Plusieurs s’en doutaient, mais c’est maintenant confirmé par les données : au Québec, plus une personne souscrit aux théories complotistes qui circulent sur les réseaux sociaux, plus elle est susceptible de refuser la vaccination contre la COVID-19.

Dans le cadre de sondages menés au printemps et à l’automne 2021 par l’équipe de Mélissa Généreux de l’Université de Sherbrooke (UdeS) et réalisé dans le cadre d’un projet international financé par les Instituts de recherche en santé du Canada, nous avons voulu étudier les réponses psychologiques et comportementales en lien avec la pandémie. En collaboration avec Alexandre Blanchet de l’École nationale d’administration publique (ÉNAP), une partie de ces données ont été analysées afin de mieux comprendre le rôle du complotisme dans l’acceptation vaccinale.

Puisque le Québec rapporte un des taux de vaccination parmi les plus élevés du monde, le but de cet examen était d’évaluer en particulier l’effet de la pensée complotiste sur l’acceptation vaccinale au Québec. Après l’analyse des données, il apparaît clairement que la probabilité de recevoir le vaccin chute abruptement lorsque le niveau de complotisme dépasse le niveau moyen.

Alors qu’une personne présentant un faible niveau de complotisme affiche une probabilité de 100 % d’acceptation vaccinale de 100 %, une personne typique montrant un niveau de complotisme très élevé avait une probabilité d’au plus 30 % d’accepter le vaccin au printemps 2021, et d’au plus 40 % à l’automne 2021.

Les théories complotistes, un travail de sape des mesures sanitaires

De quoi parle-t-on lorsqu’on évoque les théories du complot ? De façon générale, il s’agit d’argumentaires cherchant à démontrer qu’un groupe d’acteurs s’entendrait secrètement afin d’atteindre un objectif malveillant. Auparavant peu visibles, les théories du complot se retrouvent maintenant au cœur de l’actualité, amplifiées par les médias sociaux et la rapidité de l‘internet.

La pandémie de COVID-19 et les nombreux enjeux et débats qu’elle a suscités ont pu, dans certains cas, apporter de l’eau au moulin des théories du complot. La dissémination des argumentaires complotistes dans la population pose toutefois un important défi collectif, parce qu’ils affaiblissent volontairement le lien de confiance entre le public et les institutions démocratiques et scientifiques.

Les meilleurs travaux académiques récents soulignent l’importance de la confiance envers les institutions dans l’adhésion du public aux mesures sanitaires en temps de pandémie. Il est aussi largement accepté que les vaccins demeurent l’outil de santé publique le plus important pour endiguer la pandémie de COVID-19.

Compte tenu de leur nature même, il n’est pas surprenant que les discours complotistes remettent en question l’efficacité et la sécurité de la vaccination. En Europe, les gens qui se laissent persuader par ces argumentaires parallèles montrent de plus faibles niveaux d’acceptation des vaccins.

Qu’en est-il au Québec ?

Une première phase du sondage a eu lieu en mai et juin 2021, et une seconde en octobre 2021. Pour chacune de ces vagues, les répondants ayant déjà été vaccinés ou ayant l’intention de l’être ont été regroupés comme « favorables à la vaccination », alors que ceux affirmant être hésitants ou ne pas avoir l’intention d’être vaccinés ont été identifiés comme « réfractaires au vaccin ».

La sympathie des répondants aux théories complotistes a été mesurée et standardisée à l’aide d’énoncés auxquels les répondants devaient associer une cote de 1 à 5 pour signifier s’ils étaient « totalement en désaccord » (codé 1) ou « totalement en accord » (codé 5).

Adaptés du Short Form Flexible Inventory of Conspiracy Suspicions, une échelle générique permettant d’évaluer le niveau de vision complotiste applicable à tout sujet ou événement controversé, ces énoncés étaient les suivants :

  • La vérité sur « la soi-disant pandémie de la COVID-19 » est cachée au public;
  • Les gens doivent se réveiller et commencer à poser des questions sur « la soi-disant pandémie de la COVID-19 »;
  • Les questions légitimes sur « la soi-disant pandémie de la COVID-19 » sont réprimées par le gouvernement, les médias et les universités;
  • Des journalistes, des scientifiques et des responsables gouvernementaux sont impliqués dans un complot visant à dissimuler des informations importantes sur « la soi-disant pandémie de la COVID-19 »;
  • Une enquête impartiale et indépendante sur « la soi-disant pandémie de la COVID-19 » montrerait une fois pour toutes qu’on nous a grandement menti.

