Les mé‚mes manchettes font la une, le mé‚me discours politique se fait entendre tel un leitmotiv des deux côtés de la frontière : le débat entourant la souveraineté canadienne sur les eaux du passage du Nord-Ouest, qui constituerait un raccourci de près de 7 000 kilomètres (notamment par rapport au passage par le canal de Panama) pour les routes commerciales maritimes entre l’Europe et l’Asie, persiste depuis près de 40 ans entre les États-Unis et le Canada. « Consentir à ne pas s’entendre » dans le dossier de la souveraineté canadienne sur cette route maritime qui traverse d’Est en Ouest l’archipel arctique canadien est ainsi devenu le credo des deux gouvernements.

Pour autant, ce qui semblait é‚tre devenu un statu quo gravé dans l’éternité de la banquise est mis à mal par le réchauffement climatique : les températures dans le Grand Nord augmentent considérablement, les glaces fondent, libérant des voies maritimes nouvelles et obligent à considér- er l’éventualité de l’internationalisation de la région. La controverse, qui semblait devoir se limiter à de sempiternelles gesticulations diplomatiques, revé‚t soudain une acuité toute particulière tandis qu’Ottawa et Washington font face à une nouvelle épreuve : les changements climatiques en Arctique.

En avril 2007 à Montréal, dans le cadre d’une conférence internationale (« Les États-Unis, les changements clima- tiques et l’Arctique : Regain d’intéré‚t américain dans une région en mutation »), le département d’État, par la voix de la consule générale des États-Unis à Québec, Abigail Friedman, a réitéré sa position traditionnelle : les eaux du passage du Nord-Ouest constituent des eaux internationales. Or, pour le Canada " et mé‚me si le gouvernement Harper ne s’est pas prononcé officiellement sur le sujet depuis sa visite au Nunavut en août 2006 ", c’est tout le contraire : Ottawa exige de Washington une reconnaissance de sa pleine souveraineté sur ces eaux. Plus encore, et sans aucun doute pour abonder dans cette voie, il s’agit, pour Stephen Harper, de disposer « d’une présence canadienne sur terre [en Arctique], dans les airs et en mer ».

Cette position classique d’affirmation d’une souveraineté étatique fondée sur une occupation accrue de l’espace ne fait pourtant pas l’unanimité au Canada. Ainsi, en mars 2006, le premier ministre des Territoires du Nord-Ouest, Joe Handley, suggérait dans un quotidien canadien " L’Aquilon " que la stratégie canadienne en Arctique devait plutôt se concentrer sur les « investissements dans les logements sociaux, des mesures fiscales pour faire diminuer le coût des biens de consommation, des incitatifs pour favoriser le développement des entreprises ». Ce qui n’est pas sans contraster singulièrement avec les promesses électorales du Parti conservateur de décembre 2005 : le candidat Harper évoquait alors la nécessité de construire trois brise-glace militaires, de renforcer la détection de sous-marins et de se doter d’avions pour assurer la surveillance aérienne. Or, le plein exercice de la souveraineté suppose qu’au-delà de son affirmation le gou- vernement qui s’en prévaut assume l’existence de « sa puissance effective » ; et au nombre de ces responsabilités, il y a notamment celle de protéger une population éloignée soumise aux affres des changements climatiques.

La persistance de ce différend sur la souveraineté du Canada en Arctique et les gesticulations média- tiques qu’elle entraîne soulève nombre de questions autour de l’évolution de ce dossier. Comment le Canada réagira-t-il à l’intransigeance de son allié? Déploiera-t-il d’autres militaires sur le terrain pour défendre « son » Grand Nord? Comment répondra-t-il à la présence de navires étrangers naviguant « illégalement » dans ce qu’il conçoit comme ses eaux intérieures (on notera au demeurant que lorsqu’un bâtiment américain croise dans cette zone, il ne demande pas l’autorisation du Canada mais " et cela mérite mention " l’en « informe », preuve de l’existence de ce statu quo quasi institutionnalisé)? A-t-il les moyens d’agir ainsi, et seul? Enfin, fera-t-il appel à une instance internationale afin qu’elle tranche ce dossier?

Ce sont ces questions qui alimentent le débat depuis le passage du pétrolier américain Manhattan " sans autorisation du gouvernement canadien " dans les eaux du passage du Nord-Ouest en 1969. Près de 40 ans plus tard, le débat paraît gelé dans les termes qui ont vu sa naissance : malgré la persistance de ce contentieux, les relations américano-canadiennes n’en paraissent pas affectées. En fait au Nord, et voilà la particularité de l’enjeu, la coopération entre les deux pays en Arctique est bien réelle et s’inscrit dans la relation étroite et pacifique qu’entretiennent Washington et Ottawa en Arctique depuis la Seconde Guerre mondiale. Faudrait-il alors en croire les propos de l’ambassadeur des États-Unis au Canada, David Wilkins, lorsqu’il affirmait, en janvier 2006 à l’Université Western Ontario à London, que le Canada cherche à « créer un problème là où il n’y en a pas »?

