Il reste deux chemins possibles pour le Québec : l’intégration canadienne ou l’indépendance. C’est autour de ces deux pôles qu’il faut structurer le débat.

J’aimerais répondre ici à l’article de mon collègue Eric Montigny, publié récemment dans les pages d’Options politiques, en rappelant le superbe ouvrage d’Yvan Lamonde sur quatre figures de la révolte des Patriotes.

Yvan Lamonde y illustre les chemins intellectuels de quatre hommes politiques de leur temps : Cyrille-Hector-Octave Côté, Louis-Joseph Papineau, Étienne Parent et Louis-Hyppolite La Fontaine. Ils représentent en quelque sorte les quatre stratégies de survivance de la nation canadienne-française face à un environnement politique menaçant. Si Côté souhaite l’indépendance nationale à tout prix, Papineau défend un républicanisme émancipateur, devenu par la force des choses un pragmatisme mélancolique. Parent prend à son compte un nationalisme défensif, ancré dans le conservatisme, et La Fontaine fera le choix de l’intégration politique à l’ensemble canadien, témoignant ainsi d’un réalisme résigné.

Ces quatre chemins sont encore présents dans le débat politique d’aujourd’hui. On trouve les héritiers de Côté parmi certains militants et dirigeants de Québec solidaire, mais aussi dans un courant aujourd’hui majoritaire au Parti québécois. Papineau reste la figure emblématique d’une garde péquiste toujours présente, mais en perte d’influence. Parent a retrouvé ses ouailles près de 30 ans plus tard avec l’arrivée sur la scène politique de l’Action démocratique du Québec d’abord, et, surtout, celle de la Coalition avenir Québec. La Fontaine est représenté par un Parti libéral qui oscille depuis 150 ans entre un nationalisme timide et un fédéralisme canadien assumé.

Le chemin le plus cahoteux pour le Québec est l’indépendance. Plusieurs défis attendent ceux qui veulent emprunter cette route. Les rapports avec les nations autochtones et les conséquences économiques et sociales de la rupture avec le reste du Canada en sont deux exemples. Mais le principal frein à la stratégie qu’a préconisée Côté demeure la résistance évidente d’une proportion importante de Québécois à une indépendance franche et complète. Jacques Parizeau en fit l’apprentissage douloureux lors des premiers mois de 1995. Par contre, ce choix mettrait fin au débat une fois pour toutes et permettrait au Québec de se sortir d’un statut qui ne le satisfait pas. C’est aussi une solution pérenne dans une perspective statonationale.

Mais le principal frein à la stratégie qu’a préconisée Côté demeure la résistance évidente d’une proportion importante de Québécois à une indépendance franche et complète.

Suivant les traces de Papineau, le pragmatisme mélancolique tente de constituer un espace protégé où la nation québécoise peut se développer grâce à ses institutions politiques nationales. Les initiatives en ce sens ont pour objectif de préserver les acquis en attendant une renégociation ou une sortie du régime constitutionnel canadien. Le Parti québécois a emprunté ce chemin à différents moments de son histoire ― pensons aux gouvernements de René Lévesque après 1980 et de Pauline Marois. Il garde ainsi le cap sur ses perspectives électorales et assure le développement d’une capacité étatique conséquente. Cela mène par contre au statu quo, alors qu’un mélange de fatigue gouvernementale et de complétude institutionnelle prive le républicanisme émancipateur du carburant dont il a besoin.

Le nationalisme défensif, décrit avec talent mais qualifié autrement par mon collègue politologue Eric Montigny, se porte bien. Digne successeur de Parent, mais également de Maurice Duplessis, François Legault a réussi à incarner une option suffisamment enthousiasmante pour rassembler, en plus de ses appuis traditionnels, les déçus du pragmatisme mélancolique. Ce chemin vise à créer un espace politique qui est peu ambitieux, mais qui minimise le risque. Il a aussi l’avantage de pouvoir tenir un discours sur la fierté retrouvée et évite les difficiles débats sur les objectifs du nationalisme. Il demeure que ce chemin ne mène à rien de concret.

Le projet canadien a de nombreuses qualités, dont une clarté idéologique sans égale et une aura certaine sur la scène internationale. Par contre, il signifierait la fin de toute velléité d’émancipation de la nation québécoise.

