L’essor économique de la Chine est aujourd’hui un fait indéniable et ce, malgré les innombrables problèmes, anciens comme nouveaux, qui l’accompagnent. Depuis que la Chine s’est engagée dans un processus de réformes et d’ouverture en 1978, son PIB a connu une crois- sance annuelle de 9,4 p. 100 passant de 147 milliards $ US à 2 240 milliards $ US en 2005, alors que le PIB par habitant passait de 340 à plus de 1700 $ US ; le nombre de personne en situation de pauvreté a ainsi été réduit de 300 millions à moins de 100 millions. Cependant, c’est l’ascension des industries manufacturières chinoises sur le marché interna- tional qui suscite le plus de réactions dans le monde.

Au cours de ces 27 années, la part de la Chine dans le commerce mondial est passée de moins de 1 p. 100 à plus de 6 p. 100, ce qui la place au troisième rang des plus grandes puissances mondiales. À cet égard, les qualificatifs accordés à la Chine sont légion : de « moteur économique du monde » à « centre industriel planétaire », en passant par « usine mondiale » et « col bleu du monde ». Certains croient mé‚me assister à « l’invasion » du « made in China » et de ses corollaires, et on craint la délocalisation, et donc la fermeture d’entreprises dans les pays occidentaux, ainsi que la perte de parts de marché d’autres pays en développe- ment. Malgré l’abondance des écrits sur ce sujet, le débat sur la réalité du « made in China » demeure aujourd’hui fort confus et plutôt émotionnel.

Or, la réalité n’est pas si univoque. À cet égard, trois faits méritent d’é‚tre rappelés.

Primo, globalement, la Chine n’occupe pas aujourd’hui une place dominante dans l’industrie manufacturière mon- diale. En effet, bien qu’elle soit actuellement le premier pro- ducteur d’une centaine de produits, dont 80 biens manufac- turiers répartis dans plus de 10 secteurs, elle ne réalise que 5 p. 100 de la production industrielle mondiale, loin derrière les États-Unis (20 p. 100), le Japon (15 p. 100) et l’Allemagne. Elle est parti- culièrement faible dans les industries relatives aux équipements où la valeur ajoutée est beaucoup plus importante (une part de 30 p. 100 dans l’ensemble des industries manufacturières chinoises contre 42 p. 100 aux États-Unis, 44 p. 100 au Japon et 46 p. 100 en Allemagne). Par ailleurs, elle n’atteint pas actuellement le niveau tech- nologique nécessaire pour devenir un centre manufac- turier mondial car elle est très dépendante des technologies avancées provenant de l’é- tranger, et ce, dans la quasi- totalité de ses industries.

Secondo, la Chine n’est pas le principal maître des produits « made in China ». D’une part, il convient de faire une distinction entre les produits des entreprises chi- noises (made by China) et ceux des fi- liales des entreprises étrangères implan- tées en Chine (made in China). En fait, depuis 1978, l’ensemble des réformes mises en place en Chine a eu pour but d’attirer les investissements directs étrangers, afin d’obtenir les capitaux et les technologies nécessaires au développement du pays. Selon le mi- nistère du commerce chinois, on compte aujourd’hui en Chine environ 500 000 entreprises à capitaux étrangers qui contribuent à plus de 33,4 p. 100 de la production industrielle chinoise et à plus de 60 p. 100 des exportations chi- noises (www.mofcom.gov.cn). D’autre part, les produits « made in China » sont souvent le résultat d’une produc- tion organisée globalement, faisant intervenir des composantes produites dans différents pays. Pensons par exem- ple aux 12 millions de portables vendus en 2005 par la Chine aux États-Unis : la majorité des pièces clés (écrans, logi- ciels, cartes son, disques durs, etc.) sont en réalité importées de partout dans le monde pour é‚tre assemblées en Chine. La véritable contribution chinoise dans ce cas ne dépasse mé‚me pas 30 p. 100 de la valeur finale du produit transigé.

