Le Canada et le Royaume-Uni auraient pu se sentir vexés. Le président Bush a parlé de sa tournée européenne comme de son premier voyage à l’étranger depuis sa réélection, et il a déclaré que l’Allemagne était en Europe l’allié le plus important des États-Unis. À ses yeux, le Canada n’est peut-é‚tre pas un pays étranger, ce qui serait plutôt un signe d’amitié, et le Royaume-Uni n’est peut-é‚tre pas en Europe. C’est bien ce que pensent, la plupart du temps, les Anglais eux-mé‚mes. Il n’y a donc pas lieu de s’offusquer et on peut faire, en toute sérénité, le bilan de la visite Bush en Europe.

Le président américain a toutes les raisons d’é‚tre satis- fait. Il peut déclarer « mission accomplie » sans que, cette fois, quiconque puisse ironiser. Ses objectifs étaient clairs. Il voulait faire un geste d’apaisement à l’endroit des Européens. Il voulait tourner la page de l’Iraq et reconnaître que, dans son combat pour la liberté et la démocratie, l’Amérique avait besoin de l’Europe.

En réalité, il est venu dire aux Européens beaucoup de choses qu’ils aiment entendre, notamment sur la construc- tion européenne. Il a joint le geste à la parole, en se rendant et à la Commission et au Conseil. Aucun président américain, avant lui, n’avait traité les institutions européennes avec autant d’égard. Au moment où les États membres de l’Union européenne doivent ratifier une nouvelle constitu- tion, la portée de ce geste ne saurait é‚tre minimisée, surtout si l’on songe au fait qu’un des aspects essentiels de cette constitution est de donner à l’Europe une voix et un visage en politique étrangère. Le président Bush est allé jusqu’à signer un programme d’action sur les changements clima- tiques. Cela ne remplace pas aux yeux des Européens une ratification de l’Accord de Kyoto mais on ne peut l’inter- préter que comme un autre geste de bonne volonté.

À chaque étape, il a voulu plaire. Avec le président français, il a su trouver un terrain d’entente en parlant essentiellement du retrait des troupes syriennes du Liban. Avec le chancelier allemand, il n’aurait pas pu é‚tre plus engageant. Il a déclaré publiquement qu’on ne pouvait prétendre avoir de bonnes relations avec l’Europe sans avoir de bonnes relations avec l’Allemagne, « ce grand pays qui est le cœur de l’Europe ». Il a précisé, on ne peut pas espérer obtenir le soutien de l’Union européenne sans l’aide de l’Allemagne et a conclu en disant que l’Allemagne était « l’allié le plus important des États-Unis en Europe ».

Là où c’était nécessaire, il est resté sur des positions très fermes. Ce fut le cas sur le rôle de l’OTAN, sur la levée de l’embargo sur les armes à destina- tion de la Chine et sur l’Iran. Sur ce dernier point, il a tout de mé‚me décrit en termes positifs ce que les Européens cherchent à faire et il les a encouragés à poursuivre une solution politique mais sans s’engager à leurs côtés, rappelant que, si aucune inter- vention militaire n’était prévue, toutes les options restaient sur la table. Sur la Russie aussi, il a été très ferme. La conférence de presse à Bratislava, malgré toute la sympathie qu’il ressent et qu’il souhaitait témoigner au président Poutine, lais- sait deviner combien les discussions en privé sur l’Iran ou sur la démocra- tie en Russie avaient dû é‚tre difficiles.

Prétendre que la visite n’a été qu’une offensive de charme ne rendrait pas justice à la démarche du président américain. Il serait aussi inexact de laisser entendre qu’elle se résume à un changement de ton. Être venu dire aux Européens qu’il avait besoin d’eux et avoir pris l’initiative du rapprochement sont des gestes à met- tre à son crédit. L’opération était trop parfaitement orchestrée? Comment le lui reprocher? Cela n’enlève rien au fait que, sur le fond, il a atteint tous les objectifs qu’il s’était fixés, y compris celui de faire taire ceux qui lui reprochaient d’ignorer ses alliés. Il obtient en prime la satisfaction d’avoir mis la balle résolument dans le camp des Européens.

