L’histoire, c’est plus ou moins de la foutaise. C’est la tradition, et nous ne voulons d’aucune tradition. Nous voulons vivre au présent. Et la seule histoire qui vaille un clou, c’est celle qui s’écrit aujourd’hui mé‚me.
Henry Ford, cité par le Chicago Tribune en 1916.
La cartomancie n’a jamais eu bonne réputation. Et elle est toujours pernicieuse, qu’elle se pratique dans les salons les plus respectables ou dans des lieux clandestins connus de la police.
Commission Gordon, 1957.
Si l’histoire et les prédictions sont une imposture, comment se tirer honorablement de ce mandat : souligner les 25 ans d’Options politiques en revenant sur 25 années de politique économique et commerciale et en anticipant les 25 prochaines?
En vérité, Henry Ford a lui-mé‚me écrit une page d’histoire, évidemment, et les prédictions de la Commission Gordon en matière de développement économique se sont révélées remarquablement justes. Mais un homme averti en vaut deux, surtout s’il se propose d’analyser un quart de siècle de performance économique et commerciale, en mesurant de surcroiÌ‚t l’efficacité des politiques qui s’y rapportent. Cela fait, nous prendrons notre courage à deux mains et examinerons comment l’action politique— qu’elle soit excellente, nulle ou quelconque— influera sur le quart de siècle qui débute.
En 1957, la Commission Gordon prédisait que les Canadiens devraient se montrer prudents et ne pas se créer trop d’attentes par rapport à leur capacité fiscale. Les commissaires se disaient persuadés que notre développement économique créerait suffisamment de richesse pour faire du Canada un pays à la fois prospère et plus équitable. Mais ils ajoutaient que
nous pourrions à tout moment décider que certaines demandes ne peuvent é‚tre remplies faute de moyens et doivent é‚tre remises à plus tard. Car si nous y répondions sans discernement en les superposant à nos activités économiques courantes, il pourrait s’ensuivre une inflation dont souffriraient cruellement certains groupes sociaux et qui nous nuirait sur plusieurs marchés internationaux où nous devons maintenir notre compétitivité. Si cela se produisait, nous pourrions trouver un jour que notre prodigalité nous a couÌ‚té très cher.
En 1980, année du lancement d’Options politiques, les Canadiens découvraient justement le caractère prémonitoire de cet avertissement. Les gouvernements Pearson et Trudeau, de mé‚me que la plupart des gouvernements provinciaux des années 1960 et 1970, leur avaient promis la lune et les avaient entraiÌ‚nés dans une aventure inouïe, convaincus non seulement que nous en avions les moyens mais qu’il en allait d’un devoir envers nous-mé‚mes. Le roÌ‚le du gouvernement s’est ainsi accru à un rythme étourdissant, tout comme les ressources nécessaires au financement de tous ses fabuleux programmes. Mais au lieu d’augmenter les impoÌ‚ts en proportion des niveaux de dépense, les administrateurs du pays ont abusé de leurs cartes de crédit, persuadés que la croissance économique suppléerait au gonflement de la dette. Si bien qu’en février 1984, lorsque Pierre Elliott Trudeau fit sa célèbre promenade dans la neige, le gouvernement fédéral empruntait le tiers de ses besoins fiscaux et la dette du pays avait bondi de 1 100 p. 100 par rapport à ce qu’elle était à son arrivée au pouvoir. Les provinces n’étaient guère mieux loties.
Le Canada n’était pas seul à se complaire dans l’excès. Des années 1950 au tournant des années 1980, les pays de l’OCDE s’étaient presque tous convertis au « consensus keynésien » suivant lequel les gouvernements se voyaient confier la responsabilité de gérer l’économie, assumant un roÌ‚le sans cesse grandissant et créant une demande toujours croissante. Mais le principe de gestion anticyclique— expansion en temps de crise et repli en période faste— avait été sacrifié de longue date sur l’autel de l’opportunisme politique. Avec quatre principales conséquences : expansion constante de l’État, gonflement de la dette publique, montée de l’inflation et progression du choÌ‚mage. Au début des années 1980, l’inflation à deux chiffres sévissait dans tous les pays de l’OCDE, lorsque survint la pire récession économique depuis la crise de 1929.
Sur le front commercial, on s’est employé durant l’ère Pearson-Trudeau à faire du Canada un commerçant mondial doté d’une base industrielle autonome. Pour ce faire, on a multiplié les politiques et les programmes gouvernementaux destinés à convaincre les Canadiens de collaborer à cette ambition. Hélas ! la proximité du marché américain a déjoué tous nos efforts pour le supplanter et pour modifier la structure, fondée sur les ressources, de notre économie.