Tertio, le développement des pro- duits « made in China » a été, à bien des égards, très bénéfique pour la Chine où la pauvreté et la pression pour l’emploi sont particulièrement importantes. Plus de 80 000 000 d’em- plois en Chine sont aujourd’hui directement reliés aux activités d’ex- portation. La Chine a pu ainsi dégager un surplus commercial annuel de l’or- dre de 40 à 50 milliards $ US (plus de 100 milliards en 2005) et occuper la première place depuis peu au niveau de la possession des devises étrangères. Le travail de sous-traitance pour le compte des pays développés a égale- ment permis à plusieurs entreprises chinoises de réaliser un apprentissage technologique et managérial. Ainsi, leur compétitivité ne se limite plus uniquement au faible coût de la main- d’œuvre. Selon le rapport sur la com- pétitivité européenne, réalisé par la commission européenne en 2004, dans plusieurs branches manufacturières, la productivité chinoise est déjà plus élevée que celle des pays européens et elle est, globalement, bien supérieure à celle des autres pays en développe- ment. Douze minutes suffisent à un ouvrier chinois pour fabriquer une chemise, alors qu’il en faut 22 à un Indien et 30 à un Mexicain. Il est à noter cependant que les Chinois ne sont pas les seuls bénéficiaires de ces produits. Au contraire, ils ne retien- nent qu’une faible partie des ressources créées. Bien que la quantité exportée soit importante, la Chine perd en réalité énormément en terme d’échange car 85 p. 100 des produits « made in China » sont destinés à des marques étrangères. Ainsi, pour acheter un Airbus A-380, la Chine doit exporter 800 millions de chemises. Une poupée Barbie, produite à 2 $ US en Chine, sera vendue en moyenne 16 $ US aux États-Unis.

Il est clair que la Chine occupe aujourd’hui une place très impor- tante dans l’économie mondiale. Cela tient autant à son poids économique relatif qu’aux impacts engendrés par son essor rapide. Toutefois, il est exagéré de la qualifier déjà d’« usine mondiale » au mé‚me titre que les quelques empires industriels du passé et du présent. La Chine devrait plutôt é‚tre considérée comme un pays qui n’est aujourd’hui qu’un atelier d’assemblage mondial, mais qui vise à devenir un centre indus- triel mondial. Cependant, tout indique que ce passage ne pourra se faire sans heurts et que de nombreuses conditions fondamentales s’imposent encore à elle. Quelques problèmes sont assez révéla- teurs à cet égard :

  • Pour fabriquer un mé‚me produit, la Chine utilise sept fois plus d’énergie que le Japon, et cinq fois plus que l’Europe. Les entreprises chi- noises de sidérurgie consomment 40 p. 100 plus de ressources énergé- tiques ; le secteur de l’électricité, 50 p. 100. Environ 10 000 yuans de PIB réalisés coûtent à la Chine cinq fois plus d’eau et trois fois plus d’é- nergie que dans les pays développés.

  • Depuis 2000, selon Libération, la Chine est responsable d’une aug- mentation de 40 p. 100 de la demande mondiale de pétrole et, en 2003, d’une augmentation de 60 p. 100 de la demande mondiale en métaux non ferreux. D’après L’expansion, la Chine a consommé, en 2004, 20 p. 100 de la production mondiale d’aluminium, 35 p. 100 de la production mondiale d’acier et 45 p. 100 de celle de ciment, avec seulement 5 p. 100 de la pro- duction manufacturière mondiale. Ainsi, la moitié de l’augmentation de l’indice des prix des matières premières au cours des dernières années lui est attribuable.

  • Aujourd’hui, la majorité des 15 villes les plus polluées au monde se trouve en Chine. Le pays souffre aussi d’une érosion des sols et d’un réel problème de pollution globale : pollution atmosphérique, pollution des eaux, pluies acides… Une dépense équivalente à 15 p. 100 du PIB a du é‚tre engagée pour réparer les dégâts environmentaux.

  • C’est souvent la réduction des salaires et la détérioration des con- ditions de travail des ouvriers qui ont permis aux entreprises chi- noises d’é‚tre compétitives, car le niveau de bénéfices est déjà extré‚mement bas (3 à 5 p. 100 dans bien des cas).

  • Le développement des produits «madeinChina»seheurteàde plus en plus de résistance de par le monde. Ainsi, entre 1995 et 2004, les pays membres de l’Organisation mondiale du com- merce ont initié plus de 2 537 plaintes d’antidumping. Les pro- duits fabriqués en Chine étaient la cause de 356 d’entre eux, ce qui représente 1/7 du total.

