{"id":262854,"date":"2010-09-01T04:00:00","date_gmt":"2010-09-01T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/policyoptions.irpp.org\/issues\/des-usages-politiques-de-la-statistique\/"},"modified":"2025-10-07T20:20:19","modified_gmt":"2025-10-08T00:20:19","slug":"des-usages-politiques-de-la-statistique","status":"publish","type":"issues","link":"https:\/\/policyoptions.irpp.org\/fr\/2010\/09\/des-usages-politiques-de-la-statistique\/","title":{"rendered":"Des usages politiques de la statistique"},"content":{"rendered":"<p class=\"dropcap-big\">Dans un texte publi\u00e9 en 1999 dans la revue<em>\u00a0Techniques d&#8217;enqu\u00eate<\/em>\u00a0et qu&#8217;il faudrait relire attentivement aujourd&#8217;hui \u00e0 la lumi\u00e8re des \u00e9v\u00e9nements des derni\u00e8res semaines, l&#8217;ancien statisticien en chef du Canada, Ivan P. Fellegi, s&#8217;interrogeait sur les cons\u00e9quences, pour les syst\u00e8mes statistiques, d&#8217;un certain nombre de transformations ou de certaines tendances \u00e9conomiques, d\u00e9mographiques et sociales comme la mondialisation, la r\u00e9volution informatique, les pressions environnementales et d\u00e9mographiques et le nouveau contexte des finances publiques marqu\u00e9 par l&#8217;endettement.<\/p>\n<p>Si ces syst\u00e8mes, \u00e0 l&#8217;interne, devaient, disait-il, s&#8217;adapter \u00e0 un nouvel environnement et donc privil\u00e9gier la flexibilit\u00e9, ils devaient aussi \u00e9laborer une strat\u00e9gie externe reposant sur trois piliers : premi\u00e8rement, les valeurs fondamentales des bureaux statistiques, \u00e0 savoir \u00ab l&#8217;int\u00e9grit\u00e9 scientifique du syst\u00e8me statistique \u00bb, \u00ab la confidentialit\u00e9 des renseignements statistiques \u00bb et la r\u00e9duction au minimum du \u00ab fardeau de d\u00e9claration [&#8230;] gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;exploitation des dossiers administratifs, \u00e0 l&#8217;\u00e9chantillonnage et \u00e0 d&#8217;autres m\u00e9thodes statistiques \u00bb ; deuxi\u00e8mement, la pertinence ; et troisi\u00e8mement, l&#8217;ind\u00e9pendance politique. Il constatait aussi que ces deux derniers piliers peuvent entrer en conflit : \u00ab Le syst\u00e8me statistique a d&#8217;autant plus de chance d&#8217;\u00eatre pertinent qu&#8217;il se rapproche du processus d&#8217;\u00e9laboration des politiques [&#8230;] ; toutefois, ce rapprochement peut r\u00e9duire l&#8217;objectivit\u00e9 politique ou, du moins, la perception que l&#8217;on en a \u00bb. Et il\u00a0ajoutait que le \u00ab meilleur moyen de r\u00e9soudre cet \u00e9ventuel conflit d\u00e9pend des circonstances nationales \u00bb.<\/p>\n<p>Quelles sont donc ces circonstances nationales, dans le cas qui nous occupe? Un gouvernement conservateur minoritaire, fortement marqu\u00e9 par ses origines r\u00e9formistes? Un fort consensus chez les scientifiques et les politiciens quant \u00e0 l&#8217;utilit\u00e9 des statistiques? Une opinion publique divis\u00e9e r\u00e9gionalement? Voyons voir.<\/p>\n<p class=\"dropcap\">Depuis le 26 juin 2010, le d\u00e9bat sur l&#8217;abolition du questionnaire long \u00ab obligatoire \u00bb du recensement canadien et son remplacement par une enqu\u00eate \u00ab volontaire \u00bb a occup\u00e9 passablement de monde.<\/p>\n<p>Rappelons bri\u00e8vement les faits : arguant du caract\u00e8re inquisiteur et indiscret du questionnaire long (constitu\u00e9 de nombreuses questions portant sur la langue, l&#8217;origine ethnique, les minorit\u00e9s visibles, le logement, etc.) administr\u00e9 \u00e0 20 p.100 de la population canadienne et surtout de son caract\u00e8re obligatoire (le refus de r\u00e9pondre \u00e9tant \u00e9ventuellement sanctionn\u00e9 par l&#8217;emprisonnement), le gouvernement de Stephen Harper a \u00e9limin\u00e9 de fait les questions du questionnaire long (c&#8217;est le Conseil des ministres qui approuve le questionnaire du recensement). Une enqu\u00eate volontaire administr\u00e9e \u00e0 30 p. 100 de la population devrait prendre le relais.