De 1963 à 1984, le schéma d’après-guerre d’une dépendance croissante à l’égard de notre premier partenaire commercial est resté inchangé. Ministres et hauts fonctionnaires ont eu beau se passionner pour les liens contractuels que nous tissions avec l’Europe, l’intensification de nos échanges avec le Japon et notre ouverture au Tiers-monde, les Canadiens n’ont jamais modifié leur comportement de producteurs ou de consommateurs. Le gouvernement a aussi consacré beaucoup de temps et d’argent à élaborer des politiques de développement régional et industriel, sans parvenir non plus à modifier la structure de notre économie.
On ne s’étonnera donc pas que le vent ait finalement tourné avec l’élection de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et de Ronald Reagan aux États-Unis. Effectuant une classique pirouette libérale, Pierre Elliott Trudeau et son successeur immédiat John Turner ont voulu saisir la balle au bond en adhérant à la logique du marché et au conservatisme financier. Mais les Canadiens ont rejeté en septembre 1984 cette conversion trop opportune d’un régime agonisant, pour accorder le mandat électoral le plus important de l’histoire du pays aux progressistes-conservateurs de Brian Mulroney. Lesquels auraient pour taÌ‚che de révéler à la population que les coffres de l’État étaient vides.
Brian Mulroney et ses ministres n’étaient pas seuls à juger intenables les politiques des années 1960 et 1970. Des hauts fonctionnaires des deux ministères des Finances et des Affaires extérieures avaient également conclu à l’urgence de redéfinir nos priorités en matière d’économie et de politique étrangère. Chacun des ministères produisit donc d’importants documents de réflexion pour aider le gouvernement à faire le tri des choix possibles. Le premier servirait de base à l’énoncé de politique Une nouvelle direction pour le Canada dévoilé par le ministre des Finances Michael Wilson en novembre 1984, le second, intitulé Comment maintenir et renforcer notre accès aux marchés extérieurs, préparerait le terrain à la décision de septembre 1985 d’engager le processus de libre-échange avec les États-Unis. Ces deux changements d’orientation traduisaient une toute nouvelle donne politique, fort bien définie dans les recherches, auditions, analyses et recommandations de la Commission royale sur l’union économique et les perspectives de développement du Canada présidée par Donald Macdonald, dont bon nombre d’idées et de propositions seront adoptées par un gouvernement pré‚t à miser sur une approche axée sur le marché pour résoudre les problèmes de la société canadienne.
Au cours des dix années suivantes, le gouvernement fédéral a systématiquement appliqué ce programme économique. Parmi les éléments de celui-ci, sans doute est-ce l’Accord de libre-échange (ALE) avec les États-Unis qui a soulevé le plus de débats et de controverses. Mais ses retombées n’auraient pas été si favorables sans un train de mesures complémentaires englobant réforme réglementaire, privatisations, TPS et politique monétaire. Toutes reposaient sur un thème commun : la nécessité de réduire le roÌ‚le du gouvernement et de renforcer celui des marchés, tout en récompensant l’initiative individuelle.
L’efficacité avec laquelle Brian Mulroney a opéré cette réorientation s’est vue confirmée par les choix politiques de son successeur libéral Jean Chrétien. Bien qu’on se soit brièvement inquiété en 1993 de l’intention du nouveau gouvernement de revenir en arrière. Après tout, les libéraux avaient vigoureusement dénoncé l’ALE lors de la campagne électorale de 1988, ils s’étaient montrés très critiques pendant les négociations de l’ALENA et ne se privaient pas d’éreinter ce que Sylvia Ostry appelait le « ronald-thatchérisme ». Mais en l’occurrence, et malgré une certaine agitation verbale en début de mandat, Jean Chrétien et ses collègues jugèrent que les changements apportés par Brian Mulroney devaient é‚tre maintenus. En fait, le premier ministre libéral a pleinement adhéré au changement, engageant encore plus loin la révolution du libreéchange en négociant des accords avec Israéˆl, la Jordanie, le Chili, le Costa Rica et l’Amérique centrale, de mé‚me qu’en faisant part de sa volonté de négocier avec tout partenaire de bonne foi. En clair, plus question de mettre en cause la logique du libre-échange. Brian Mulroney avait bel et bien révolutionné l’approche canadienne de l’économie et du roÌ‚le qu’y joueraient forces du marché et règles internationales.