Malgré ces problèmes, il serait hasardeux de conclure à une « crise imminente » en Chine ou à un « échec économique », comme certains l’ont conclu. Certes, étant un pays en voie de développement et surtout un pays en transition, ce dont la Chine ne manque pas aujourd’hui, c’est bien de problèmes. Cependant, le fort potentiel de croissance économique de ce pays, la grande capacité d’apprentissage de ses entreprises, l’important pouvoir de mobilisation des ressources de son gou- vernement sont des éléments majeurs qui relativisent la gravité de la situa- tion. Bien qu’il soit encore trop tôt pour évaluer l’impact réel de la nou- velle stratégie de développement adop- tée par le gouvernement chinois depuis 2003 sur le plan social, écologique et économique, il est clair que l’empire du Milieu possède plusieurs atouts pour continuer sur sa lancée.

À bien des égards, la Chine est un pays atypique, car elle possède en mé‚me temps des avantages absolus au niveau des coûts, des avantages comparatifs au niveau de la productivité et mé‚me des avantages compétitifs dans plusieurs segments du secteur technologique.

Un tissu industriel de plus en plus complet et efficace, un réservoir de capi- tal humain rural, certes peu qualifié, mais enclin à travailler pour un salaire bas, une stabilité politique assurée par un régime totalitaire qui met la croissance économique au centre de ses priorités, une domination de plus en plus forte des entreprises privées chinoises dans les industries, une présence importante des firmes étrangères, l’existence d’une infra- structure importante et relativement peu coûteuse, une politique d’incitations économiques agressive du gouverne- ment sont autant de facteurs qui ont contribué et qui semblent susceptibles de continuer à contribuer à l’ascension des produits « made in China » sur le marché international. Plusieurs experts s’accordent à dire que la Chine va encore accentuer sa place dans le secteur manufacturier, et va occuper, par ailleurs, une place de plus en plus importante dans le domaine des hautes tech- nologies. En mai 2005, la revue The Economist affirmait mé‚me que la Chine était sur le point de devenir un labora- toire mondial, se tournant d’ores et déjà vers les activités plus enrichissantes. Une étude de Goldman Sachs publiée en octobre 2003 indiquait que le PIB de la Chine devrait dépasser celui de l’Allemagne d’ici à 2007, celui du Japon en 2015 et celui des États-Unis vers 2040.

Les échanges commerciaux entre la Chine et le Canada se sont accrus de manière significative mais dans des proportions différentes selon qu’ils s’ef- fectuent dans le sens Canada-Chine ou Chine-Canada. Le solde de la balance commerciale canadienne était toujours négatif, laissant apparaître en 2005 un déficit de 22,4 milliards $ CAN. Cette tendance est de plus en plus lourde depuis 10 ans, le déficit ayant été multiplié par 9 entre 1995 et 2005. De plus, selon le Conference Board of Canada, cette situation risque de se détériorer encore davantage dans les années qui viennent (voir le Graphique 1). La balance commerciale du Québec avec la Chine est dans une situation similaire, les importations étant quatre fois supérieures aux exportations de la province.

Il est à noter pourtant qu’il existe, dans cette relation, une réalité cachée : celle des gains procurés au Canada. En effet, selon plusieurs études améri- caines récentes, les importations de produits « made in China » auraient permis aux consommateurs américains d’épargner quelque 60 milliards $ US par an dans les années 1990. Étant donné que la valeur des échanges commerciaux sino-canadiens représente près de 1/10 de celle des échanges sino- américains, nous pouvons estimer que, grâce à la consommation des produits bon marché « made in China », ce sont plusieurs milliards de dollars qui peu- vent é‚tre épargnés chaque année, ou dépensés pour d’autres biens, par les Canadiens à revenus moyens. Par ailleurs, depuis plusieurs années, le Canada importe davantage de biens d’équipement que de biens de consom- mation en provenance de la Chine, ce qui montre que nos entreprises tendent davantage à profiter des avantages con- currentiels chinois pour se moderniser afin d’é‚tre plus fortes et plus compéti- tives sur la scène internationale. Enfin, la relation commerciale avec la Chine constitue un moteur de croissance pour l’économie canadienne, étant donné l’importance croissante des exporta- tions canadiennes vers la Chine.

Il est évident que beaucoup reste à faire pour que les entreprises québé- coises et canadiennes puissent mieux faire face aux bouleversements liés à l’émergence de la Chine. Étant donné la particularité de l’économie et de l’entreprise québécoise, nous devons, plus que jamais, savoir nous position- ner sur le plan stratégique. Autrement dit, savoir faire un choix entre de nom- breuses possibilités devient un impératif essentiel. Parmi les options, on peut :

  • faire cavalier seul : exceller dans les domaines où nous détenons des atouts distincts ou là où il y a des enjeux stratégiques pour notre avenir ;

  • faire faire : délocaliser certaines activités dans lesquelles nous avons peu d’avantages concurrentiels afin d’exploiter les forces de la Chine pour renforcer notre compétitivité internationale ;

  • faire ensemble : exploiter la complémentarité et la synergie sous forme de partenariat ;

  • ne pas faire ou ne plus faire : é‚tre capable de mener des changements radicaux nécessaires afin d’assurer la pérennité des entreprises.