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s vite, l&#8217;opposition \u00e0 cette d\u00e9cision s&#8217;est organis\u00e9e. Elle a pris la forme de lettres adress\u00e9es au premier ministre ou au ministre de l&#8217;Industrie, Tony Clement, responsable de Statistique Canada, de textes dans les journaux et m\u00eame de manifestations.<\/p>\n<blockquote><p>L\u2019absence habituelle de d\u00e9bats durant l\u2019\u00e9t\u00e9 aura permis, certes, \u00e0 cette th\u00e9matique a priori technique de prendre beaucoup de place et de s\u2019imposer comme un objet politique. Mais c\u2019est aussi parce que, au fond, les protagonistes, et les journalistes au premier chef,\u00a0ont compris que cela touchait \u00e0 quelque chose de primordial: la production de faits chiffr\u00e9s autorisant un d\u00e9bat d\u00e9mocratique.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le pr\u00e9sent texte s&#8217;inscrit dans la longue liste d&#8217;interventions \u00e9crites sur le sujet. Comme la quasi-totalit\u00e9 d&#8217;entre elles, il se positionne dans le camp de ceux qui r\u00e9prouvent cette abolition. Toutefois, il ne se limitera pas \u00e0 un plaidoyer qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 fortement diffus\u00e9. Tout n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 dit sur le sujet, mais presque. Il nous a donc sembl\u00e9 important de prendre le d\u00e9bat comme objet d&#8217;analyse et d&#8217;en cerner les effets \u00e0 plusieurs niveaux. Nous verrons que cela nous en apprend beaucoup, en fait, sur le fond m\u00eame du d\u00e9bat. Nous tenterons \u00e9galement de situer ce d\u00e9bat dans un contexte plus vaste : par exemple, il n&#8217;est pas sans int\u00e9r\u00eat de retourner \u00e0 quelquesuns des traits du r\u00e9gime statistique actuel, \u00e9voqu\u00e9s d&#8217;ailleurs par Fellegi dans son texte de 1999. On comprendra ainsi pourquoi celui-ci s&#8217;est rang\u00e9 sans ambigu\u00eft\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 des critiques de l&#8217;abolition.<\/p>\n<p class=\"dropcap\">Depuis le 26 juin, donc, les m\u00e9dias parlent beaucoup de statistiques, de recensement, de questionnaire court, de questionnaire long, d&#8217;obligation de r\u00e9pondre, de Statistique Canada, et les noms de Ivan P. Fellegi et de Munir Sheikh (le successeur du premier \u00e0 la t\u00eate de Statistique Canada) sont maintenant connus de beaucoup.<\/p>\n<p>L&#8217;absence habituelle de d\u00e9bats durant l&#8217;\u00e9t\u00e9 aura permis, certes, \u00e0 cette th\u00e9matique a priori technique de prendre beaucoup de place et de s&#8217;imposer comme un objet politique. Mais c&#8217;est aussi parce que, au fond, les protagonistes, et les journalistes au premier chef, ont compris que cela touchait \u00e0 quelque chose de primordial : la production de faits chiffr\u00e9s autorisant un d\u00e9bat d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>Le premier effet que la d\u00e9cision du gouvernement conservateur canadien a g\u00e9n\u00e9r\u00e9, c&#8217;est donc de rappeler \u00e0 tout le monde cette \u00e9vidence : les bons chiffres sont n\u00e9cessaires au d\u00e9bat d\u00e9mocratique. Les opposants ont ainsi affirm\u00e9 que l&#8217;abandon du questionnaire long obligatoire allait g\u00e9n\u00e9rer des donn\u00e9es de moindre qualit\u00e9, et donc un appauvrissement de ce d\u00e9bat, puisque certains groupes (les immigrants, les Autochtones, les plus d\u00e9munis, les plus riches) sont moins susceptibles ou d\u00e9sireux que d&#8217;autres de r\u00e9pondre massivement \u00e0 une enqu\u00eate volontaire. Les sympathisants, peu nombreux en dehors des cercles conservateurs (du moins chez les \u00ab \u00e9lites \u00bb), ont affirm\u00e9, au contraire, que c&#8217;est en for\u00e7ant les Canadiens \u00e0 r\u00e9pondre que l&#8217;on \u00ab biaise \u00bb la r\u00e9alit\u00e9 et qu&#8217;on obtient des donn\u00e9es de pi\u00e8tre qualit\u00e9. Nous reviendrons sur ce que cela implique.