La dynamique interne du PLC et le réalignement de l’électorat canadien contribuent à expliquer les difficultés qu’éprouve présentement le parti.

Je pensais qu’il suffisait de faire à quelqu’un une proposition raisonnable, pour qu’il la considère tout aussi raisonnablement, sans passion, mais de toute évidence, ce nest pas le cas. Les neuf dixièmes de la politique, que ce soient les débats parlementaires, les questions, les réponses, les discours électoraux ou les commentaires des médias, les neuf dixièmes, dis-je, font appel à l’émotivité plutôt qu’à la raison.

Pierre Trudeau

 

Tous les chefs libéraux, sauf un, sont devenus premier ministre du Canada. L’exception : Edward Blake, qui présida aux destinées du parti de 1880 à 1887, au moment où John A. Macdonald contrôlait la scène politique canadienne. Depuis plus d’un siècle, il semble donc y avoir un automatisme, presque une loi d’airain : diriger les libéraux conduit à diriger le pays. Chez les conservateurs, rien n’est aussi évident. Plusieurs se sont cassé le nez, puisque à peine la moitié d’entre eux ont réussi à diriger le gouvernement.

Stéphane Dion, on le devine, rêve d’avoir le même parcours que ses nombreux prédécesseurs mais, selon la dynamique actuelle, il risque plutôt d’être le second Edward Blake du Parti libéral du Canada. Ce scénario anticipé trouve ses causes dans la personnalité du chef, mais va aussi bien au-delà. On aurait tort de mettre tout le fardeau des malheurs des libéraux sur les épaules d’un seul homme. Les dynamiques internes, ainsi qu’un réalignement de l’électorat canadien, contribuent à expliquer les difficultés qu’éprouve ce parti qui, du reste, a souvent considéré comme — sien — le gouvernement du Canada.

Les derniers mois l’ont montré : le leadership de Dion est vacillant. Contestations internes, railleries en Chambre, concert de critiques de la part de la classe médiatique, tout vise l’homme.

Si l’on prend en compte les 24 sondages qui ont été faits à l’échelle canadienne depuis le début de l’année 2008, le rapport de force est à l’avantage des conservateurs. Ceux-ci recueillent une moyenne de 34,9 p. 100 des intentions de vote contre 30,6 p. 100 pour les libéraux. Quand on examine un à un les résultats des enquêtes d’opinion, l’image est cependant moins nette : les échantillonnages ont produit des écarts qui dépassent largement les marges d’erreur. Alors qu’un sondage Angus Reid donne une avance de dix points à l’équipe de Stephen Harper, un autre, fait au cours du même mois par la maison Ipsos Reid, donne une avance de seulement deux points aux conservateurs. D’autres vont même jusqu’à placer les deux grands partis nez à nez !

Là où les photographies que sont les sondages montrent une image un peu moins embrouillée, c’est au sujet de la popularité des chefs par rapport à celle de leur parti respectif. Au milieu de 2007, quelques mois après son élection, l’appui au Parti libéral était deux fois plus important que l’appui à son chef Stéphane Dion (33 p. 100 contre 17 p. 100), un écart qui ne trompe pas et qui s’est accentué. Ainsi, en mars 2008, quand on a demandé aux gens qui serait le meilleur premier ministre, 36 p. 100 ont nommé Stephen Harper, alors que seulement 9 p. 100 ont opté pour Stéphane Dion.

Ces données expliquent largement que certains veuillent sa tête. Et les bilans dressés au terme de la première année de Stéphane Dion en tant que chef se recoupaient en quelques points critiques. Personne n’a vanté son flair, ni son charisme ; personne n’a osé parler d’un quelconque populisme chez lui, tellement cet attribut ne colle pas au personnage. Avec les militants, comme avec les foules, la distance caractérise ses rapports. L’image publique qu’il projette, et que les médias diffusent en boucle, est celle d’un homme malhabile autant lorsqu’il danse lors d’un événement partisan que lorsqu’il hasarde une blague ou ose un commentaire sportif. Il ne suscite ni l’adhésion, ni l’admiration.

Le problème est plutôt le suivant : le chef libéral projette une image hésitante, voire incohérente, en soutenant le gouvernement conservateur lors de ses budgets, ou en appuyant des projets de loi qu’il avait préalablement dénoncés.