Ainsi, ce qui importe aujourd’hui pour les entreprises québécoises et cana- diennes, c’est de pouvoir profiter des fac- teurs concurrentiels de la Chine en leur faveur. Il ne s’agit pas de vouloir battre la Chine à tout prix et encore moins de rompre les liens avec elle. Pour réussir, il faut que les entreprises mettent l’accent sur le développement de nouvelles com- pétences distinctes, au lieu de tenter uniquement de préserver tout ce qui existe. Il faut savoir faire autrement que les concurrents principaux, au lieu de se contenter de les suivre passivement. Certes, la stratégie de faire faire a des conséquences négatives sur l’emploi. Mais, une délocalisation sélective et réfléchie représente aujourd’hui dans plusieurs domaines un moyen majeur permettant d’améliorer la compétitivité internationale de nos entreprises et mé‚me d’éviter la disparition complète de filières industrielles.

L’émergence de la Chine ne se réduit pas simplement à la montée en puissance d’un adversaire intouchable, mais se traduit bien au contraire par un incroyable vivier de possibilités pour les entreprises québécoises et canadiennes de prospérer et de se développer. Ce nouvel entrant dans l’économie mon- diale doit é‚tre considéré tout autant comme un féroce compétiteur que comme un partenaire d’affaires stratégique et profitable.

En effet, cet incroyable marché chi- nois représente un potentiel de crois- sance extré‚mement fort, offrant de multiples possibilités d’affaires pour les entreprises québécoises et canadiennes : la classe moyenne chinoise représente déjà 20 p. 100 de la population et son niveau de vie augmente avec la crois- sance du pays. La consommation de la population rurale commence à aug- menter significativement et la crois- sance du secteur tertiaire prend une part de plus en plus importante également. Dans son nouveau plan de développe- ment, la Chine vise à doubler, en 2010, le PIB par habitant et à atteindre le niveau de vie d’un pays développé en 2050. On prévoit qu’en 2015, la Chine sera le deuxième plus grand marché de produits de luxe ; elle connaît déjà aujourd’hui une croissance annuelle de 20 p. 100 dans ce secteur. Elle est déjà devenue au cours de ces dernières années un très gros importateur, du fait de ses énormes besoins en biens de con- sommation de qualité, en équipements industriels et en ressources.

La Chine est cependant un pays très complexe. En plus de la grande dis- tance géographique qui complique la gestion opérationnelle et l’exercice de contrôle, le rôle de l’État chinois, en tant que promoteur, programmeur, pro- tecteur et mé‚me producteur, représente des difficultés supplémentaires pour les entreprises canadiennes et québécoises désireuses d’exploiter ce marché. De plus, les spécificités culturelles chinoises constituent des défis d’autant plus importants qu’il existe des sous-cultures très différentes au sein de la Chine à cause du sous-développement. Par ailleurs, la transformation, parfois brutale, de la Chine engendre de multiples risques, confusions et incertitudes qu’il est parfois difficile d’évaluer et de com- prendre. Le marché chinois en lui-mé‚me s’avère aujourd’hui particulièrement concurrentiel, en raison de la présence d’un nombre très important de multina- tionales et d’entreprises performantes.

Le nouvelle compétition interna- tionale remet en cause de nombreuses pratiques managériales développées dans un contexte local et exige le développement de nouvelles compé- tences. Pour faire face à l’émergence de la Chine, il faut que les entreprises québécoises et canadiennes adoptent une approche plus proactive, plus réfléchie et plus adaptée à ce marché compliqué mais prometteur. Par con- séquent, elles ont besoin d’é‚tre mieux informées, mieux outillées et mieux soutenues. En somme, le position- nement stratégique de nos entreprises dans ce nouveau contexte internatio- nal n’est plus une option, mais bien un impératif.

 

Cet article fait suite à une présentation effectuée lors du colloque « Le Québec face au géant chi- nois » organisé par le CERIUM et HEC de Montréal, le 17 mars 2006.