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me effet a \u00e9t\u00e9 de r\u00e9v\u00e9ler le tr\u00e8s fort consensus relativement \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 et \u00e0 la qualit\u00e9 du travail r\u00e9alis\u00e9 par Statistique Canada (jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent, du moins). Il n&#8217;existe gu\u00e8re au Canada d&#8217;humeur anti-statistique ou anti-quantitativiste, du moins pas \u00e0 la m\u00eame \u00e9chelle que dans bien d&#8217;autres pays. Cette humeur sourd, certes, du discours conservateur. Mais elle est peu pr\u00e9sente ailleurs (en particulier chez les intellectuels, les groupes de gauche ou les radicaux).<\/p>\n<p>La liste des opposants \u00e0 la d\u00e9cision conservatrice est bien s\u00fbr\u00a0<em>politique<\/em>\u00a0et doit se lire en partie comme une liste anticonservatrice, mais en partie seulement.<\/p>\n<p>Les syndicats (la FTQ, le Congr\u00e8s canadien du travail) et les partis d&#8217;opposition (le PLC, le NPD, le Bloc qu\u00e9b\u00e9cois) s&#8217;y retrouvent, tout comme les groupes populaires ou les organisations communautaires (Centraide Canada, Conseil canadien de d\u00e9veloppement social), certes ; mais on y retrouve aussi des gens d&#8217;affaires (le<em>\u00a0Toronto Board of Trade<\/em>, par exemple), des \u00c9glises (L&#8217;\u00c9glise Unie du Canada, par exemple), des associations professionnelles (l&#8217;Institut canadien des actuaires, l&#8217;Association canadienne des professeures et professeurs d&#8217;universit\u00e9, l&#8217;Association des transports du Canada, l&#8217;Association canadienne d&#8217;\u00e9conomique, par exemple) et bon nombre de\u00a0<em>think tanks<\/em>\u00a0de tout le spectre politique (l&#8217;IRPP, le C.D. Howe Institute, le Caledon Institute, la Canada West Foundation).<\/p>\n<p>Ce consensus n&#8217;est pas uniquement de circonstance. Il traduit quelque chose de solide: s&#8217;il est vrai que l&#8217;introduction d&#8217;une question sur les minorit\u00e9s visibles dans le recensement de 1996 avait \u00e0 l&#8217;\u00e9poque suscit\u00e9 des critiques, elles n&#8217;ont jamais eu l&#8217;ampleur de celles qu&#8217;une question comparable a g\u00e9n\u00e9r\u00e9es en France, par exemple. Dans les milieux d&#8217;experts, de plus, la r\u00e9putation de Statistique Canada est excellente. Les opposants \u00e0 la modification l&#8217;ont rappel\u00e9 \u00e0 l&#8217;envi. Par deux fois,\u00a0<em>The Economist<\/em>\u00a0a plac\u00e9 Statistique Canada en t\u00eate de son classement des bureaux statistiques. Et j&#8217;ai pu le constater \u00e0 presque chacun de mes d\u00e9placements \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger. Ma meilleure carte de visite pour \u00eatre bien re\u00e7u dans les bureaux en Australie, au Br\u00e9sil, en France, au Chili ou en Espagne, par exemple, c&#8217;est Statistique Canada et son ancien dirigeant, que plusieurs m&#8217;ont pr\u00e9sent\u00e9 comme un des tr\u00e8s grands statisticiens modernes, Ivan P. Fellegi. En Espagne, le mot utilis\u00e9 par la statisticienne en chef adjointe \u00e0 son endroit \u00e9tait \u00ab g\u00e9nie \u00bb.<\/p>\n<p>Je sais, il y a sans doute de l&#8217;enflure derri\u00e8re tout cela. Il reste que cette reconnaissance est le fruit d&#8217;une longue pratique, ax\u00e9e sur la mise au point de techniques d&#8217;enqu\u00eate raffin\u00e9es.