Évaluer l’impact du complotisme sur l’acceptation vaccinale requiert aussi la prise en compte de l’âge, du genre, de la langue et du niveau d’éducation. Nous avons donc intégré ces facteurs dans un modèle statistique.

Pour illustrer les résultats de manière aussi intuitive que possible, nous avons utilisé les résultats du modèle pour estimer les probabilités d’acceptation vaccinale d’une femme francophone âgée entre 45 et 54 ans et ayant fréquenté le collège, le cégep ou ayant fait un peu d’université sans atteindre un baccalauréat.

Nous avons estimé ces probabilités pour cette femme selon tous les niveaux de complotisme qu’elle pourrait avoir, et selon qu’elle ait répondu au printemps ou à l’automne 2021. Cela nous permet donc de « garder constantes » toutes les caractéristiques pertinentes de la personne et de ne faire varier que ce qui nous intéresse, c’est à dire le niveau de complotisme et le moment où les réponses ont été données.

Ces probabilités sont illustrées à la figure suivante.

Les résultats sont clairs : la pensée complotiste est très fortement reliée à une diminution de l’acceptation vaccinale, et la probabilité d’obtenir un vaccin chute dramatiquement lorsque l’adhésion aux théories du complot passe au-dessus du niveau moyen. Au final, le répondant moyen montrant un niveau de complotisme très élevé avait une probabilité oscillant entre 2 2% et 30 % d’accepter le vaccin au printemps 2021 et entre 29 % et 40 % à l’automne 2021. À l’opposé, une personne présentant un niveau de complotisme faible avait 100 % de probabilité d’accepter le vaccin.

Les données révèlent aussi que, même si elle chute dans le même rapport inverse de l’augmentation du complotisme, l’acceptation vaccinale est généralement plus élevée au sondage de l’automne qu’à celui du printemps. Cela suggère que même si l’adhésion aux théories du complot diminuait l’acceptation vaccinale de manière similaire au printemps et à l’automne, l’acceptation vaccinale a cependant augmenté pour toutes les catégories de répondants, y compris chez ceux avec des idées complotistes plus fortes.

Le fait que bien peu de cas d’effets secondaires graves n’aient été répertoriés alors que des millions de personnes ont été vaccinées a probablement contribué à diminuer les appréhensions initiales. Mais il semble aussi assez clair que l’imposition d’un passeport vaccinal et l’établissement d’une norme sociale favorisant la vaccination aient progressivement convaincu des personnes initialement plus hésitantes.

À cet égard, il est intéressant de remarquer que la popularité de la troisième dose de vaccin a été nettement inférieure aux deux premières : d’une part, cette dose de rappel n’a pas été exigée dans le passeport vaccinal et, d’autre part, le discours gouvernemental quant à son importance a été beaucoup moins clair.

Mise en garde pour la suite…

La pensée complotiste joue un rôle crucial dans l’acceptation vaccinale partout au Canada et l’analyse des données montrent que le Québec ne se distingue pas à cet égard.

Mais au-delà des besoins psychologiques et sociaux qui peuvent expliquer pourquoi certains individus se laissent séduire par cette pensée, il faut réitérer que la vague qui porte les théories du complot est associée à une perte de confiance envers les institutions collectives.

Dans ce contexte et dans la mesure où des travaux récents suggèrent que la pandémie a considérablement entamé la confiance envers les institutions démocratiques, il semble évident que d’importants efforts doivent être entrepris pour rétablir la confiance et minimiser la progression des mouvements complotistes.

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Alexandre Blanchet
Alexandre Blanchet dirige depuis 2018 l’équipe d’analyse de données de la Chaire CREVAJ de l’École nationale d’administration publique ainsi qu’un projet portant sur les perceptions des Québécois à l’égard des assistés sociaux de la CHAIRE EMDH de l’Université Téluq. Il est spécialisé en psychologie politique et en application des méthodes quantitatives en sciences sociales.
Mélissa Généreux
Mélissa Généreux est médecin spécialiste en santé publique et médecine preventive et professeure agrégée à l’Université de Sherbrooke, et médecin-conseil à la Direction de santé publique de l’Estrie. Elle dirige une large étude sur les conséquences sociosanitaires des inondations printanières de 2019 et une autre sur la réponse psychologique et comportementale à la pandémie de COVID-19.

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