À sa défense, plusieurs ont utilisé le terme d’« intellectuel » pour qualifier le chef libéral et justifier son manque de, comme si ces deux qualités étaient exclusives. Le problème est plutôt le suivant : le chef libéral projette une image hésitante, voire incohérente, en soutenant le gouvernement conservateur lors de ses budgets, ou en appuyant des projets de loi qu’il avait préalablement dénoncés. En somme, les qualités généralement associées à l’intellectuel ne semblent pas au rendez-vous. La rigueur à laquelle on a pu l’associer en matière d’environnement ou de positions constitutionnelles est masquée à présent par une série d’actions contradictoires qui touchent autant le dossier afghan que celui de l’immigration. Les mauvaises langues disent que ce n’est pas un « coq cérébral » que l’on voit, mais plutôt une « poule mouillée ».

Connu pour sa Loi sur la clarté, il donne depuis presque six mois l’image d’un homme confus, au parcours rempli de faux pas qui mine sa crédibilité en tant qu’aspirant à la plus haute fonction politique du pays.

Ces effets d’image jouent certes un grand rôle dans la vie politique. Un trop grand rôle ? Sans aucun doute. Ils contribuent au vote et influencent indéniablement le niveau de mobilisation des ressources partisanes. L’image d’un chef est d’ailleurs amplifiée lors d’une campagne électorale ; ses forces et ses faiblesses sont surdimensionnées à travers les publicités, lors des débats et au quotidien dans les points de presse.

Ils sont aussi exagérés quand on juxtapose négligemment un chef à ses prédécesseurs. Le chef Dion semble avoir tellement moins de flair quand on le compare à Jean Chrétien ; tellement moins de panache lorsqu’on ramène à la mémoire collective les frasques de Trudeau ou la bonhomie de Pearson. On aurait cependant tort de donner à ces images le statut de cause déterminante. L’analyse nous oblige à considérer des aspects plus complexes qui sous-tendent l’action d’un chef et contribuent à déformer l’image qu’il projette dans l’espace public.

Un premier indice est fourni par une enquête de Segma UniMarketing, faite pour le compte du journal La Presse. Un des objectifs poursuivis était de prendre la mesure de l’effet du chef sur l’intention de vote. Les auteurs concluent que — les libéraux pourraient accroître de 3 p. 100 leur score par le remplacement de Stéphane Dion —. Pour les conservateurs, c’est l’effet inverse qui a été observé : le départ de Stephen Harper provoquerait une perte de six points. Même s’il est difficile de mesurer avec précision ce type de dynamique compte tenu du caractère hautement hypothétique des situations proposées aux répondants, il ne fait pas de doute que le leadership n’explique pas tout.

Les dynamiques chez les libéraux ne sont pas innocentes. Et si les libéraux ont pu former des gouvernements majoritaires de 1993 à 2004, c’est parce qu’ils avaient bien plus qu’un chef habile, doué d’un grand flair politique en plus d’être un populiste incontestable. Ils avaient trois cartes maîtresses dans leur jeu :

  • Les libéraux de Jean Chrétien ont d’abord, et habilement, profité des déboires des conservateurs de Brian Mulroney et de Kim Campbell : échecs constitutionnels à répétition, rancœurs fiscales et mécontentements régionaux — dans l’Ouest comme en Ontario.
  • Les libéraux ont aussi, et beaucoup, tiré avantage de la division de la droite qui en a résulté. L’opposition entre les anciens conservateurs et les nouveaux réformistes a ainsi permis à Jean Chrétien de régner comme peu de dirigeants libéraux en formant trois gouvernements majoritaires successifs, une palme que Pierre Trudeau n’a pas eue.
  • Les libéraux de Jean Chrétien ont ensuite pu profiter d’une situation économique enviable et de près de dix ans de prospérité. Les coffres bien garnis leur ont permis de relancer de grands travaux et de satisfaire des clientèles électorales déterminées.

Or, au terme des trois mandats, le caractère arrogant — sinon imposant — des libéraux s’est retourné contre eux. Quand Jean Chrétien quitte la direction du parti et du pays, il livre à ses successeurs un parti lourdement handicapé par le dévoilement tardif d’un des pires scandales de l’histoire politique canadienne — celui des commandites. Il livre un parti divisé par le duel qui l’a opposé à Paul Martin. Il laisse en héritage un parti dont les processus de gouvernance centralisés au bureau du premier ministre ont masqué — voire gommé — des conflits idéologiques qui ont éclaté aussitôt que les ressources du pouvoir ont échappé au chef libéral.

Qu’il s’agisse de questions internationales ou du débat constitutionnel, les libéraux sont apparus à partir de 2004 comme une organisation divisée, qui peinait à trouver un message clair.

C’est dans ce contexte que la course au leadership libéral fut lancée après la défaite de Paul Martin. Le déroulement de cette course est révélateur des maux qui poursuivront Dion.

