La suspension temporaire cet été de deux professeurs de l’Université Laval, Patrick Provost et Nicolas Derome, pour avoir exprimé publiquement des doutes à propos des vaccins contre la Covid-19, a relancé le nécessaire débat sur le sens et la portée du droit à la liberté académique.

Les deux professeurs concernés, l’un au Département de Microbiologie-infectiologie et immunologie de la Faculté de médecine, l’autre au Département de biologie, avaient fondé leurs positions sur ce qui a été alors vu comme des interprétations partiales et biaisées d’études scientifiques.

Une lettre appuyée par une cinquantaine de chercheurs condamnant la décision de l’Université Laval a été publiée dans Le Soleil et Le Devoir les 12 et 14 juillet derniers. En nous appuyant sur nos travaux récents, nous souhaitons nuancer certaines des affirmations contenues dans cette lettre et contribuer à une meilleure compréhension du principe de liberté académique.

(Nous ne nous prononcerons pas ici spécifiquement sur la décision de l’Université Laval de suspendre sans salaire les deux professeurs pour une période de deux mois. Œuvrant au sein de la Commission de l’éthique en science et en technologie — un organisme-conseil du gouvernement du Québec — il ne nous revient pas d’évaluer la décision de l’établissement universitaire et, de toute façon, nous n’avons pas accès à l’ensemble des faits pertinents.)

La rigueur scientifique comme norme encadrant la liberté académique

Les signataires de la lettre soutiennent que la décision de l’Université Laval fait entrave à la démarche scientifique, étant donné qu’un aspect crucial de cette démarche consiste à soumettre des hypothèses à la critique d’une communauté de chercheurs.

En entendant appuyer cet argument sur la pensée du philosophe Karl Popper, les signataires omettent une nuance importante que Popper a défendue : les hypothèses scientifiques doivent être formulées de manière à pouvoir être réfutées par des expérimentations, et non prendre la forme de simples opinions avancées en dehors de tout cadre méthodologique ou expérimental.

Les propos concernant la notion de consensus scientifique bénéficieraient également de quelques nuances. Certes, des étapes cruciales de l’histoire des sciences ont été franchies en renversant des théories bien établies. Cependant, la réfutation des consensus est typiquement issue d’un long et méticuleux travail de recherche scientifique. Elle ne saurait provenir d’interprétations partiales et orientées.

Les effets délétères associés à des remises en cause orientées ou mal fondées de consensus scientifiques ont été bien documentés par les historiens des sciences Naomie Oreskes et Eric M. Conway. Ils ont par exemple montré comment le fait de semer volontairement le doute au sujet de consensus scientifiques tout en se réclamant de l’autorité de l’expertise pouvait alimenter le scepticisme envers la science, en plus d’avoir des conséquences néfastes sur les plans sociaux, sanitaires ou environnementaux.

La liberté universitaire n’est pas simplement la liberté d’expression appliquée aux chercheurs. Elle ne protège pas tout type de discours, mais bien ceux qui s’inscrivent dans une démarche savante régulée par les normes épistémiques de la recherche et de l’enseignement universitaires. Ceci est d’ailleurs reconnu dans la récente Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire, qui énonce que cette dernière « doit s’exercer en conformité avec les normes d’éthique et de rigueur scientifique généralement reconnues par le milieu universitaire » (art. 3).

La responsabilité sociale des chercheurs en contexte de pandémie

Les propos des chercheurs suspendus ont été tenus dans le cadre d’une pandémie ayant fait des millions de morts à travers le monde, en plus de ceux qui ont souffert des mesures sanitaires et du débordement des capacités hospitalières. Cette pandémie est elle-même survenue dans le contexte d’une crise épistémique favorisant la diffusion des discours faux ou de faible qualité — pseudoscience, conspirationnisme, fausses nouvelles, etc. — susceptibles de confondre les citoyens.

Dis-moi si tu crois au complot, je te dirai si tu es vacciné

Sachant qu’une part importante de la population est sceptique quant à l’innocuité des vaccins — pourtant confirmée sur des milliards d’individus depuis le début de la pandémie —, que devons-nous penser des participants au débat public qui, en se présentant comme professeur-chercheur, font des affirmations fausses, choisissent de ne présenter que certains faits et d’occulter ceux qui contredisent leur point de vue ?

Certains diront qu’à choisir entre deux maux, il est préférable de tolérer les points de vue erronés de ceux qui pensent avoir raison contre la vaste majorité de leurs pairs que d’autoriser les administrations universitaires à censurer des membres du corps professoral. Nous ne prenons pas position sur cette question dans ce texte. Cela étant dit, il serait souhaitable que les défenseurs d’une conception large et libérale de la liberté universitaire étoffent leur conception de ses nécessaires limites.

Quand les chercheurs s’expriment en tant que citoyens

Les scientifiques sont aussi des citoyens, et bénéficient par le fait même des prérogatives associées plus largement à la liberté d’expression. Cette situation soulève une question complexe : comment encadrer l’exercice extra-muros de la liberté académique ? Comment déterminer à quel moment le chercheur n’est plus engagé dans une démarche proprement scientifique et ne peut plus logiquement se réclamer de la liberté universitaire ?

Nous croyons que c’est la nature et la qualité de la démarche qui devraient déterminer si le propos de chercheurs sur la place publique relève de la liberté d’expression ou de la liberté académique.

En pratique, il faut cependant reconnaître qu’il est souvent difficile de séparer rigoureusement ce qui découle d’un travail de recherche authentique de ce qui n’en découle pas. C’est pourquoi les chercheurs s’exprimant dans la sphère publique devraient idéalement spécifier s’ils engagent ou non à titre de chercheur, en précisant leur champ d’expertise et le fondement de leurs assertions. Les vertus de l’intégrité et de l’humilité intellectuelles sont ici nécessaires.

Il existe plus d’une manière d’encadrer la prise de parole des chercheurs. Au-delà des sanctions, une université pourrait simplement se dissocier publiquement de propos controversés ne s’appuyant pas sur une démarche scientifique. Une mesure disciplinaire — comme une suspension — peut être vue comme la censure de points de vue. Cela peut avoir des conséquences négatives sur les conditions du dialogue sociétal et susciter de la méfiance si le public n’est pas informé sur le processus décisionnel des universités.

Enfin, rappelons que les contre-discours provenant des scientifiques eux-mêmes demeurent essentiels et font partie du fonctionnement normal des universités. Ils doivent cependant être assujettis à la même démarche que le discours qu’ils visent à contrer.

Il est également crucial que les raisons démontrant que les propos controversés d’un chercheur sont faux soient exposées par d’autres membres de la communauté universitaire, en particulier lorsque ces propos peuvent avoir de lourdes conséquences sur la protection de la santé et de la vie de personnes humaines.

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Jocelyn Maclure
Jocelyn Maclure chairs the Science and Technology Ethics Commission, serves as professor of philosophy at McGill University and is the Jarislowsky Chair in Technology and Human Nature.
Guillaume Pelletier
Guillaume Pelletier est conseiller en éthique à la CEST et doctorant en philosophie des sciences à l’Université Laval.

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