Quand le Parti libéral du Québec a présenté son slogan électoral, peu avant le déclenchement des élections, en mars 2003, bien des observateurs se demandaient comment les libéraux avaient pu choisir un slogan aussi banal que « Nous sommes pré‚ts ». Après tout, si les libéraux n’étaient pas pré‚ts à gouverner après neuf longues années dans l’opposition, ils ne le seraient jamais.

Ce dont on ne pouvait se douter, c’est que ce slogan viendrait les hanter pendant une première année au pouvoir très difficile où ils ont surtout réussi à prouver que, manifestement, ils n’étaient pas pré‚ts à gouverner.

Le principal problème de Jean Charest et de son équipe tient à une mauvaise interprétation du mandat qu’ils avaient reçu le 13 avril 2003.

Au cours de l’année qui a précédé l’élection, chacune des trois formations politiques québécoises a, à tour de rôle, occupé la té‚te des sondages. À la fin, les libéraux ont remporté la faveur de l’électorat en grande partie parce qu’ils étaient le parti du centre. 

Malgré un taux de satisfaction élevé, le gouvernement du Parti québé- cois était aussi fatigué que les électeurs étaient lassés de lui. Ce gouvernement interventionniste ne savait plus quel nouveau programme inventer. L’un des points tournants de la campagne fut d’ailleurs l’éclat de rire généralisé avec lequel fut accueilli une proposition de programme de subventions pour les vacances d’été.

La jeune Action démocratique de Mario Dumont a occupé la té‚te des sondages durant l’été et une partie de l’automne qui a précédé l’élection, mais son programme très conservateur a fait peur à un électorat québécois peu enclin aux changements sociaux très radicaux.

Un virage à droite radical était sur le bulletin de vote, le 13 avril 2003, mais au nom de l’ADQ. Le Parti libéral du Québec avait plutôt choisi de se présenter comme une force d’alter- nance, centriste et modérée.

Bien sûr, son programme électoral prévoyait des mesures législatives con- troversées qu’il allait faire adopter au cours des premiers mois du mandat, mais elles ne faisaient pas du tout partie du message que les libéraux avaient mis de l’avant tout au long de la campagne.

Les Québécois avaient voté pour un parti de centre, ils se sont retrouvés avec, pour la première fois depuis plusieurs décennies, un gouvernement conservateur. Sans doute pas à la sauce Mike Harris ou Ralph Klein, mais très certainement un gouvernement déter- miné à réduire la taille de l’État.

Le manque d’expérience de l’équipe ministérielle et un sérieux pro- blème de communications se sont combinés pour compliquer la tâche du nouveau gouvernement.

Le Conseil des ministres de Jean Charest ne compte que quatre person- nes qui avaient une expérience ministérielle : M. Charest dans le gou- vernement conservateur à Ottawa; la vice-première ministre, Monique

Gagnon-Tremblay avait fait deux man- dats comme ministre du gouvernement Bourassa; le ministre des Finances, Yves Séguin, avait été ministre pour moins d’un mandat et son collègue de la sécu- rité publique, Jacques Chagnon, pen- dant quelques mois seulement sous Daniel Johnson.

L’un des résultats malheureux de ce manque d’expérience a été d’obliger le Premier ministre Charest à devenir le principal porte-parole de son gou- vernement. Avec la notable exception du ministre de la Santé, Philippe Couillard, les ministres sectoriels sont pratiquement inconnus du public et il incombe donc au premier ministre d’aller défendre les politiques et les décisions les plus controversées.

L’ennui, dans ces circonstances, c’est que le Premier ministre ne peut plus se placer en réserve ni, quand des difficultés surviennent, reculer ou faire les arbitrages nécessaires. Quand il est celui qui défend toutes les actions de son gouvernement, il se trouve à se priver en mé‚me temps d’une précieuse marge de manœuvre. Un premier mi- nistre qui ne peut plus intervenir quand un dossier tourne mal est un premier ministre qui a les mains liées derrière le dos, ce qui fut le cas de M. Charest plus souvent qu’à son tour depuis le début de son mandat.

L’autre problème lié à ce manque d’expérience a été une atmosphère de cafouillage dans la gestion des crises. Ainsi, lorsque des policiers autochtones ont été retenus pendant quelques heures par des membres de la commu- nauté de Kanesatake, près d’Oka, le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, a choisi de négocier avec les dissidents plutôt qu’avec le chef dûment élu, James Gabriel " don’t la demeure a été incendiée quelques heures plus tard. Avec comme résultat que la crise perdure et que le chef élu a été, en quelque sorte, désavoué par le gouvernement. Depuis, Québec essaie de rétablir l’autorité du Grand chef Gabriel, mais sans y réussir.