Premier symptôme : beaucoup d’« outsiders » sont sur les rangs : ni Michael Ignatieff ni Bob Rae ne sont de la députation libérale. Il en va de même de Gerard Kennedy ou de Martha Finley, défaite en 2004.

Ce premier groupe va aller chercher près de 70 p. 100 des appuis lors du premier tour, ce qui en dit long quant à la volonté des militants de tourner la page. Les seules figures qui proviennent de la députation libérale sont Stéphane Dion, Scott Brisson, Ken Dryden et Joe Volpe.

Le deuxième symptôme est plus inquiétant : lors du premier tour de scrutin, Dion n’a reçu que 856 votes, soit 17,8 p. 100 des appuis. Il était au troisième rang, derrière Ignatieff et Rae. C’est le retrait de Finlay et surtout celui de Kennedy qui lui permettent de gagner au troisième tour. C’est la première fois qu’un tel renversement se produit depuis que les libéraux choisissent ainsi leur chef. William Lyon Mackenzie King en 1919, Louis St-Laurent en 1948, ou encore Pierre Trudeau en 1968, pour ne citer que ceux-là, tous sont devenus chefs après avoir été premiers au départ. Cette victoire de Dion relève donc d’un système d’alliances alambiquées qui aurait fait rêver les adeptes du paradoxe de Condorcet, lequel traite des effets pervers des choix collectifs.

Le dernier symptôme relève d’une dimension régionale : Stéphane Dion n’avait pas l’appui des délégués de sa propre province. La grande majorité d’entre eux se rangeait derrière Ignatieff, et pour cause : celui-ci avait défendu au sein du PLC, au grand dam de Dion, une motion quant à la reconnaissance de la nation québécoise. Dion ne parvenait ainsi que fort peu à se départir de l’image d’intransigeance que les Québécois nationalistes lui ont accolée depuis les années Chrétien. La conséquence s’imposa rapidement : Dion ne pouvait pas être considéré comme un agent de réconciliation dans le dossier de l’unité canadienne, bien au contraire. Il ne lui restait qu’une carte pour l’emporter : l’environnement.

Cette course, au résultat invraisemblable, n’a pas été sans conséquence.

Cette course, au résultat invraisemblable, n’a pas été sans conséquence. Lors d’un caucus tenu à Terre-Neuve en août 2007, soit quelques mois après la victoire de Dion, Michael Marzolini, l’un des plus éminents sondeurs du Parti libéral, disait des libéraux qu’ils avaient du mal à projeter une image claire et alignée selon des politiques simples, accessibles au grand public. Aux médias, il expliquait : « C’est une campagne que [les libéraux] ont de bonnes chances de remporter s’ils captent l’imagination des Canadiens avec des solutions positives aux principaux problèmes auxquels sont actuellement confrontés les Canadiens. » Le sondeur ajoutait suffisamment d’éléments pour que le décryptage soit aisé : « Je ne dirais pas que la victoire est garantie, mais les libéraux ont parcouru plus de la moitié du chemin. »

L’interaction de ces éléments et des lacunes du leadership de Dion pouvait difficilement ne pas produire ses effets négatifs : problèmes financiers, militance anémique, recrutement famélique des candidats et candidates. Le Parti libéral devenait du même coup une proie pour la classe médiatique, laissée souvent en plan par un gouvernement conservateur avare de mots et réservé quant à ses projets.

La suite, on le devine, n’a pas été reluisante. La lune de miel a été de courte durée. Un sondage IPSOS Reid, fait quatre mois après la victoire de Dion, indiquait un recul des libéraux à moins de 30 p. 100 des intentions de vote déclarées, un déficit de dix points par rapport aux conservateurs. Les militants libéraux, et même les députés, ont commencé à afficher des regrets. Dion a dû se replier sur la sénatrice Hervieux-Payette pour l’appuyer ! Quant aux deux éventuels prétendants — Ignatieff et Rae —, ils préparent la prochaine course, mêlant leurs cartes à tout ce qui divise les libéraux. Dans ce contexte partisan, sans rien justifier ni excuser, on comprend mieux combien Stéphane Dion, bien au-delà de ses indéniables maladresses, peine à s’imposer.