Le chancelier Schroeder a Presque autant de raisons que lui d’é‚tre satisfait. Cette visite fait taire aussi ceux qui, il y a encore peu de temps, juraient qu’il avait ruiné les relations entre l’Allemagne et les États-Unis et que seul un changement de gouverne- ment à Berlin ou à Washington per- mettrait une éventuelle reprise du dialogue. On devine alors le plaisir qu’il a eu à entendre le président Bush parler de l’Allemagne dans des termes aussi élogieux. Cette reconnaissance du poids spécifique de l’Allemagne, en plus, s’inscrit parfaitement dans la stratégie de re-positionnement du chancelier. Il estime en effet que, avec la réunification et la reconqué‚te de sa pleine souveraineté, l’Allemagne peut et doit désormais jouer sur la scène internationale un rôle à sa mesure. Pour lui, l’Allemagne est redevenue un pays normal qui assume ses responsabilités, défend ses intéré‚ts et peut avoir à l’occasion des diver- gences majeures, mé‚me avec les États- Unis, sans que la relation bilatérale soit compromise.

Que pouvait-il souhaiter de plus que d’entendre le président Bush lui dire en conférence de presse qu’il comprend les limites qui sont les siennes sur l’Iraq (tout déploiement de troupes alleman- des à l’étranger requiert l’approbation du Bundestag), qu’il apprécie hautement ce que l’Allemagne fait en Afghanistan et ce qu’elle est pré‚te à faire sur la dette iraqui- enne ou sur la formation des soldats et policiers iraquiens dans les Émirats arabes unis.

Le président américain n’est pas allé jusqu’à soutenir la qué‚te de l’Allemagne pour un siège permanent au Conseil de sécurité. Il n’a pas non plus soutenu son idée d’une redéfinition du rôle de l’OTAN mais personne ne s’attendait à ce qu’il le fasse, mé‚me pas le chancelier.

Si le président américain et son allié le plus important en Europe ont toutes les raisons d’é‚tre satisfaits, doit-on en conclure que cette visite marque le début d’un réchauffement dans les relations transatlantiques? Maintenant que chaque côté semble mieux com- prendre ce qu’il peut atten- dre de l’autre, peut-on espérer qu’on saura enfin voir les complémentarités et qu’on cessera de carica- turer ses forces et ses faiblesses respectives?

On voudrait le croire mais les divergences qui existent ne se pré‚tent pas à des solu- tions simples ou rapides et les malentendus perdurent.

Lorsque le président Bush dit qu’il a besoin de l’Europe, les Européens entendent une chose mais lui en dit une autre. Les Européens croient en effet qu’il a finalement compris que l’Europe pouvait lui apporter non seulement un soutien militaire et financier mais surtout une forme de légitimité politique qui, au plan international, lui fait défaut. Le discours de Bush est tout autre. Il con- sidère que les Européens ne peuvent que souscrire aux objectifs qui sont les siens, dans la mesure où il s’agit de faire triompher la liberté et la démo- cratie, et qu’il suffit donc de s’enten- dre sur les modalités.

Ils imaginent un président améri- cain presque repentant, ayant tiré les leçons de son « aventure » en Iraq alors que celui-ci estime, plus que jamais, que sa vision était juste et qu’elle est en train d’é‚tre validée partout, de Tripoli à Kiev en passant par Bagdad, Beyrouth et les territoires palestiniens, sans compter l’amorce d’une démocratisation au niveau local en Arabie Saoudite et peut-é‚tre au niveau des prochaines élections prési- dentielles en Égypte.

La différence fondamentale est peut-é‚tre d’ordre psychologique. L’optimisme du président Bush con- traste avec le scepticisme de la plu- part des Européens. Là où les Américains sont pré‚ts à provoquer le destin, à prendre des risques pour voir triompher leur vision du monde, les Européens sont beaucoup plus cir- conspects. La crainte d’engendrer une situation pire que celle qu’on entend corriger leur inspire réserve et pru- dence. Ils trouvent naïf et téméraire de croire déjà au triomphe de la démocratie au Moyen-Orient. Ils imaginent plus facilement l’arrivée au pouvoir d’une pléiade de gou- vernements islamistes démocratique- ment élus.