La mé‚me absence de direction a caractérisé le dossier de la construction d’une centrale au gaz à Beauharnois près de Montréal, que ce soit dans la décision d’aller de l’avant ou le repli stratégique. Le gouvernement a avancé trop vite, puis reculé, se trouvant à mécontenter tout le monde.

De mé‚me, la promesse électorale irresponsable de permettre la défusion des grandes villes se solde par une opéra- tion où le gouvernement a réussi à mécontenter tout le monde. Les partisans des grandes villes trouvent inacceptable que le gouvernement ait maintenu les nouvelles villes dans un climat d’incerti- tude, pratiquement depuis leur création. Les partisans des défusions en veulent au gouvernement car ils ne pourront pas retrouver leur municipalité avec tous ses anciens pouvoirs mé‚me dans le cas d’un référendum gagnant.

Ces difficultés sont exacerbées par des problèmes de communication gouvernementale. Le Premier ministre Charest a pris bien peu de temps pour expliquer ses décisions, se contentant la plupart du temps de dire qu’il ne fai- sait qu’appliquer son programme élec- toral. Sauf qu’on ne devrait pas é‚tre en train d’expliquer son programme un an après les élections…

Le gouvernement a largement agi comme si le mandat qu’il avait reçu le 13 avril dernier lui donnait carte blanche pour les quatre prochaines années. Il a fallu des sondages montrant qu’un nombre record " 70 p. 100 " des citoyens du Québec étaient insatisfaits du gouvernement Charest pour que celui-ci comprenne qu’il lui fallait aller vers les citoyens et tenter de créer un consensus autour de ses réformes.

Pour essayer de dégager ce consen- sus, M. Charest a annoncé qu’il aurait recours au processus qui avait fait la fortune de Lucien Bouchard au tout début de son mandat, soit une série de sommets socio-économiques, où les représentants de la société civile seront invités à s’exprimer.

Mais dans le contexte d’un gou- vernement qui atteint des records d’impopularité, l’exercice devient beaucoup plus périlleux et pourrait n’é‚tre, au mieux, qu’un exercice de limitation des dégâts.

Malheureusement pour M. Charest, ce qui a sans doute été sa plus grande réussite n’aura pas beaucoup ému l’opinion publique québécoise, encore échaudée par les échecs constitutionnels des années 1990. Pourtant, la création du conseil de la fédération, combinée avec le départ de Jean Chrétien, pourrait bel et bien conduire à une nouvelle ère dans les relations Québec-Canada.

La création mé‚me du Conseil a été une grande victoire pour M. Charest qui a réussi à convaincre des premiers ministres récalcitrants de créer une nouvelle structure. Cette structure donnera pour la première fois aux provinces un moyen de partager leur expertise, en particulier sur les ques- tions fiscales, avant de se présenter aux rencontres fédérales-provinciales.

Un des grands mystères du fédéralisme canadien a toujours été le manque d’expertise des provinces qui se fiaient le plus souvent sur Ottawa pour faire les calculs à leur place et se retrouvaient parfois avec de grandes surprises, comme le dossier des taxes collectées en trop, il y a quelques années.

Que ce soit en matière de péréquation ou de contribution fédérale à la santé, les provinces ont tout intéré‚t à mettre en commun leur expertise. À ce sujet, le Québec a longtemps été la province qui faisait le plus d’études sur ces questions. Le Conseil servira, dans les faits, à rendre ces études disponibles à tous et aidera à faire en sorte que les chiffres présentés soient ceux qui reflètent la position de toutes les provinces plutôt que d’une seule. De mé‚me, le Conseil pourrait se révéler un joueur essentiel dans le nécessaire rééquilibrage des forces au sein de la fédération canadienne.

L’arrivée au pouvoir du premier gouvernement fédéraliste en une décennie à Québec permet à la province de jouer un rôle beaucoup plus actif, autant dans les relations entre les provinces qu’avec le gou- vernement central.

Fort d’une expérience comme ministre fédéral et après six ans à la té‚te du Parti libéral du Québec, Jean Charest est sans doute le Premier mi- nistre le mieux au fait des dossiers fédéraux-provinciaux que le Québec ait connu depuis Jean Lesage. Il est malheureux que ses réalisations dans ce domaine aient été éclipsées dans les manchettes par ses difficultés avec l’administration quotidienne.

En visite à Londres, au début de l’an- née, M. Charest confiait candidement que son gouvernement voulait mettre en œuvre tous les projets impopulaires au cours de la première année de son man- dat pour ensuite tenter de se réconcilier avec l’électorat grâce à des mesures plus populaires. Or, les prochains mois s’an- noncent tout aussi difficiles que les pre- miers, avec les référendums sur les défusions et alors que le gouvernement doit amorcer la toujours périlleuse ronde de négociations avec les syndicats de la fonction publique.

À première vue, en tout cas, il est loin d’é‚tre évident que la seconde année du gouvernement Charest lui permettra de se rendre beaucoup plus populaire que la première.