La médecine a fait depuis un

siècle des progrès sans répit,

inventant par milliers des

maladies nouvelles.

Louis Scutenaire, Mes inscriptions

Autant l’admettre d’entrée de jeu, je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il faudrait faire pour régler les problèmes du système public de santé. Je n’en fais pas un complexe : au Canada, nous sommes une trentaine de millions dans cette situa- tion, simples citoyens, médecins, administrateurs et… politiciens. Mais d’avoir voté dans trente scrutins fédéraux et provinciaux a fait de moi un expert, comme beaucoup d’électeurs, en détection de baratin, de boniments, de fables, d’écrans de fumée et d’omissions.

Premiers ministres, ministres, chefs de partis nous promettent de guérir les graves infirmités du système. On peut les diviser en deux groupes : ceux qui nous racontent des histoires, et ceux qui se racontent des histoires. Ils s’unissent sur deux choses : l’angoisse d’é‚tre virés, la soif d’é‚tre réélus. Et ils sont ou virés ou réélus en fonction du niveau d’an- goisse ou d’écœurement que suscite chez le citoyen la perspective de faire la queue à la porte de l’hôpital.

Je suis convaincu depuis assez longtemps de la vacuité de toutes ces promesses, mais parfois le hasard nous sert bien. Ainsi, ai-je retrouvé récem- ment une série d’interviews effectuées dans le cadre d’un reportage sur le sys- tème hospitalier québécois. Des médecins parlent, généralistes et spé- cialistes, des présidents d’association, des directeurs d’hôpitaux, des cadres, des chefs syndicaux. Ce matériel destiné à un numéro spécial de L’actualité est resté inédit.

Que disent ces gens, mieux placés que les fonctionnaires, les députés et les ministres pour voir de près les ratés et les lacunes du système?

Un directeur d’un grand hôpital montréalais : « Mon système de chauffage vient de sauter et je n’ai pas un cent, je suis obligé de me faire financer par Hydro-Québec… Cette année, juste pour l’entretien minimum, il faudrait X millions, on m’en offre la moitié. Ça va continuer à se déglinguer… »

Un de ses collègues : « En radiolo- gie, pas un seul hôpital québécois n’a d’accélérateur linéaire, un appareil pourtant mis au point il y a vingt ans. J’ai commandé le mien il y a 15 ans, j’attends encore. »

Le président de l’Association des hôpitaux : « Plusieurs centres hospita- liers ne sont pas conformes aux normes de sécurité émises par le gouvernement. Pour s’y conformer, il nous faudrait X millions, le gouvernement ne nous en donne mé‚me pas la moitié. »

D’autres expliquent que le système est débordé parce qu’il est encombré par les malades chroniques. « On aurait résolu une bonne partie du problème en créant un réseau d’institutions de soins prolongés ou de soins à domicile. »

Le président de l’Association des médecins de langue française : « Les médecins ont été écartés de toutes les décisions. Aujourd’hui, ce sont les bureaucrates et les syndicats qui mènent tout. Le gouvernement s’est servi du secteur de la santé pour par- quer des fonctionnaires. »

Problème de syndicalisation? « C’est syndiqué à outrance. Tant le nombre de syndicats, les querelles entre eux, et les pouvoirs qu’on leur a donnés. Le pouvoir de nuire plutôt que d’aider. »

Un autre responsable n’est pas d’accord : « À part les grèves, j’ai moins de problèmes avec les syndicats qu’avec les fonctionnaires. Il n’y a qu’eux dans le réseau. Des nuées, à Québec, et dans les régions. Ils épluchent tout à répétition, essaient de se surpasser les uns les autres : leur avancement en dépend. »

Mais tous s’entendent sur un point : on manque d’argent. « On ne fait pas de miracles sans argent. Le Canada dépense moins en santé par habitant que des pays modernes comme la France, l’Allemagne, pour ne pas parler des États-Unis. Et le Québec moins que les autres provinces. Mé‚me en payant tout le monde moins cher que partout, sauf à Terre-Neuve, on n’y arrive pas. »

Inutile de continuer, ces questions, ces réponses, cette impasse, les jour- naux en sont pleins tous les jours. Mais celles-ci ne datent pas de la dernière campagne électorale, quoi qu’on puisse penser. Elles datent de… de 1983! Vingt et un ans plus tard, on pourrait les publier telles quelles.