\u00a0Comme le disait Fellegi dans le texte de 1999, \u00ab notre r\u00e9putation d\u00e9pend de la validit\u00e9 de notre m\u00e9thodologie statistique \u00bb. Et il ajoutait, \u00ab alors qu&#8217;on peut la d\u00e9truire en quelques mois, il faut des ann\u00e9es, voire des d\u00e9cennies, pour mettre en place une forte capacit\u00e9 m\u00e9thodologique \u00bb. D&#8217;ailleurs, au-del\u00e0 des consid\u00e9rations relatives aux connaissances r\u00e9duites qu&#8217;entra\u00eenerait l&#8217;abolition du formulaire long que faisaient valoir les opposants, un argument fort \u00e9tait aussi invoqu\u00e9 : l&#8217;abolition conduit au remplacement d&#8217;une m\u00e9thodologie s\u00fbre (un \u00e9chantillon probabiliste avec obligation de r\u00e9ponse) par une m\u00e9thodologie qui l&#8217;est beaucoup moins (un \u00e9chantillon de volontaires).<\/p>\n<p class=\"dropcap\">Le troisi\u00e8me effet, c&#8217;est de montrer que ce qui, au fond, aga\u00e7ait profond\u00e9ment certains conservateurs dans ce questionnaire long, c&#8217;est l&#8217;image que celui-ci donnait du Canada. Il faut prendre au s\u00e9rieux le discours tenu par plusieurs au cours des derni\u00e8res semaines : les donn\u00e9es statistiques donnent trop souvent des armes aux groupes.<\/p>\n<p>Regardons comment sont organis\u00e9es les lettres qui critiquent la d\u00e9cision. La Soci\u00e9t\u00e9 canadienne de sociologie, par exemple, nous dit que l&#8217;abolition du questionnaire long rendra beaucoup plus difficiles la mise sur pied d&#8217;analyses longitudinales et donc l&#8217;\u00e9laboration de politiques et de programmes pour les immigrants, les minorit\u00e9s visibles, les pauvres, les groupes ethniques, les premi\u00e8res Nations, les handicap\u00e9s, ou les femmes.<\/p>\n<p>Il n&#8217;est pas s\u00fbr que l\u2019argument soit bien convaincant aux yeux des conservateurs (d&#8217;ailleurs, il est fort probable que les auteurs de la lettre en aient \u00e9t\u00e9 conscients), car il fait appara\u00eetre des groupes revendicateurs et dispara\u00eetre le r\u00e9f\u00e9rent majeur du point de vue des conservateurs : l&#8217;entit\u00e9 canadienne. Cela me fait penser \u00e0 la campagne<em>\u00a0Call Me Canadian!<\/em>\u00a0qui, il y a une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es, a conduit \u00e0 la d\u00e9naturation de la question sur les origines. Alors que depuis des d\u00e9cennies les statisticiens s&#8217;opposaient fermement \u00e0 ce que l&#8217;on puisse se r\u00e9clamer d&#8217;une origine canadienne, une campagne a conduit, en l&#8217;espace de deux recensements, \u00e0 l&#8217;acceptation de cette r\u00e9ponse aujourd&#8217;hui la plus populaire. L&#8217;utilisation, habile, des r\u00e8gles de Statistique Canada (une r\u00e9ponse \u00ab autre \u00bb qui figure parmi les dix r\u00e9ponses les plus fr\u00e9quentes \u00e0 une question pos\u00e9e lors d&#8217;un recensement doit \u00eatre explicitement pr\u00e9sent\u00e9e lors du recensement suivant) a eu raison des arguments des statisticiens et des chercheurs.<\/p>\n<blockquote><p>En fait, ce que la diversit\u00e9 des soutiens \u00e0 Statistique Canada et au formulaire long obligatoire (avec ou sans menace d\u2019emprisonnement) confirme, c\u2019est qu\u2019il n\u2019y avait pas eu, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, de politisation marqu\u00e9e du regard pos\u00e9 sur\u00a0Statistique Canada, sur ses r\u00e9alisations et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, sur le travail statistique.