Les Européens n’acceptent pas non plus l’idée que les États-Unis puis- sent définir pour leurs alliés les objec- tifs et le partage des tâches. La capacité des Américains à remobiliser les Européens dépendra de leur capacité à les convaincre qu’ils auront voix au chapitre. L’idée que les Européens pourraient se concentrer sur les solu- tions politiques et les Américains sur les solutions militaires ne passe pas. En Iran, les Européens voudraient que les Américains s’impliquent vraiment dans la recherche d’une solution poli- tique plutôt que d’attendre l’échec des négociations pour recourir à la solu- tion militaire. Par contre, en Afghanistan, comme hier dans les Balkans, les Européens veulent é‚tre partie prenante aux opérations mili- taires. Ce débat sur la définition des objectifs et le choix des moyens, c’est en réalité le débat sur l’avenir de l’OTAN. Nier le problème n’aidera pas à le résoudre et, à cet égard, le chance- lier Schroeder, lors de son discours à la Conférence de Munich, n’a peut-é‚tre pas eu tout à fait tort de jeter un pavé dans la marre.

Qu’est-ce qui pourrait vraiment dis- siper les malentendus et redonner force et vigueur aux relations transat- lantiques? Une victoire des thèses américaines? Elle ne sera jamais assez nette. Si, un jour, l’Iraq sort du bour- bier, on continuera à se demander si cette guerre, qui aura fait des dizaines, voire des centaines de milliers de morts, était bien nécessaire. Si la situa- tion se débloque au Moyen-Orient, chacun y verra le succès de sa propre politique. Mé‚me s’il devait y avoir une certaine convergence des stratégies européenne et américaine sur un dossier comme celui du Moyen-Orient, cela aiderait mais ne suffirait pas à résorber l’anti-américan- isme qui s’est installé dans les opinions publiques européennes. Il y a quelque temps encore, on s’employait toujours à préciser qu’on était anti-Bush et non anti-améri- cain. Depuis les élections prési- dentielles et la réélection de George W. Bush, on n’entend plus ce discours. Comme si tout à coup les Européens avaient le sentiment que c’est toute l’Amérique qui a irrémédiable- ment changé.

Plusieurs Européens voudraient retrouver une Amérique plus proche de l’idée qu’ils s’en font, avec son système admirable de contre-pouvoirs qui empé‚che ou corrige tous les excès. Mais cela tarde trop à venir. En mé‚me temps, Guantanamo, la banali- sation du recours à la torture, l’obses- sion sécuritaire et le mépris des institutions et des conventions inter- nationales donnent trop d’arguments à ceux qui affirment sans ambages que le fossé non seulement ne peut plus é‚tre comblé, mais qu’il se creuse un peu plus tous les jours.

Faute de pouvoir relancer les rela- tions transatlantiques, les Européens voudraient au moins mieux les gérer. Ils voudraient mettre en place de nouvelles institutions avec une ambition avouée, celle de développer des relations d’égal à égal avec les États-Unis. C’est ce qu’ils souhaitent faire au sein de l’OTAN si possible, à l’extérieur de l’OTAN si nécessaire. Ce rééquilibrage des rela- tions transatlantiques n’aura lieu que si les États-Unis y voient leur intéré‚t et cet intéré‚t, pour l’heure, est loin d’é‚tre évident.

Si, au plan politique, les États-Unis peuvent encore casser l’ambition des Européens de faire jeu égal avec eux, au plan économique et commercial, il en va tout autrement. C’est sans doute la raison pour laquelle, malgré tout ce qui les oppose au plan politique, l’Europe et les États-Unis poursuivent activement au plan bilatéral leurs intéré‚ts économiques et commerciaux parfois divergents, souvent conver- gents. Essentiels l’un pour l’autre, ils sont en quelque sorte condamnés à s’entendre.

Ils veulent négocier une nouvelle entente sur le commerce et l’investisse- ment et, des deux côtés de l’Atlantique, des lobbys puissants appuient une telle entente. Si toutes ces questions ont été complètement occultées pendant la visite de Bush, c’est qu’elles seront à l’ordre du jour du prochain sommet entre l’Union européenne et les États-Unis qui aura lieu en juin à Washington.