Depuis, pour pallier les pénuries, on a … fermé des centaines de cham- bres d’hôpitaux, mis des médecins à la retraite, laissé partir des milliers d’in- firmières. On a désassuré des services et des traitements. Les seuls domaines de croissance sont les coûts et les listes d’attente. Or malgré la croissance ver- tigineuse des budgets, le système est, peu ou prou, dans la mé‚me situation de sous-financement et de pénurie qu’il y a une génération. Et les politi- ciens, dans les capitales des provinces comme à Ottawa, continuent à défendre la vertu d’un système conçu il y a plus d’un demi-siècle, à prétendre voir la lumière au bout du tunnel, à annoncer des réformes. Et la santé est devenue la principale préoccupation de l’opinion ; il y a 21 ans, c’étaient l’éducation et le chômage.

Première vérité : le système actuel n’est pas viable sans infusion massive de fonds, tant pour le fonctionnement que pour l’investissement. Tout le monde est d’accord.

Deuxième vérité : on ne trouvera pas l’argent nécessaire. Les partis ont annoncé, pendant la récente cam- pagne électorale, des injections de fonds de 5 p. 100 par an : la croissance des coûts est de 8 p. 100 annuellement.

Troisième vérité : on va continuer à nous dire que le problème se réglera « en améliorant les procédures et la gestion ». Déjà, depuis sa récente no- mination, le nouveau ministre fédéral de la Santé (en réalité, le ministre de la surveillance des provinces) explique que les provinces doivent « revoir leurs façons de faire ».

Mais précisément, n’est-ce pas ce que l’on nous serine depuis un quart de siècle : qu’en changeant la disposi- tion des chaises longues sur le pont du Titanic, on évitera l’iceberg du vieillissement et de l’explosion des techniques et des coûts? En fait, la comparaison est mauvaise, car le Titanic, ayant coulé à son premier voyage, a enseigné comment éviter bien d’autres naufrages. Le bateau sur lequel nous voguons continuera, lui, à flotter tant bien que mal au fur et à mesure que l’on désassurera des ser- vices et que l’on mettra assez de passagers dans les radeaux des médecines alternatives, des services privés et des « vacances » aux États-Unis.

Les jeunes parents et les grands- parents connaissent l’histoire du Bébé Dragon. Un matin, un enfant trouve sous son lit un bébé dragon qui grossit à vue d’œil. Il descend prévenir ses pa- rents, qui ne le croient pas. Le temps du petit déjeuner, bébé dragon occupe toute la chambre, puis tout l’étage. Mais maman ne croit pas le petit. Bientôt, la té‚te du dragon sort par la porte avant, la queue par la porte arrière ! Le monstre finit par emporter toute la maison…

Les dépenses médicales et hospi- talières sont notre bébé dragon, mal- gré les mots rassurants de maman gouvernement et de papa syndicat. Elles augmentent de 5 p. 100 par an, plus vite que les revenus de l’État. Elles bouffaient 20 p. 100 des budgets il y a 10 ans, aujourd’hui plus de 40 p. 100, bientôt 50 p. 100, et 100 p. 100 « si la tendance se poursuit ». Et elle va se poursuivre, c’est écrit dans la démographie, c’est écrit dans le développement scientifique. En une génération, on a gagné cinq années d’espérance de vie, avec tous les malaises attenants, les infirmités, la sénilité, la demande de soins. La prévention? Elle n’élimine pas ce processus, elle le retarde. Et mé‚me la prévention demande des ressources et de l’argent. Et l’on n’a pas encore eu de vraie épidémie, de grippe, de SARS ou d’autre saloperie…

La chirurgie et la chimie guérissent des maux devant lesquels on appelait naguère le curé : le cancer, les leucémies, le sida. Et les plus difficiles à soigner sont ceux qui exigent les traitements les plus chers. De nou- velles technologies coûteuses vont naître dont on ne pourra cacher l’exis- tence aux malades. Les mentalités ont changé : le destin est mort en mé‚me temps que Dieu. On ne se résigne plus. Les médias saluent toutes les cures nouvelles. On y a droit.

