’énergie. Celles-ci devraient nourrir la réflexion des investisseurs du secteur pétrolier en Alberta, notamment quant à l’opportunité de s’engager dans un projet de nouvel oléoduc vers la côte ouest.

Les projections publiées en 2025 par deux grandes multinationales, BP et Shell, examinent l’évolution prévue du marché mondial de l’énergie.

Le modèle de BP estime que, malgré la forte demande chinoise des dix dernières années, la croissance mondiale de la consommation de pétrole atteindra un sommet de 103,4 millions de barils par jour en 2030. La consommation sera légèrement inférieure d’ici 2035, puis diminuera considérablement pour passer sous la barre des 85 millions de barils par jour en 2050.

Shell a publié trois scénarios différents : l’un est axé sur la réduction des émissions de carbone. Un autre privilégie l’isolationnisme et les préoccupations liées à la sécurité énergétique. Le troisième met en jeu l’intelligence artificielle (IA) et l’informatique quantique, qui entraînent des besoins extrêmes en production d’électricité. Dans les trois cas, les véhicules électriques (VE) constituent la principale raison pour laquelle la demande mondiale de pétrole atteint un pic au cours des prochaines années, tandis qu’une offre croissante de carburants à faibles émissions de carbone contribue au déclin qui s’ensuit.

Selon les estimations de l’Economist Intelligence Unit, les ventes de véhicules électriques en Chine devraient atteindre 13,8 millions d’unités en 2025, soit plus de 37 000 véhicules par jour. Selon BP et Shell, cela entraîne un déficit permanent et croissant de la demande mondiale de pétrole, notamment en raison des exportations importantes de voitures électriques par la Chine.

Pression à la baisse sur les prix

Peu importe les soubresauts à court terme, on peut s’attendre à une pression à la baisse sur le prix du pétrole. Au début du mois, le gouvernement chinois a publié son dernier plan quinquennal. Il prévoit l’atteinte d’un sommet de consommation de pétrole entre 2026 et 2030 suivie d’une réduction de la dépendance de la Chine au pétrole grâce au recours accru aux énergies vertes.

La stratégie de la Chine repose sur des considérations économiques et géopolitiques. Pour assurer les déplacements de la population (1,4 milliard de personnes), le gouvernement chinois mise sur les véhicules électriques, à majorité alimentée par l’énergie éolienne et solaire produite localement, et ce, à faible coût.

La Chine n’est pas la seule à vouloir réduire sa dépendance vis-à-vis des marchés énergétiques mondiaux. Les gouvernements européens se sont empressés de trouver d’autres sources d’approvisionnement en gaz naturel après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Quatre ans plus tard, l’Europe a même fait le choix de miser davantage sur une transition durable vers les énergies renouvelables plutôt que de voir celles-ci comme une solution temporaire.

Dans un contexte marqué par l’imprévisibilité de la politique commerciale américaine et les risques de perturbations des chaînes d’approvisionnement, les énergies éolienne et solaire produites localement représentent des options intéressantes, en particulier avec un parc de véhicules électrifiés. Il s’agit d’une alternative qui a fait ses preuves et qui s’avère peu coûteuse pour les décideurs politiques préoccupés par la flambée des prix du pétrole. Le conflit au Moyen-Orient a donc eu pour conséquence de mettre en lumière l’urgence de réduire la dépendance vis-à-vis des marchés mondiaux du pétrole et du gaz en développant une production d’électricité propre et à faible coût.

Le monde ne va pas cesser de consommer du pétrole de sitôt, mais la viabilité économique des projets d’exploitation des sables bitumineux, dont la valeur se chiffre en milliards de dollars et qui s’étendent sur plusieurs décennies, s’érode rapidement. C’est pour cette raison que le premier ministre Mark Carney doit tenir sa promesse maintes fois réitérée : aucun argent des contribuables ne sera consacré à la construction d’un nouvel oléoduc. On ne devrait pas demander aux Canadiens de prendre en charge un investissement risqué que le secteur privé refuse d’assumer.

Les politiciens et les lobbyistes ne manqueront jamais une occasion de présenter l’actualité du jour comme un argument de plus pour faire avancer leur cause, qu’il s’agisse du conflit au Moyen-Orient ou de l’intervention américaine au Venezuela. En revanche, les Canadiens devraient considérer la situation dans son ensemble. À long terme, l’industrie des sables bitumineux canadiens dépend davantage des tendances de la demande mondiale que des perturbations à court terme de l’offre. L’industrie pétrolière semble déjà en avoir pris conscience. Les décideurs devraient, eux aussi, en tenir compte.

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Janetta McKenzie

Janetta McKenzie dirige le programme pétrole et gaz à l'Institut Pembina. Elle travaille sur l'élaboration de politiques énergétiques, la certification du gaz naturel et la décarbonisation industrielle au Canada.

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