<\/p><\/blockquote>\n<p>Derri\u00e8re les prises de position, ce sont donc en fait au moins deux lectures du monde qui s&#8217;affrontent : l&#8217;une porte sur les groupes structurant les luttes ou les joutes politiques ou sur les personnes appr\u00e9hend\u00e9es \u00e0 partir de caract\u00e9ristiques sociologiques ; l&#8217;autre, sur les Canadiens. Assez curieusement, l&#8217;on retrouve ici une structure argumentaire passablement semblable \u00e0 celle que l&#8217;on a trouv\u00e9e en France \u00e0 l&#8217;occasion du d\u00e9bat sur l&#8217;introduction d&#8217;une question sur les minorit\u00e9s visibles. \u00c0 la diff\u00e9rence que l\u00e0-bas, c&#8217;\u00e9tait la r\u00e9f\u00e9rence au statut de citoyen (plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 l&#8217;identit\u00e9 fran\u00e7aise) qui s&#8217;imposait par-del\u00e0 les caract\u00e9ristiques \u00abcommunautaires \u00bb et que ce discours \u00e9tait plut\u00f4t de gauche ! Cela me rappelle une conf\u00e9rence organis\u00e9e \u00e0 Paris au moment de la mont\u00e9e du Front national fran\u00e7ais et o\u00f9 la sp\u00e9cialiste am\u00e9ricaine de l&#8217;histoire statistique, Margo Anderson, et moi-m\u00eame avions \u00e0 pr\u00e9senter les exp\u00e9riences am\u00e9ricaine et canadienne de mesure des origines, de l&#8217;ethnicit\u00e9, de la race. Le d\u00e9bat dans la salle avait vite pris un tour \u00ab politique \u00bb ; la gauche ne pouvait pas soutenir un travail statistique (la mesure des caract\u00e9ristiques ethniques) qui est presque par nature de \u00ab droite \u00bb. Margo\u00a0Anderson avait calmement rappel\u00e9 qu&#8217;en Am\u00e9rique du Nord, la mesure de telles caract\u00e9ristiques avait plut\u00f4t re\u00e7u le soutien de la gauche !<\/p>\n<p>En fait, ce que la diversit\u00e9 des soutiens \u00e0 Statistique Canada et au formulaire long obligatoire (avec ou sans menace d&#8217;emprisonnement) confirme, c&#8217;est qu&#8217;il n&#8217;y avait pas eu, jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent, de politisation marqu\u00e9e du regard pos\u00e9 sur Statistique Canada, sur ses r\u00e9alisations et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, sur le travail statistique. Les \u00e9v\u00e9nements de l&#8217;\u00e9t\u00e9, toutefois, pourraient bien avoir pour cons\u00e9quence de sortir quelque peu Statistique Canada du confort relatif dans lequel le place son statut.<\/p>\n<p>Encore une fois, il est utile de revenir au texte de Fellegi de 1999, dans lequel celui qui \u00e9tait encore statisticien en chef \u00e9num\u00e9rait les conditions gr\u00e2ce auxquelles l&#8217;ind\u00e9pendance politique et donc l&#8217;apolitisme du bureau pouvaient \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9s malgr\u00e9 le lien de d\u00e9pendance hi\u00e9rarchique du chef du bureau avec un ministre : centralisation statistique, rang \u00ab \u00e9lev\u00e9 \u00bb de sous-ministre donnant \u00ab beaucoup plus de poids \u00e0 la menace implicite de devoir d\u00e9missionner \u00bb, tradition d&#8217;ind\u00e9pendance entretenue par les hauts fonctionnaires et les membres du Bureau du Conseil priv\u00e9. Et il ajoutait, \u00ab tout un chacun sait que la tradition d&#8217;ind\u00e9pendance statistique est aujourd&#8217;hui tellement bien ancr\u00e9e dans l&#8217;esprit des employ\u00e9s de Statistique Canada que les m\u00e9dias seraient avertis de toute interf\u00e9rence inappropri\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 dire que tout le monde \u00e9tait satisfait et du travail de Statistique Canada et du type de donn\u00e9es collect\u00e9es? Sans doute pas. Bri\u00e8vement, on peut dire deux choses.