Chez les libéraux, la conversion à ce nouveau paradigme était évidente dans la détermination de Jean Chrétien à réaliser le seul objectif sur lequel son prédécesseur avait buté : l’équilibre budgétaire. Les deux ministres des Finances des gouvernements Mulroney, Michael Wilson et Don Mazankowski, étaient parvenus à réduire la croissance des dépenses fédérales et à rétablir un équilibre au moins fonctionnel, sans toutefois réussir à contenir l’augmentation de la dette. Comme l’a noté Andrew Coyne, chaque dollar s’ajoutant à la dette des années Mulroney reflétait en fait le couÌ‚t des intéré‚ts encourus sur la dette accumulée par Trudeau, lequel couÌ‚t était beaucoup plus élevé qu’escompté à cause des hauts taux d’intéré‚t provoqués, également, par Trudeau.
Jean Chrétien et Paul Martin réussirent là où Brian Mulroney avait échoué. Dès le budget de 1995, ils sabrèrent dans les dépenses pour dégager en 2000 le premier d’une série ininterrompue de surplus budgétaires, dont une partie a permis de rembourser la dette accumulée dans les années 1960 et 1970. La magie de la croissance économique composée s’est mé‚me mise de la partie, faisant graduellement baisser la part de la dette publique par rapport au PIB, qui chutera de 70 à 40 p. 100 en moins d’une décennie.
L’exemple d’Ottawa a été en partie suivi par les provinces, sous la pression causée par la réduction des transferts fédéraux mais aussi parce que les électeurs semblaient préférer les gouvernements de taille réduite. Si les Ontariens ont brièvement flirté avec le NPD dans les années 1990, ils ont sitoÌ‚t après élu par deux fois le conservateur Mike Harris. Et en Alberta, Ralph Klein a démontré à ses homologues provinciaux que la rigueur financière faisait un excellent programme tout en rapportant de solides dividendespolitiques.à lamé‚meépoque au Québec, Lucien Bouchard adoptait sa politique du déficit zéro.
Les retombées de ce tournant ont été manifestes tout au long des années 1990 et jusqu’au début du présent siècle. Dans sa revue annuelle de la performance économique du Canada de décembre 2004, le Fonds monétaire international conclut que « la récente performance macroéconomique du Canada est enviable et reflète les avantages d’institutions saines et de politiques fortes (…). La croissance de l’économie canadienne est la plus forte du G7 depuis 1997. » Notre pays n’est certes pas exempt de problèmes, de la faible croissance de sa productivité jusqu’aux conséquences d’une gestion extravagante de la demande, en passant par l’effritement de ses infrastructures et les dysfonctionnements de son système de santé. Mais le cadre politique et financier qui lui servira à les résoudre demeure fondamentalement sain.
De nation commerçante, le Canada est devenu, en 25 ans, un pays de commerçants. En 1980, notre activité commerciale reposait encore largement sur nos ressources ainsi que sur un nombre restreint de produits, de clients et de fournisseurs. Les échanges de biens et services totalisaient 188 milliards en dollars courants, soit près de 60 p. 100 du PIB. Stimulé par l’ALE, ils ont fait un bon prodigieux et se sont beaucoup diversifiés en termes de produits, de clients et de fournisseurs, mé‚me si les échanges restaient circonscrits à l’Amérique du Nord. C’est ainsi que, en 2000, nos échanges atteignaient le chiffre sans précédent de 900 milliards de dollars ou 90 p. 100 du PIB, fléchissant légèrement depuis lors en raison d’une croissance intérieure plus rapide que celle observée sur les marchés extérieurs. Les échanges bilatéraux entre le Canada et les États-Unis représentaient en 1980 les deux tiers environ de toute notre activité commerciale, ou 40 p. 100 du PIB. Vingt ans plus tard, ce chiffre avait presque doublé pour atteindre 700 milliards en dollars canadiens, ce qui représentait 75 p. 100 de tous nos échanges et 70 p. 100 du PIB. Les flux bidirectionnels d’investissements directs à l’étranger (IDE) ont de mé‚me atteint de nouveaux sommets : avoisinant les 10 milliards au début des années 1980, leur valeur avait bondi à 340 milliards en 2000, traduisant un équilibre nettement plus favorable entre les flux provenant du Canada et des États-Unis.