La donne a pourtant changé : il y a beaucoup moins de glace dans le Grand Nord et le passage du Nord- Ouest est navigable pendant plusieurs semaines de l’été. C’est donc là que repose tout le paradoxe actuel autour de cet enjeu controversé : la constance des mé‚mes politiques et des mé‚mes prises de position contraste véritablement avec les mutations drastiques que vit la région arctique.

Mé‚me s’il est propriétaire de l’Alaska depuis 1867, le gouvernement américain n’a perçu l’acuité de la question arctique qu’à compter de l’invasion des îles Aléoutiennes par le Japon en juin 1942. À compter de la Seconde Guerre mondiale et avec l’émergence de la guerre froide, l’État de l’Alaska est véritablement devenu l’extension de l’intéré‚t national américain en Arctique. Avec plus de 660 000 habitants (2005), une économie stable fondée principalement sur l’exploitation des ressources naturelles (les profits tirés de l’industrie des hydrocar- bures représentent 85 p. 100 du budget de l’Alaska) et le tourisme, une zone économique exclu- sive (ZEE) s’étendant sur un littoral de 11 000 km (54 000 km si l’on inclut les îles Aléoutiennes), un des plus importants aéroports de fret aux États-Unis et une situation géographique détermi- nante pour la sécurité nationale américaine (la Russie est à moins de 100 km de l’Alaska ; la Corée du Nord et la Chine sont à proximité), on comprend donc aisément que la sécurité de cet État arctique est une des clés de la géo- stratégie états-unienne. D’ailleurs, compte tenu de l’amplitude des acti- vités maritimes effectuées dans les eaux alaskiennes et les environs " commerce, tourisme, surveillance militaire ", la Garde côtière est largement présente (avec près de 2 000 garde-côtes, 15 navires, 6 avions C-130 et 12 hélicoptères) pour protéger les infrastructures critiques de l’Alaska et défendre l’ensemble des intéré‚ts américains dans cette région.

De plus, l’Alaska est (avec d’autres régions de l’Arctique) les yeux et les oreilles du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) dans le Grand Nord : la base de Thulé " une des bases militaires les plus éloignées des États-Unis " sur- veille l’espace aérien pour le quartier général du NORAD au Colorado. À ce titre, le quartier général du NORAD en Alaska dispose d’une capacité de surveillance, de détection, d’avertissement et d’interception de tout objet menaçant dans l’espace aérien de la région. Et les militaires stationnés au sud et au centre de l’État participent non seulement aux activités de surveillance du NORAD mais aussi à celles de la défense antimissile balistique (DAMB).

Il est donc aisé de concevoir que l’Alaska et l’Arctique s’inscrivent aujourd’hui dans l’intéré‚t national américain. Plus encore, avec sa poli- tique américaine de l’Arctique, Washington cherche à promouvoir la coopération bilatérale et/ou multi- latérale dans l’ensemble du Grand Nord. Membre du Conseil de l’Arctique " forum international composé des huit États circumpolaires et d’observateurs de divers pays et d’or- ganisations ", les États-Unis se sont ainsi impliqués dans la réalisation d’études sur le changement climatique comme, notamment, l’évaluation de l’« Arctic Climate Impact Assessment » (ACIA), produit en collaboration avec plusieurs pays et publié en 2004.

De la mé‚me manière, ils sont partie prenante de l’Année polaire internationale (API), en cours depuis le 1er mars 2007. Et pour l’année fiscale 2007, la National Science Foundation des États-Unis accordera 62 millions de dollars américains pour mener à terme ses projets dans les deux régions polaires (on notera que d’ici 2012 le Canada prévoit d’investir 150 millions de dollars cana- diens dans des projets de recherche). Derrière les déclarations de bonnes intentions, il faut voir pour les pays membres en général et les États-Unis en particulier l’occasion de faire valoir leurs intéré‚ts dans le Grand Nord et, par le biais de la recherche sur le terrain, d’assurer une présence (en l’occurrence américaine) dans la région. Le rapport de la National Academy of Science de septembre 2006 le rappelle d’ailleurs sans ambiguïté : quelle que soit l’ampleur des efforts de coopération mis en œuvre par les États-Unis, il reste que la défense nationale et les intéré‚ts stratégiques constituent les priorités de Washington en Arctique. En effet, d’après ce rapport, la concurrence géopolitique qui y a émergé ne fera que s’accroître avec le développement des avantages économiques du développement de l’Arctique " eux-mé‚mes le corollaire du réchauffement du Grand Nord et de la fonte des glaces.

Dans une perspective de sécurité nord-américaine, les États-Unis et le Canada sont des partenaires indissociables. Pendant la guerre froide, et mé‚me avant, lorsque le Canada s’impliquait aux côtés des Américains dans la guerre des Aléoutiennes pour chasser l’occupant japonais des îles d’Alaska, l’étroite coopération entre les deux pays était nécessaire pour défendre l’Amérique du Nord. De la mé‚me manière, la proximité géographique de l’Union soviétique impliquait de faire front commun sur le flanc septentrional du continent. Lorsque l’on a convenu, durant les années 1990, qu’il n’y avait plus d’imminence d’une menace nucléaire mais plus qu’une éventualité de risques, la collabo- ration étroite et soutenue est devenue moins nécessaire, moins cruciale. Or les changements en cours en Arctique " fonte des glaces, internationalisation de la région, émergence de nouvelles routes maritimes " relancent, autour de la définition commune de nouvelles menaces, le besoin de redéfinir les termes de la rela- tion entre États nordiques.

