Après tant d’années, 50 ans de coopération internationale, pourquoi l’aide publique au développement a-t-elle produit si peu de résultats positifs, particulièrement en éducation? On ne peut éviter de poser la question de la gouvernance et de la corruption, en se méfiant toutefois des réponses trop faciles et en demeurant conscient du dépérissement des conditions des échanges économiques et des ajustements structurels imposés par les institutions financières internationales.

Certaines avancées sont indéniables. Le PNUD souligne un certain progrès dans la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement entre 1990 et 2002 : baisse significative (20 p. 100) du taux mondial de morta- lité infantile, légère augmentation (9 p. 100) de l’accès à l’eau potable au sein de la population des pays en voie de développement.

De 1998 à 2002, certains progrès en éducation ont aussi été réalisés. Les écoles primaires ont accueilli 20 millions d’enfants de plus en Afrique subsaharienne et 18 millions de plus en Asie du Sud et de l’Ouest. Le taux net d’admission dans l’enseignement pri- maire a ainsi légèrement augmenté (respectivement de 7 p. 100 et 4 p. 100) dans ces deux régions critiques. Dans l’ensemble des pays en voie de développement, entre 1998 et 2002, le nombre d’enfants privés de l’accès à l’école a un peu baissé, pas- sant de 102 millions à 95 millions. Mais quelle modeste baisse !

Malgré ces percées, un constat général s’impose : celui de l’extré‚me pauvreté de centaines de millions d’enfants dont les droits fondamentaux sont méprisés et surtout, face à cette misère, la lenteur, sinon la stagnation de l’aide multilatérale et bilatérale.

À l’ouverture du sommet de Johannesburg sur le développement durable en 2002, des représentants des enfants du monde sont intervenus. Ils ont dit : le futur nous appartient, nous vous pré‚tons aujourd’hui une planète sur laquelle demain nous devrons vivre. Vous devez agir, si vous voulez nous laisser en héritage un monde libéré de l’indignité et de l’indécence causées par la pauvreté et par la dégra- dation de l’environnement. Les violations les plus flagrantes des droits des enfants peuvent se diviser en cinq grandes catégories: économie, santé, politique, nations unies, éducation. L’extré‚me pauvreté (un revenu de 1 $US par jour par personne en moyenne) est encore, hélas, la situation de pratiquement une personne sur cinq dans le monde et, en Afrique de l’Ouest, de plus d’une sur deux. Plus encore, on prédit que le nombre d’individus sous- alimentés continuera de s’accroître en Afrique d’ici l’an 2015. Le taux de mortalité infantile demeure deux fois plus élevé dans les pays les moins développés que le taux mondial moyen.

La pauvreté est d’ailleurs la cause principale du travail illégal des enfants. En majorité issus de familles pauvres, ces enfants, sans statut légal, donc non repérables, peuvent alors faire l’objet de toutes les traites et exploitations économiques possibles. Nous ne pouvons pas fermer les yeux devant ces millions d’enfants-travailleurs monnayés sur le marché noir, kidnappés ou vendus comme de véritables esclaves sans défense, soumis aux trafics et abus sexuels, assujettis à l’industrie du travail domestique illégal, au travail dangereux dans les usines, les manufactures de tapis, etc.

Les enfants du monde sont aussi doublement affectés par la pandémie du sida : d’abord directe- ment, ou indirectement par la perte de leurs parents. Chaque jour, plus de 1 800 enfants de moins de 18 ans con- tractent le virus du sida. Ce sont 13 p. 100 de toutes les nouvelles infections dans le monde et 17 p. 100 des décès qui frappent des enfants de moins de 15 ans. Plus encore, on estime à 12 millions le nombre d’enfants dans le monde qui ont perdu leurs parents et sont devenus orphelins en raison du sida. Quatre sur cinq d’entre eux vivent en Afrique.

D’autres maladies que le sida ne font pas la première page des journaux mais privent aussi de leur vitalité et de leurs espérances les enfants du monde. Le paludisme tue un million de person- nes par an, des enfants pour la plupart. La tuberculose, réputée définitivement vaincue, apparaît de nouveau, avec des souches résistantes. Il en est de mé‚me de la poliomyélite qui, après avoir pra- tiquement disparu, tend à réapparaître, surtout que la vaccination prévue est loin d’é‚tre généralisée et assurée.

Dans tous les pays, la violence faite aux enfants prend diverses autres formes qui affectent la santé : atteinte à la pudeur, brutalités physiques ou mentales, abandon ou négligence, mauvais traitements ou exploitation, y compris la violence sexuelle. L’article 18 de la Convention a pourtant bien explicité ces cas de violence et a exigé des politiques efficaces de protection de la jeunesse.