Mé‚me si le FMI n’a pas cité l’intégration transfrontalière au nombre des éléments clés du cadre politique soutenant notre performance économique, nous croyons qu’elle en est le deuxième élément en importance. Depuis 20 ans, le Canada et les États-Unis se sont théoriquement engagés à s’en tenir à une zone de libre-échange, mais on a assisté en pratique à l’essor de deux économies de plus en plus interdépendantes. L’axe est-ouest artificiel de l’économie canadienne de l’après-Confédération a été remplacé économiquement et géographiquement par une tendance nordsud plus naturelle. En matière de fabrication et de services, les échanges et les investissements intégrationnistes ont de mé‚me remplacé l’ancien schéma fondé sur les ressources. S’appuyant sur des objectifs, des besoins et des perspectives globalement semblables, nos deux gouvernements ont en outre élaboré une structure de liens et réseaux formels et informels qui facilitent la convergence dans la conception et l’implantation de plusieurs réglementations, simplifiant et multipliant par le fait mé‚me d’autres types d’échanges entre les deux pays.
Le vent a donc tourné dans les années 1980, mais tournera-t-il de nouveau pour inciter les gouvernements à renouer avec l’interventionnisme, l’indiscipline budgétaire et l’ambition de diversifier nos échanges pour moins dépendre des États-Unis? Sans doute pas. Des voix se lèvent de temps à autre pour réclamer un retour aux grisantes années 1960, mais les gouvernements résisteront suÌ‚rement à cette tentation. Pour deux raisons. Parce que les Canadiens aiment ce pays tel que l’ont façonné les politiques des 25 dernières années— malgré ce que nos élites peuvent en penser— et qu’ils n’ont aucune nostalgie du passé. Par ailleurs, un des aspect clés de l’héritage de ce quart de siècle réside dans la volonté expresse des gouvernements de s’interdire un retour à l’interventionnisme économique des années 1960 à 1980 en se liant à des accords bilatéraux, régionaux et multilatéraux.
Progressivement mais avec une détermination croissante au cours des 50 dernières années, ils se sont départis avec enthousiasme de bon nombre d’instruments économiques et industriels interventionnistes et se sont fermement commis, en signant des accords internationaux sur le commerce et les investissements, à favoriser des politiques axées sur le marché. S’ils ont consenti à délaisser cet arsenal de mesures étatiques, c’est qu’ils étaient persuadés qu’il en allait de l’intéré‚t à long terme des citoyens de réguler cette tendance naturelle mais autodestructrice des gouvernements démocratiques à se gagner les faveurs de leur électorat à coups de mesures populistes comme les tarifs douaniers, les quotas d’importation, les subventions, l’aide au développement régional, la régulation de l’offre et autres traitements préférentiels. Il reste de nombreux caps à franchir, mais l’orientation politique du pays est désormais si fermement liée à des engagements nationaux et internationaux qu’on a du mal à envisager un véritable retour de balancier.
Absolument indispensable au fonctionnement des marchés, la règle de non-discrimination compte parmi les règles fondamentales des accords modernes de commerce et d’investissement. En revanche, le concept de discrimination est l’essence mé‚me de la gouvernance. Les accords commerciaux ont par conséquent réduit la portée de l’activisme gouvernemental. Au sein des nations, le repli de l’État a modifié le statut de nombreux groupes et les rapports de pouvoir traditionnels. Syndicats, régions défavorisées et secteurs économiques protégés ont tous perdu à différents degrés leur influence politique, conséquence directe de la capacité réduite des gouvernments d’influer sur la vie des gens.
Mais tout en jugeant improbable une réorientation fondamentale au cours du prochain quart de siècle, force est de reconnaiÌ‚tre que l’orientation adoptée depuis 25 ans ne fait pas l’unanimité. Certains considèrent par exemple qu’en réduisant le pouvoir de discrimination des gouvernements, les accords commerciaux entravent la réalisation de nombreux objectifs politiques. Sous le couvert de menaces à la « souveraineté » ou à l’« identité nationale », ces critiques s’inquiètent en fait de savoir qui dirige, à quelles fins et selon quelles méthodes.
Deux groupes surtout continueront de rivaliser pour attirer l’attention : les « rénovateurs » et les « anxieux ». Il est relativement simple de comprendre les motivations des premiers, qui cultivent une vision radicalement différente de la société et dénoncent non seulement les accords commerciaux mais tout ce qui définit la vie et la gouvernance modernes. Ces tenants d’une gauche étatiste et collectiviste voudraient transformer le monde en une nouvelle Jérusalem, ils se rallient autour des mots d’ordre de justice et de compassion, et craignent par-dessus tout la logique de marché, la grande entreprise et la liberté individuelle. Notamment graÌ‚ce à l’Internet, ils ont pu gonfler leur influence par rapport à leur nombre et créer des réseaux transfrontaliers. Mais les politiciens canadiens ne s’en sont pas laissé compter, sachant qu’ils ne pèsent pas très lourd dans les urnes. Et si leurs idéaux leur attirent parfois une certaine sympathie, la population sent parfaitement qu’à la lumière des mesures qu’ils préconisent, le remède serait généralement pire que le mal.