Tout n’est évidemment pas trans- posable au Canada, mais les analogies sont troublantes. Comment, en effet, ne pas é‚tre frappé par tout ce que nous avons en commun avec les Européens quand il s’agit des États- Unis? Au-delà des économies conver- gentes et des politiques étrangères divergentes, on retrouve : la mé‚me conviction que ces divergences ne vont pas durablement compromettre la relation bilatérale, la mé‚me ten- dance à vouloir que les différends poli- tiques n’aient pas de conséquences économiques, le mé‚me espoir que « l’intimité économique » ne réduira pas la marge de manœuvre en matière de politique intérieure ou extérieure et la mé‚me ambi- tion de parvenir à mieux gérer la relation à travers de nouvelles institutions.

Et il faut ajouter : le mé‚me sentiment d’avoir eu raison de ne pas aller en Iraq et le mé‚me plaisir à montrer tout ce que l’on fait, par contre, en Afghanistan. Il y a enfin le mé‚me malaise face à une Amérique qui n’est plus ce qu’elle était, dont le système politique ne fonctionne plus tout à fait de la mé‚me manière et dont le centre de gravité s’est déplacé non seulement vers le Sud mais surtout vers une forme de conservatisme économique, social et religieux auquel on s’identifie difficilement. L’anti- américanisme, mé‚me s’il est moins répandu au Canada, s’inspire souvent des mé‚mes griefs qu’en Europe. En té‚te de liste, le mépris du droit en général et du droit international en particulier.

Tout, cependant, ne va pas dans le mé‚me sens. Beaucoup de choses nous distinguent profondément des Européens. Au chapitre de l’optimisme, déjà, nous sommes sans doute plus près des Américains. Nous croyons plus volontiers à la fois à un avenir meilleur pour le Moyen-Orient et, sans doute plus que les Européens, à un retour du pendule aux États-Unis. Le fond d’ad- miration pour ce que l’Amérique a été et pourrait redevenir reste, chez beau- coup de Canadiens, presque intact.

Nous ne partageons pas non plus, pour des raisons évidentes, l’ambi- tion des Européens de faire jeu égal avec les États-Unis, ni au plan poli- tique, ni au plan économique, mé‚me si d’aucuns croient qu’une intégra- tion plus poussée avec les États-Unis nous donnerait plus de poids à Washington et ferait de nous des partenaires plus égaux.

Il y a aussi des domaines où nos intéré‚ts ne coïncident absolument pas avec ceux des Européens. C’est le cas, par exemple, de la réforme de l’OTAN. La seule chose qui nous protège pour le moment c’est l’hostilité des Américains à toute idée de rééquilibrage des rela- tions transatlantiques et les divisions qui persistent entre Européens. Au plan économique, nous avons peut-é‚tre plus à craindre d’un rapprochement que d’un conflit entre Européens et Américains. La négociation d’une nouvelle entente se ferait-elle au détriment de l’accord que nous sommes nous- mé‚mes en train de négocier avec l’Union européenne? Tout cela pour- rait-il aboutir à une entente qui s’appli- querait à l’ensemble des membres de l’Union européenne et de l’ALENA? Si oui, quand et comment serions-nous associés à la négociation?

La visite du président Bush nous interpelle à plusieurs titres. Elle nous fait, d’abord, prendre conscience de l’im- portance de l’Europe (et de l’Allemagne) pour les États-Unis. Le président Bush a jugé utile et nécessaire de dépasser bien des inimitiés personnelles et de mettre en veilleuse bien des contentieux majeurs pour venir ici reconstruire des ponts. À l’heure où nos affinités avec les Européens n’ont jamais été aussi nom- breuses, savons-nous tirer le profit maxi- mum de ce capital politique? Notre stratégie vis-à-vis de l’Europe est-elle tout à fait ce qu’elle devrait é‚tre?

Cette visite nous fait aussi réaliser que les Européens sont peut-é‚tre en passe de réussir mieux que nous à gérer leurs conflits avec les États-Unis. Voilà qui devrait aussi nous inspirer quelques réflexions.

Enfin, cette visite nous permet de constater une fois encore que, malgré toutes nos affinités avec les Européens, nos intéré‚ts sont parfois très diver- gents. Notre façon de voir et de faire les choses, quant à elle, ne sera jamais tout à fait la mé‚me et c’est sans doute la raison pour laquelle un président américain, en visite chez nous, aura toujours du mal à croire qu’il est vrai- ment à l’étranger.