A lors que les « petites » et « moyennes » guerres se multiplient, des milliers d’enfants sont tués, mutilés, deviennent orphelins, subis- sent des violences sexuelles au cours de ces conflits ou par la suite, en raison de tous les engins et mines qui conti- nuent leurs effets meurtriers. Il y a pire encore : une conscription nouvelle est apparue : celle des enfants soldats, Courtoisie de la Fondation Paul Gérin-Lajoie garçons et filles. Pour celles et ceux qui en sortent vivants, la difficulté de réha- bilitation montre bien la tragédie de ces enfants, souvent peu ou pas scolarisés et qui n’ont connu que la guerre comme terrain de jeu.

Les dizaines de millions d’enfants de la rue, dont la moitié vit sur le continent sud-américain et près de 30 mil- lions en Asie, sont, comme les enfants déplacés, les oubliés du monde. Leurs conditions de vie sont incroyables : abusés, traqués et pourchassés, souffrant de maladies et d’endémies diverses et, bien sûr, privés d’éducation. S’ils sur- vivent à la faim et parviennent à se ren- dre à l’âge adulte, analphabètes ou illettrés, une survie difficile les attend.

On oublie également le million d’enfants détenus. Parce qu’en conflit avec la loi, ces enfants incarcérés se voient retirer la protection que leur conférerait leur âge. Dans les prisons de certains pays, ils sont mé‚me objet de violence, de torture et d’exécution extrajudiciaire. Le Comité du droit des enfants l’a confirmé lors de sa 37e ses- sion en 2004. Des ONG ne cessent de le rappeler.

Est-ce qu’on sait que près de la moitié des réfugiés et des individus déplacés dans le monde sont des enfants?

Rappelons-nous les images, hélas toujours d’actualité, des camps de réfugiés du Darfour. Ces millions d’en- fants réfugiés et déplacés souffrent de l’instabilité et de l’insécurité, sinon de la violence et du recrutement de force par des milices, au point qu’on oublie leurs droits fondamentaux à la santé, à l’alimentation et à l’éducation, pour lesquels, d’ailleurs au dire des respon- sables, les ressources manquent de façon flagrante. Et s’ils ne sont pas reconnus comme réfugiés, ce qui est le cas de plus de la moitié d’entre eux, ils ne sont mé‚me plus protégés par la Convention des droits de l’enfant.

Devant ces faits, l’on est tenté de s’insurger contre l’ONU et toutes les conventions internationales qui se montrent incapables d’intervenir pour faire respecter l’ordre international. Après le Rwanda, l’on disait « plus jamais», et aujourd’hui il y a le Darfour. Après la dernière guerre mon- diale, on disait la mé‚me chose : « plus jamais », et il y a, dans le monde d’au- jourd’hui, des conflits armés à ne plus pouvoir les compter.

Oui, l’ONU, en raison de nom- breuses contraintes, est menacée de per- dre sa crédibilité. Mais ce serait alors une catastrophe. Je me rappelle trop bien l’effondrement de la Société des Nations et les conséquences tragiques qui s’en sont suivies. Il faut certes reconnaître les grandeurs et les misères des Nations Unies. Mais il ne faut pas perdre con- fiance en elle, ou dans l’UNESCO et le Comité des droits des enfants à Genève. Toutefois, cela ne veut pas dire de garder

Encore en 2004, l’aide canadienne atteignait seulement les 0,27 p. 100 du PNB canadien, soit moins qu’en 1968 (0,28 p. 100). Le Canada est en queue de liste, en quatorzième place des pays membres de l’OCDE, après la Suède, le Danemark, la Norvège, le Luxembourg, le Portugal, la Finlande, la Suisse, la Belgique, l’Irlande, les Pays- Bas, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. C’est honteux. L’aide canadienne a monté à 0,34 p. 100 du PNB en 2005, mais les autres pays ont fait de mé‚me à l’occasion de la guerre en Afghanistan et du tsunami en Asie. Le Canada demeure toujours au quatorzième rang.

Et durant ce temps, les dépenses militaires du monde entier atteignent annuellement plus de 700 milliards de dollars, soit pratiquement dix fois plus que l’aide au développement. Comme l’écrit Stephen Lewis : « Les dépenses militaires l’emportent sur les besoins humains dans une proportion de vingt contre un. M’expliquera-t-on un jour, écrit-il, notre échelle de valeurs actuelle? »

Comment nier alors que le fait de ne pas atteindre ces grands objectifs inter- nationaux est une question d’absence de volonté politique et d’engagement de nos sociétés, beaucoup plus qu’un pro- blème d’insuffisance de ressources?

Ce constat est d’autant plus choquant que le besoin de fonds addi- tionnels pour assurer la scolarité uni- verselle au primaire, soit 11 milliards de dollars US annuellement, est modeste et accessible. Ce montant inclut le coût estimé pour répondre aux demandes d’alphabétisation des adultes.

Le droit à l’éducation est un droit essentiel à l’exercice de tous les autres droits, une condition de base à la réalisation de toutes les facettes du développement. Ainsi, les ministres africains de l’Éducation, de l’Agriculture, de la Pé‚che et du Développement rural, réunis par la FAO en 2005, affirmaient en commun que l’éducation pour les populations rurales est la clé pour attein- dre les objectifs du Millénaire pour le développement.