Les anxieux sont cependant beaucoup plus nombreux et influents, les rénovateurs ayant d’ailleurs appris à exploiter leur angoisse. Ils sont porteurs de craintes très variées auxquelles on peut répondre dans la plupart des cas, mais dont la somme peut agir sur l’opinion publique au point d’influer sur certaines orientations gouvernementales. Le rythme des changements économiques étant de nos jours beaucoup plus rapide, par exemple, il peut chambouler sans préavis la vie de certains segments de la population, mé‚me si c’est au profit de la majorité. Parfois amplifiées, les craintes des anxieux n’en sont pas moins légitimes dans bien des cas. D’où l’approche graduelle de la libéralisation des échanges adoptée par les gouvernements, soucieux d’accorder à la population le temps nécessaire pour calmer son inquiétude. C’est dans ce mé‚me but que les négociations et les accords commerciaux accordent une place de plus en plus grande aux règles de transparence et d’imputabilité. Mais, en définitive, une politique économique rigoureuse devrait sans doute continuer de recevoir l’aval des Canadiens, dans la mesure où on aura pris soin de l’expliquer clairement.
Un marché qui fonctionne bien met en jeu des forces profondément démocratiques ; l’accélération du processus d’intégration découle naturellement des milliards de décisions sans lien apparent que les gens prennent chaque jour pour se nourrir, se vé‚tir, se déplacer ou se divertir, et plus généralement pour dépenser les ressources dont ils disposent. Au Canada comme aux États-Unis, ces choix privilégient massivement les producteurs et les fournisseurs nord-américains. Ceux qu’inquiète le « déficit démocratique » devraient se rassurer à l’idée que rien n’est plus démocratique qu’un marché permettant chaque jour aux Canadiens et aux Américains d’exprimer leurs préférences. Les Canadiens ont ainsi montré qu’ils appréciaient le géant Wal-Mart et ne regrettaient pas outre mesure la disparition d’Eaton. Au jour le jour, leurs décisions de consommation indiquent aux sondeurs d’opinion que l’intégration économique ne les effraie pas.
Les accords internationaux sont donc venus réprimer un interventionnisme économique qui n’a plus la faveur d’une majorité de Canadiens, bien que la propension à l’ingérence reste forte. Mais dans les prochaines décennies, celle-ci se traduira plus vraisemblablement par des mesures destinées à améliorer la qualité de vie plutoÌ‚t qu’à influer sur la performance économique. à mesure que les gouvernements ont délaissé depuis un quart de siècle les entreprises publiques et l’ingérence réglementaire, ils ont canalisé leur action vers d’autres formes de réglementation liées notamment à la suÌ‚reté des produits ou à l’environnement, à la promotion des droits de la personne ou de certains modes de vie. Ces nouveaux types de réglementation engendrent leurs propres conséquences économiques dont on doit controÌ‚ler les excès à l’aide d’approches différentes. Au lieu d’adopter des règles internationales visant à supprimer ces nouvelles formes d’intervention, les gouvernements cherchent à collaborer à l’établissement de normes et d’approches communes. Pour le Canada, cet effort de collaboration se focalisera de plus en plus sur les États-Unis.
Pour les Canadiens, l’asymétrie des pouvoirs et des ressources a toujours été une motivation déterminante pour privilégier les échanges réglementés et éviter les approches plus souples fondées sur les institutions. Les négociations du GATT et de l’OMC sur le plan multilatéral, puis de l’ALE et de l’ALENA sur le plan continental, ont en partie été menées en vue de compenser les handicaps du Canada comme lieu d’investissement en Amérique du Nord et aider à réduire l’écart entre ses pouvoirs et ceux des États-Unis. Des négociations conclues au bénéfice réciproque des deux pays, mais qui restent inachevées.