La santé est une ma- ladie, en somme ! Un cancer qui ronge toutes les autres fonctions de l’État:éduca- tion, services sociaux, trans- ports et communications, culture, investissements. Comme on ne peut pas couper dans la santé, pour des raisons électorales, on ampute partout ailleurs.

Ça ne peut pas ne pas craquer… Il y a un bébé dragon sous le lit.

Les ministres se succèdent… et se ressemblent. Parfois pleins de bonne volonté, on veut bien le croire encore, souvent nourris d’illusions. Après l’ère des sociologues qui ont ratiociné sur la pratique médicale, celle des écono- mistes qui ont blâmé l’offre pour expli- quer la demande, voici l’époque des MBA et des managers, magiciens du « gaspillage » et de l’inefficacité. La gestion comme panacée. Mais triage, structuration, restructuration, statistiques, rien n’y fait.

Que faire? Je n’en ai pas la moin- dre idée. Mais quoi qu’ils nous disent, les gouvernements non plus. Ottawa accuse les provinces, les mi- nistres accusent les malades, les malades dépensent leur argent chez les charlatans. La Commission royale sur la santé recommande de dépenser davantage, d’imprimer des billets de banque : le crédit social selon Hippocrate et Galien. Augmenter les impôts? En Alberta, ce serait une solu- tion possible, mais au Québec, on est au pied du mur du rendement négatif. Faire payer les patients? Vous voulez une révolution?

Pourtant, c’est ce qu’il faudra : de l’argent. Et d’où vient l’argent? De ceux qui le gagnent : il ne reste qu’à décider s’ils paieront coiffés de leur chapeau de contribuables, ou de leur chapeau de consommateurs. Nous allons payer, soit avant, soit après la maladie, mais payer. Soit au ministère du revenu, soit à une société d’assu- rance, d’État ou privée, soit directe- ment au médecin ou à la clinique, ce qui est déjà largement le cas. L’État ne défraie qu’environ 60% des coûts de la santé, le consommateur paie le reste de sa poche. Mais il n’a droit de payer que pour les cures aléatoires des chiroprati- ciens, des acupuncteurs, des homéopathes, des naturopathes, de tous ceux qu’on a appelés « les humoristes de la santé » ! La loi inter- dit de demander une contribution au patient? Allons donc !

Il a coulé beaucoup de soluté dans les tubes depuis la médecine du travailliste T.C. Douglas, il y a un demi-siècle. Le rationnement par l’argent, que l’on pratiquait alors, a été remplacé par le rationnement par le temps, la patience, la frustra- tion. Mais le mythe demeure de la médecine gratuite pour tous, malgré une demande exponentielle. Et le mythe est devenu la vitamine des politiciens, en mé‚me temps que leur tarte à la crème : aucun d’eux n’ose admettre publiquement que le roi est nu. On multiplie plutôt les con- férences, les débats entre provinces, entre provinces et gouvernement central, les restructurations, les sem- blants de réformes, les nouveaux programmes, en faisant croire aux électeurs que la victoire est au coin de la rue ; encore une injection, deux pilules, un traitement et ça y sera. Et sans douleur. Le système est en train de bouffer les politiciens, qui se mentent à eux-mé‚mes, et l’É- tat tout entier…

Knock est une pièce qu’on ne joue plus, mystère étonnant dans l’état actuel du système médical et hospitalier. C’est peut-é‚tre que l’on est à court de Louis Jouvet autant que de médecins. Et qu’aujourd’hui, Jules Romains donnerait plutôt la vedette aux bureaucrates et à leurs patrons. Et Molière écrirait Les Médecins imaginaires