L’approche économique concertée et interventionniste, qui semble être le fait des petites nations, comporte des avantages mais aussi des risques.

En 15 ans, de 1980 à 1995, la part du Québec dans le marché canadien du capital de risque est passée de moins de 10 % à plus de 50 %. Au Québec, ce capital, qui soutient les entreprises naissantes ou favorise les investissements innovateurs à fort potentiel de croissance, provenait à 60 % de fonds publics (comme la Société générale de financement ― fusionnée avec Investissement Québec en 2011 ― ou la Caisse de dépôt et placement du Québec) ou de fonds bénéficiant d’un avantage fiscal (comme le Fonds de solidarité FTQ ou Fondaction de la CSN). En Ontario, par comparaison, environ 30 % du capital de risque découlait d’une intervention de l’État.

Dans un livre pionnier sur cette question largement ignorée par les sciences sociales, le politologue X. Hubert Rioux retrace minutieusement cette évolution, en suivant en parallèle des changements assez semblables dans l’Écosse d’aujourd’hui. Rioux, qui est maintenant chercheur postdoctoral à l’École nationale d’administration publique et à l’Institut de recherche en économie contemporaine, associe cette montée en force du capital de risque au Québec et en Écosse à l’expression d’un nationalisme économique propre aux nations minoritaires, nationalisme qui transcende les clivages partisans et assure la continuité de l’intervention étatique dans le temps.

Le livre de Rioux, Small Nations, High Ambitions: Economic Nationalism and Venture Capital in Quebec and Scotland, ne permet pas vraiment d’établir les retombées, positives ou négatives, de cette émergence du capital de risque sur le plan du développement économique. L’auteur constate tout de même que le Québec compte maintenant, avec le reste du Canada, parmi les économies les plus innovatrices au monde et que les entrepreneurs québécois résistent un peu mieux que leurs équivalents canadiens lorsque l’économie va mal.

Le livre est surtout une contribution importante à la compréhension du modèle québécois de développement. Comme le politologue Gabriel Arsenault l’a fait pour l’économie sociale dans L’économie sociale au Québec : une perspective politique, Rioux montre comment une dynamique proprement politique a amené le Québec à construire des pratiques et des institutions asymétriques au Canada, qui reposent sur un large consensus des acteurs politiques et sociaux et contribuent à définir une perspective nationale distincte. Arsenault insiste davantage sur le jeu des clivages sociaux et partisans, alors que Rioux met l’accent sur les idées et le rôle du nationalisme, mais les deux perspectives se complètent.

Rioux montre comment une dynamique proprement politique a amené le Québec à construire des pratiques et des institutions asymétriques au Canada, qui reposent sur un large consensus des acteurs politiques et sociaux et contribuent à définir une perspective nationale distincte.

En comparant le Québec à l’Écosse, et brièvement en conclusion à la Catalogne, Rioux pose la question de l’autonomie des nations minoritaires à l’intérieur d’État multinationaux. Mais on pourrait se demander si l’approche plus nationale, concertée et interventionniste qu’il met en évidence n’est pas le fait de tous les petits États.

C’est ce que laisse penser un autre ouvrage, Good Governance Gone Bad: How Nordic Adaptability Leads to Excess, publié par Darius Ornston, professeur de science politique à l’Université de Toronto. Dans ce livre fascinant, Ornston revient sur la thèse maintenant classique de Peter J. Katzenstein, qui soulignait la singularité politique et économique des petits États, en insistant sur leur agilité et leur capacité de s’adapter aux aléas de la compétition internationale. Comme Katzenstein, Ornston note la propension des petits États, et notamment des pays nordiques, à maintenir de larges consensus autour du développement économique et social. Ces consensus se construisent, explique Ornston, à travers trois processus : la politique de la persuasion, la politique de la compensation et la politique de la coordination. Il s’agit, en bref, de rallier toutes les parties autour d’une vision commune, de dédommager ceux qui risquent d’être victimes du changement et d’introduire les réformes nécessaires dans un esprit de concertation.

Une population de petite taille facilite ces trois processus. En Suède, explique une des personnes interviewées par Ornston, tout le monde se connaît, on peut toujours se parler et chacun veille à maintenir sa bonne réputation. La Finlande, dit un autre, ce n’est pas un pays, c’est un club. On se connaît et on a l’habitude de coopérer. En Islande, pays encore plus petit, quand l’opinion publique change, le consensus social peut bouger rapidement et en bloc.

Mais être de petite taille ne suffit pas. Ornston nomme plusieurs petits pays où la vie politique demeure polarisée ― la Grèce et le Portugal par exemple ― ou segmentée en fonction des langues, des régions ou des intérêts ― notamment l’Autriche et la Suisse. Penser et agir comme un petit pays, c’est moins un fait démographique qu’une construction sociale, le produit d’actions collectives réussies.

Au total, cette capacité de maintenir de larges consensus sert bien les pays nordiques, et à un moindre degré d’autres pays de taille comparable, comme l’Irlande et l’Estonie. Peu importe le critère, les pays nordiques demeurent pratiquement toujours au sommet des classements économiques et sociaux. En période de crise ou de difficultés, notamment, ces pays s’en tirent généralement bien.

Mais il y également des risques. Les petits pays consensuels, avance Ornston, ont tendance, quand tout va bien, à mettre tous leurs œufs dans le même panier, à aller trop loin dans une direction sur laquelle tout le monde semble s’entendre. Comme personne n’ose rompre avec le consensus, les réformes et les investissements dépassent parfois ce qu’il serait raisonnable de viser. Ornston parle de surinvestissement (overshooting) pour décrire ces grandes ambitions. Rendant compte des mêmes risques, les sociologues John L. Campbell, de l’Université de Copenhague, et John A. Hall, de l’Université McGill, traitent de la tendance à aligner sa pensée à celle du groupe (groupthink) dans un autre livre récent sur l’expérience des petits pays.

Les petits pays consensuels ont tendance, quand tout va bien, à mettre tous leurs œufs dans le même panier, à aller trop loin dans une direction sur laquelle tout le monde semble s’entendre.

Ces excès d’enthousiasme collectif pour des orientations qui auraient pu être davantage remises en question ont contribué à des crises bancaires importantes en Suède et en Islande, et à la fin douloureuse d’un boom technologique construit autour de Nokia en Finlande. On peut penser aussi que la stratégie relativement risquée de la Suède face à la pandémie de COVID-19 relevait de cette propension à faire consensus autour du discours des experts et des autorités.

Dans l’ensemble, la politique de la persuasion, de la compensation et de la coordination fonctionne bien et elle assure aux pays nordiques une gouvernance exemplaire. Mais, nous rappelle Ornston, la bonne gouvernance demeure toujours un objectif difficile à atteindre, et la construction de consensus n’est jamais sans risques.

Pour une petite société comme le Québec, où existe un consensus relativement solide autour d’un modèle économique et social interventionniste et ambitieux, la démonstration d’Ornston devrait faire réfléchir. Qu’il s’agisse de l’aéronautique, de l’ingénierie ou même du cirque, les champions emblématiques du modèle québécois ont connu leur lot de difficultés ces dernières années. Sur le plan social, la catastrophe des CHSLD au printemps 2020 nous a aussi rappelé les limites de nos programmes sociaux. Avant de tout miser sur un secteur donné ou sur une réforme ambitieuse, il faut donc prendre le temps d’entendre toutes les voix, mêmes celles qui sont discordantes.

Photo : Le Palais des congrès de Montréal. Shutterstock / Louisen.