Le défi stratégique du gouvernement canadien consiste donc à déterminer s’il vaut mieux favoriser ou empé‚cher l’intégration économique nord-américaine. à ce sujet, il lui faudra d’abord comprendre la texture des relations bilatérales, qui touchent les Canadiens d’une manière qui dépasse largement la capacité de tout régenter des gouvernements. La gauche désuète s’insurgerait évidemment contre toute politique visant ouvertement à favoriser l’intégration, mais nulle part ne propose-t-on des mesures destinées à empé‚cher sa progression. Qui, en effet, voudrait imposer des restrictions aux 200 millions de séjours d’une journée et plus que les Canadiens font chaque année aux États-Unis, aux 45 000 passages de camions par jour, à la construction du pont de Windsor annoncée en décembre ou à l’extension du prédédouanement dans les aéroports canadiens? L’intégration est l’option par défaut, tout simplement, et la meilleure stratégie gouvernementale se résumera aux mesures qui en assureront la progression.
Dans ce contexte se multiplient d’ailleurs les enjeux qui réclament des solutions novatrices, dont nous profiterions sur le double plan économique et social. Bien conçus et mis en œuvre, les accords économiques offrent aux gouvernements une excellente base pour s’attaquer à des priorités autres que commerciales. En raffermissant leur confiance réciproque en tant que partenaires économiques, le Canada et les États-Unis seraient ainsi plus enclins à régler en concertation d’autres problèmes comme le terrorisme ou l’interdiction des substances illicites.
Pour tirer pleinement parti des avantages de leur interdépendance croissante, nos deux pays— et le Mexique éventuellement— doivent relever trois défis fondamentaux :
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Minimiser le roÌ‚le des frontières dans les décisions de commerce et d’investissement, y compris les couÌ‚ts de conformité et les frais potentiellement liés aux retards.
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Limiter l’effet des écarts réglementaires, en ce qui touche également les couÌ‚ts de conformité ; à ce propos, les accords intergouvernementaux et l’intégration silencieuse ont certes amoindri ces écarts en accentuant la convergence réglementaire, mais ils ne les ont pas supprimés et n’ont pu empé‚cher la création de nouveaux écarts en matière de règlements, d’objectifs, d’implantation et de conformité.
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Améliorer la gestion des relations canado-américaines et renforcer les cadres institutionnels et procéduraux pour aplanir les écarts, réduire les conflits et assouplir les conditions d’adaptation au changement.
L’élaboration de mécanismes institutionnels servant à résoudre les problèmes et à promouvoir l’établissement de règles adaptées au marché nord-américain est indispensable à la concrétisation de ces défis. Historiquement, nos deux pays ont géré au cas par cas la complexité des liens qui les unissent. Chacun a toujours pris grand soin d’empé‚cher qu’un différend en particulier ne compromette l’ensemble de leurs relations. Ce pragmatisme a sans doute longtemps profité à l’un et à l’autre, mais il est désormais obsolète. Avant le 11 septembre 2001, on pouvait juger selon leur mérite les initiatives de resserrement des liens économiques et commerciaux. Mais à l’évidence, les États-Unis opposeraient aujourd’hui une fin de non-recevoir à toute proposition du genre qui ferait l’impasse sur les questions de sécurité.
Tous les aspects de la politique étrangère et commerciale du Canada reposent sur ses liens avec les États-Unis. Ce n’est qu’avec les Américains que les Canadiens entretiennent une relation qui englobe presque tous les aspects de ses politiques publiques, de son développement économique et de ses rapports humains. Notre premier défi consiste donc à gérer les forces d’une intégration silencieuse qui nous rapproche chaque jour un peu plus de notre imposant voisin, cela afin d’en maximiser les avantages. Un voisin avec lequel nous devons réinventer un modus vivendi qui libérera l’énergie politique indispensable au renouvellement de notre politique étrangère et commerciale.
En 1985, la Commission Macdonald recommandait que « les politiques économiques canadiennes soient de plus en plus pensées en termes de contexte global. Cela nécessite une reconnaissance plus complète de modifications structurelles et à longue échéance, en particulier dans les domaines du commerce, de la technologie et du roÌ‚le des gouvernements. » Une recommandation que les Canadiens ont fort bien appliquée au cours des 20 années qui ont suivi. Mais leur défi actuel a quelque peu changé. Sans tourner le dos à la conjoncture internationale, ils auraient tout intéré‚t au cours du prochain quart de siècle à envisager sans détour leur participation à une économie nord-américaine fortement intégrée. Pour y parvenir, ils doivent collaborer avec leur voisin américain au cadre institutionnel qui leur permettra de tirer parti d’une intégration en pleine accélération. (Article traduit de l’anglais)