La fonte des glaces du Grand Nord (mer de Chukchi, mer de Beaufort, eaux de l’archipel arctique, océan Arctique) suscite inévitablement à Washington des questions de sécurité nationale. En effet, l’émergence de nouvelles routes maritimes pourrait se traduire par une internationalisation des activités commerciales, économiques et touristiques en Arctique " changements qui inquiètent autant les décideurs du Sud que les habitants du Nord. La possi- ble croissance de la circulation maritime dans le passage du Nord-Ouest paraît se doubler d’une augmentation des activités dans les eaux contiguéˆs de l’Alaska (tourisme, pé‚che, prospection et exploitation des richesses naturelles) et les cieux arctiques (avec les vols transpolaires).

Le principe d’une présence accrue de navires battant pavillon étranger dans les eaux alaskiennes fait apparaître de nouveaux enjeux sécuritaires liés à la protection des intéré‚ts nationaux américains au-delà due 60 parallèle. Ainsi, puisque l’Alaska représente près de 20 p. 100 de la production américaine de pétrole, le pipeline Trans-Alaska (le TAP, qui a transporté en moyenne près de 700 000 barils de pétrole brut par jour de la côte nord jusqu’à Valdez) a été identifié en 2001 comme étant une cible potentielle d’attaques terroristes.

Tandis que l’armée américaine prend conscience des répercussions géostratégiques du réchauffement clima- tique, comme en atteste un rapport préparé par le Military Advisory Board (« National Security and the Threat of Climate Change ») et daté d’avril 2007, la vulnérabilité de l’Alaska prend une toute autre dimension. Preuve en est le fait qu’à l’heure actuelle le Congrès américain évalue la possibilité d’autoriser le financement nécessaire pour la construction de nouveaux brise-glace polaires qui seraient opérationnels dès 2014. Cette évolution serait déterminante : aujourd’hui, les États-Unis ne disposent que d’un seul brise-glace polaire en Arctique, le USCG Healy, qui sera retiré des eaux en 2018 afin de subir les travaux d’entretien d’un brise-glace vieillissant. Ce programme viserait à doter les États-Unis d’une force presque équivalente (en puissance) à celle dont seuls disposent les Russes à l’heure actuelle. De toute évidence, les déclarations d’intention du gouvernement canadien ne suffiront pas à combler ce retard technologique et à remédier à son incapacité à patrouiller, surveiller et protéger l’ensemble des eaux du passage du Nord-Ouest.

Pourtant, et pour tous les États de la région, l’enjeu est de taille : tout navire " et a fortiori si l’on parle d’un pétrolier ou d’un méthanier " qui traversera le passage du Nord-Ouest na- viguera près des côtes du Grœnland, du Canada, de la Russie et des États-Unis sur lesquelles planent encore le spectre de l’Exxon Valdez : une marée noire serait inévitablement dévastatrice pour leurs écosystèmes, leurs industries de pé‚che et de tourisme ainsi que les ressources des populations du Grand Nord.

Et la perception de la menace va au- delà de l’insécurité environnementale : la présence de terroristes internationaux qui transiteraient par le Grand Nord pour entrer illégalement aux États-Unis ou au Canada, l’entrée d’immigrés clandestins, le trafic de drogue, l’infiltration de bactéries nocives, les actes d’espionnage, les attentats terroristes perpétrés contre les installations pétrolières en Alaska ou celles à venir dans le delta du Mackenzie (projet gazier), le naufrage d’un navire ou plus encore d’un bateau de croisière sont autant de scénarios qui, pour peu vraisemblables qu’ils soient, sont fréquemment évoqués.

La définition et l’existence de cette vulnérabilité commune et d’une per- ception similaire de la menace imposent aux deux États de renouer avec une coopération accrue dans le Grand Nord. À l’instar de ces formes de coopération qui existent déjà ailleurs en Amérique du Nord, Ottawa et Washington pourraient devoir dépasser les questions de souveraineté pour s’atteler à la protection de leurs intéré‚ts communs : le besoin de réagir plus rapi- dement dans un milieu précaire pour- rait finir par les obliger à concevoir un système de réaction rapide coordonné bilatéralement et réservé pour le secteur nord-américain de l’Arctique. Sans altérer le statu quo sur l’enjeu fonda- mental de la qualification des eaux arctiques, sans résoudre la question politique, juridique ou tout simplement « symbolique » de la souveraineté canadienne sur le passage du Nord-Ouest, les deux États nord-américains pourraient donc devoir modifier substantiellement leur modus operandi. L’évolution du climat arctique leur imposerait, pratique- ment dans l’urgence, de se reconnaître des intéré‚ts communs et de définir une stratégie commune.