Reste un dernier facteur : l’électorat. La situation historique des libéraux canadiens est devenue une exception dans les démocraties. Les partis libéraux, en Australie comme au Royaume-Uni, n’ont pas connu un XXe siècle aussi glorieux que le Parti libéral du Canada. Bien au contraire. Au début du XXe siècle, quand le suffrage universel s’est élargi et que le clivage gauche-droite s’est imposé dans les dynamiques politiques, les partis de centre — les libéraux — ont eu peine à conserver une position forte. Dès l’après-Première Guerre mondiale, le Parti libéral anglais n’a plus jamais retrouvé la position enviable qui était la sienne au XIXe siècle. Les deux partis qui se sont imposés ont été les travaillistes, au centre gauche, et les conservateurs, au centre droit.

Au Canada, cette situation ne s’est pas produite. Cela s’explique largement par une dynamique relativement simple : la capacité des libéraux canadiens à occuper très largement le centre de l’échiquier politique, en débordant habilement sur le centre gauche — d’abord avec Mackenzie King, puis sous Saint-Laurent, Pearson et Trudeau — par le déploiement d’un État-providence fort et grâce à la faiblesse du NPD, à qui il ne restait alors que peu de place.

Bien qu’elle soit peut-être le cauchemar caché des libéraux canadiens, la situation australienne ou anglaise n’est pas à l’ordre du jour ; le Parti libéral n’est certes pas au meilleur de sa forme, mais il subsiste une situation d’équilibre relatif avec son concurrent traditionnel, le Parti conservateur, du moins lorsqu’on examine les sondages des dernières années.

En somme, si, pendant les années 1990, la droite canadienne était divisée, c’est à présent au tour du centre gauche de connaître un tel sort.

Ce qui se produit renvoie cependant à une situation intermédiaire, à mi-chemin entre le cauchemar et l’euphorie des années folles des libéraux. Le centre et le centre gauche, longtemps hégémonisés par ces derniers, présentent un niveau de fragmentation nettement plus élevé que par le passé. Outre le pourcentage de Québécois progressistes, qui, en vertu d’ambitions régionalistes, optent pour le Bloc, il faut noter combien le Nouveau Parti démocratique a su rebondir. Lors de l’élection de 2006, le NPD a obtenu deux fois plus d’appuis qu’en 2000. C’est en fait 17,5 p. 100 des électeurs qui ont appuyé la formation de Jack Layton. Il faut aussi ajouter le Parti Vert qui a obtenu l’appui de plus de 650 000 Canadiens lors du scrutin de janvier 2006, ce qui représente quelque 4,5 p. 100 du vote. Les derniers sondages vont même jusqu’à accorder entre 8 et 10 p. 100 aux Verts ! Or, par le passé, une grande proportion de ces votes était accordée aux rouges, plutôt que d’être dispersée. En somme, si, pendant les années 1990, la droite canadienne était divisée, c’est à présent au tour du centre gauche de connaître un tel sort. C’est évidemment les libéraux qui en pâtissent — eux qui parvenaient auparavant à retourner les votes stratégiques à leur avantage.

Le poids d’un chef reste important. Aux prises avec des situations hautement problématiques, chacun agit différemment. Et si toute situation, quoi qu’on en dise, reste unique, il est néanmoins possible d’arriver à la conclusion que les hésitations de Dion découlent aussi de tiraillements extérieurs à sa personnalité, tiraillements qui s’expliquent par les dynamiques de son parti et celles de l’électorat.

Un examen rationnel du jeu des acteurs politiques permet aussi de dire qu’aucun choix n’est évident. Selon les données actuelles, Ignatieff et Rae ne peuvent laisser Dion subir la défaite que dans la mesure où la prochaine élection ne donne pas un gouvernement majoritaire aux conservateurs. Si le manque de charisme du chef actuel et les divisions internes du parti conduisent Dion à l’abattoir et qu’il en résulte un gouvernement majoritaire de Stephen Harper, les deux hommes estiment probablement que les délais viendront à bout de leurs propres énergies. Quant à Dion, il joue quitte ou double : il sait qu’une défaite électorale entraînera son éjection rapide. Il sait aussi que de repousser indéfiniment l’échéance électorale mine sa crédibilité. Que faire ? Aucun choix ne s’impose nettement à lui non plus, et les hésitations des électeurs peuvent induire dans son esprit bien des conjectures.

Heureusement — ou malheureusement ! —, on ne peut ni refaire l’histoire, ni la prédire : peu importe qui dirigera les libéraux, un certain nombre de dynamiques partisanes et électorales continueront de s’imposer. Et là où certains périssent, d’autres s’imposent. Jouons cependant de prudence en avançant que Stéphane Dion court bien plus le risque de connaître le sort malheureux d’Edward Blake que la chance de William Lyon Mackenzie King, qui resta pendant 29 ans à la tête des libéraux.