Pour ce qui est de l’intégration assumée au projet canadien ― sur les traces de La Fontaine, mais aussi, dans une certaine mesure, d’un jeune Robert Bourassa ―, c’est le Parti libéral qui a tenté timidement, à plusieurs reprises, d’emprunter cette route. On a vu Philippe Couillard prêt à prendre à bras-le-corps le projet canadien, puis abandonner l’idée. L’intégration politique ― avec ou sans aménagements cosmétiques ― aurait de nombreux avantages. Elle réglerait aussi, une fois pour toutes, la question nationale. Le projet canadien a de nombreuses qualités, dont une clarté idéologique sans égale et une aura certaine sur la scène internationale. Il est aussi entièrement compatible avec notre logiciel constitutionnel. Par contre, il signifierait la fin de toute velléité d’émancipation de la nation québécoise, qui deviendrait un artéfact sociologique d’un ensemble plus grand.

À mon avis, deux de ces quatre chemins sont aujourd’hui obsolètes. Le pragmatisme mélancolique et le nationalisme défensif sont des stratégies de courte vue qui mènent nécessairement à l’assimilation politique. La raison en est simple : les dynamiques démographiques et politiques canadiennes affaiblissent chaque jour le rapport de force québécois. Ne pas agir franchement signifie subir la marginalisation. Nous voilà donc en face d’un choix simplifié, mais certainement pas simple : l’indépendance ou l’intégration politique. Je m’explique.

Le poids démographique du Québec diminue sans cesse. Cette réalité est le fruit d’une politique migratoire agressive du gouvernement canadien, conjuguée à une résistance à ces flux au Québec. Le Canada a fait le choix d’être un pays d’immigration. Le Québec tient encore à ses racines. Le vieillissement rapide de la population québécoise accélérera spectaculairement sa perte d’influence. Déjà, entre 2011 et 2019, la croissance du corps électoral du Québec a été de 5,8 %, contre 16,1 % en Ontario, 17,1 % en Colombie-Britannique et 20,5 % en Alberta. Les règles actuelles empêchent que ces transformations se traduisent par une baisse de la représentation québécoise à la Chambre des communes, mais la question se posera bientôt.

Le contexte politique désavantage aussi le Québec. Il y a d’abord la force centripète de la Charte canadienne des droits et libertés qui corrode l’esprit fédératif. De plus, l’attachement des plus jeunes à ce texte de loi (et au multiculturalisme) tient presque du sentiment religieux. À cela s’ajoute la capacité financière d’Ottawa qui permet une ingérence dans les compétences provinciales grâce à son agilité budgétaire et à sa capacité d’emprunt. Espérer un rééquilibrage du rapport tient du mirage. Le Canada voit aujourd’hui les provinces comme des unités administratives plus ou moins capables de gérer des activités gouvernementales de proximité. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui des initiatives constitutionnelles pour accommoder le Québec. Comme le dit l’adage anglais : « Le train a déjà quitté la gare. »

Cela nous ramène aux quatre chemins de Lamonde. Il paraît évident que la stratégie la plus pragmatique est celle de La Fontaine. L’intégration politique, une forme tranquille d’assimilation, a l’avantage d’être un choix volontaire. La stratégie de Côté est aussi valide. L’indépendance nationale sort le Québec de sa torpeur et remet à plat les défis démographiques et politiques à affronter. C’est aussi une solution pérenne et enthousiasmante.

Les deux autres chemins empirent la situation du Québec. Le pragmatisme mélancolique de Papineau a montré ses limites. Il ne permettra jamais au Québec de sortir de son état de dépendance, et ce rêve confortable ne fera que ralentir le déclin. Le nationalisme défensif est une abdication. La lente agonie se vivra à coup de victoires morales, certes, mais ce sera peine perdue. Les coups de gueule des gouvernements qui opteront pour cette stratégie ressembleront de plus en plus à des actions puériles et inutiles. Jusqu’au jour où le Québec se réveillera assimilé politiquement au Canada sans l’avoir pleinement assumé.

Il reste donc deux chemins possibles pour le Québec : l’intégration canadienne ou l’indépendance. C’est autour de ces deux pôles qu’il faut structurer le débat plutôt que de perdre son temps quelque part entre les deux. Que le projet national québécois meure ou se réalise, souhaitons-nous au moins que ce soit, pour une fois, notre décision.

Photo : Shutterstock / Cagkan Sayin