Nous n’avons plus besoin de démontrer, en effet, la contribution de l’éducation de base au développement, à la santé, à l’accroissement de la pro- ductivité agricole et de l’économie rurale, à la baisse de la discrimination envers les femmes, au renforcement de la société civile. Pourtant, les investisse- ments en éducation de base demeurent nettement insuffisants, privant encore des millions d’enfants du droit fonda- mental à l’éducation.

Parmi les 95 millions d’enfants qui sont encore exclus de l’école primaire, la moitié d’entre eux vivent en Afrique ; 55 p. 100 de ces jeunes sont des filles. En fait, dans les 87 pays en voie de développement, l’atteinte, en 2015, de l’objectif de l’éducation primaire universelle est sérieusement compromise dans 23 pays et peu probable dans 44 autres, soit au total 67 pays.

Compte tenu de toutes les forces d’inertie, d’ordre interne et externe, qui font obstacle dans tous les pays à une concentration suffisante de fonds publics, nationaux et internationaux, pour financer au moins l’éducation de base et mé‚me davantage, est-il politiquement possible de réaliser l’objectif de la fréquentation scolaire primaire universelle à titre entièrement gratuit?

Je réponds sans hésitation, à la lumière de l’expérience du Québec et de ma propre expérience à titre de ministre responsable de la grande réforme québécoise des années 1960, que cet objectif est politiquement réalisable

Cinq propositions majeures, qui ne sont pas toutes nouvelles, me paraissent s’imposer dès maintenant, si le Canada veut agir selon les valeurs dont il se réclame et s’il veut retrouver la réputation et le leadership qu’on lui a déjà reconnus en développement international.

Premièrement, que le Canada hausse graduellement, et ce dès 2007, l’aide publique au développement pour vraiment atteindre, en 2012, l’ob- jectif de 0,7 p. 100 du PNB, tel que le demandait Lester B. Pearson, déjà, en 1969. L’annonce récente de surplus budgétaires rend la chose possible et permettrait au Canada de tenir ses engagements, tout comme le fait maintenant la France, notamment.

Deuxièmement, il faut grandement s’inquiéter d’une intégration possible de l’ACDI dans le ministère des Affaires étrangères. Je crois que pour mieux réaliser son mandat, l’ACDI doit con- server son statut relativement autonome et é‚tre directement responsable devant le Parlement. Il faut aussi décentraliser davantage le personnel de l’Agence dans les régions d’intervention.

Troisièmement, l’ACDI doit réserver son aide bilatérale aux gou- vernements qui s’engagent à assurer une bonne gouvernance des fonds publics, incluant des mécanismes d’imputabilité, ainsi qu’à démontrer une vigilance face à la corruption, qui demeure une gangrène pernicieuse, mais aussi à respecter les conventions internationales, en particulier, celle sur les droits des enfants.

Quatrièmement, après le plaidoyer que j’ai fait tout au long de ce mani- feste en faveur de l’éducation, particulièrement de l’éducation de base, on ne s’étonnera pas que je réclame forte- ment de l’ACDI l’affectation de sommes beaucoup plus grandes que maintenant à ce domaine fondamental pour toute société. L’ACDI doit aussi faire valoir et offrir l’expertise que le Canada a développée et conti- nue de développer à cet égard.

Enfin, cinquièmement, il faut qu’on reconnaisse plus sérieusement le rôle crucial des ONG de coopération internationale et des organisations de la société civile, ici et dans les pays en développement. En conséquence, la part des ONG dans le budget de l’ACDI devrait atteindre, d’ici cinq ans, un minimum de 20 p. 100 de l’aide publique canadienne. On devrait aussi, à mé‚me ces fonds, faire une place plus grande à l’éducation au développement auprès des jeunes et des adultes du Canada.

Je suis profondément troublé par le sort actuel des enfants dans le monde. Paraphrasant Cicéron, je m’insurge et vous demande : Jusqu’à quand laisserons-nous ces millions d’enfants, sans école et sans défense, souffrir en silence?

Au détour de mes 87 ans, je tourne la première page du dernier chapitre de ma vie. Je ne peux toutefois détourner mon attention de ces millions d’enfants qui voient leurs espoirs bloqués par la misère extré‚me et l’exploitation.

Des millions d’enfants qui meurent et sont éliminés avant mé‚me de pouvoir faire un ré‚ve.

Mes états de service de 60 ans dans les affaires publiques, mes observations et celles de mes collègues et de nos volontaires outre- mer, le message silencieux de tous nos donateurs depuis 30 ans et de ceux des autres ONG, tout comme les faits documentés tout au long de ce manifeste, m’autorisent à dire haut et fort : Assez d’engagements non tenus et mé‚me parfois reniés ! Sortons de notre indifférence, sinon de notre léthargie !