<\/p>\n<p>D&#8217;abord, qu&#8217;on pourrait tr\u00e8s bien \u00e9crire une histoire des rat\u00e9s de la communication statistique au Canada, comme dans le cas de tout bureau statistique. Cette histoire serait toutefois, croyons-nous, plus pauvre que pour bien d&#8217;autres pays. C&#8217;est bien ! Ensuite, que l&#8217;une des particularit\u00e9s du r\u00e9gime statistique actuel, qui, en gros, s&#8217;impose un peu partout en Occident \u00e0 compter des ann\u00e9es 1980, c&#8217;est la tendance \u00e0 tenter d&#8217;appr\u00e9hender le subjectif. Plusieurs des questions du recensement impliquent une bonne dose d&#8217;appr\u00e9ciation subjective, de choix personnels (par exemple concernant les minorit\u00e9s visibles, les origines, le temps consacr\u00e9 \u00e0 certaines activit\u00e9s). C&#8217;est une \u00e9volution que les statisticiens n&#8217;ont pas toujours accept\u00e9e facilement parce qu&#8217;elle remettait en cause leur travail, allait \u00e0 l&#8217;encontre de leur formation, et, pour tout dire, rendait leur conception de l&#8217;objectivit\u00e9 plus difficile \u00e0 op\u00e9rationnaliser. Et elle a servi d&#8217;appui au discours \u00ab abolitionniste \u00bb : Que valent des donn\u00e9es si teint\u00e9es de consid\u00e9rations personnelles?<\/p>\n<p class=\"dropcap\">\u00c0 quoi servent donc les donn\u00e9es statistiques dans ces conditions? Les d\u00e9bats de l&#8217;\u00e9t\u00e9 ont eu pour cons\u00e9quence de montrer l&#8217;immense \u00e9ventail d&#8217;utilisateurs des donn\u00e9es de Statistique Canada. Il y a d&#8217;abord (j&#8217;en suis un!) les chercheurs universitaires pour qui le maintien de cat\u00e9gories semblables d&#8217;un recensement \u00e0 l&#8217;autre est la condition essentielle pour la r\u00e9alisation d&#8217;\u00e9tudes longitudinales. Tout changement, certes n\u00e9cessaire pour tenir compte de changements structurels majeurs dans la soci\u00e9t\u00e9, a n\u00e9anmoins pour effet de rompre la cha\u00eene historique de donn\u00e9es. Les chercheurs ont \u00e9t\u00e9 nombreux \u00e0 critiquer la d\u00e9cision du gouvernement conservateur; il n&#8217;y a l\u00e0 rien de bien \u00e9tonnant.<\/p>\n<p>Les m\u00e9dias sont \u00e9galement de grands utilisateurs de r\u00e9sultats d&#8217;\u00e9tudes statistiques. L\u00e0 encore, la mobilisation contre la d\u00e9cision a \u00e9t\u00e9 large et couvrait presque l&#8217;int\u00e9gralit\u00e9 de l&#8217;\u00e9ventail politique (<em>La Presse<\/em>\u00a0et encore plus\u00a0<em>Le Devoir<\/em>, du c\u00f4t\u00e9 francophone, ont pris position tr\u00e8s explicitement). Les milieux \u00e9conomiques et sociaux se sont \u00e9galement mobilis\u00e9s et c&#8217;est peut-\u00eatre eux qui ont \u00e9t\u00e9 le plus vis\u00e9s par les d\u00e9fenseurs de la position gouvernementale. Pourquoi un service public devrait-il offrir un produit que ces milieux pourraient ou devraient acheter ou confectionner eux-m\u00eames? Bien s\u00fbr, il faut savoir que, sur ce plan, Statistique Canada, comme bien des bureaux de par le monde, a adopt\u00e9 une approche qui consiste \u00e0 faire payer ce qui rel\u00e8ve d&#8217;un usage plus priv\u00e9 que public. Contrairement \u00e0 l&#8217;opinion de certains, cela ne co\u00fbte donc pas n\u00e9cessairement cher aux contribuables.<\/p>\n<p>Restent enfin deux grands utilisateurs : le gouvernement et son administration, qui, dans le cas des conservateurs, adoptent une approche moins interventionniste (que leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs) et donc moins consommatrice de statistiques ; et un public dont on nous a dit que son malaise face \u00e0 une administration statistique indiscr\u00e8te avait motiv\u00e9 la d\u00e9cision de troquer le questionnaire long et obligatoire pour une enqu\u00eate volontaire. Mais les quelques sondages produits sur le sujet montrent plut\u00f4t que les Canadiens ne partagent pas majoritairement le point de vue gouvernemental, m\u00eame s&#8217;il est vrai que ce public est g\u00e9ographiquement divis\u00e9 sur la question.<\/p>\n<p class=\"dropcap\">Ultimement, essayons de voir encore un peu plus loin. Le d\u00e9bat, en fait, touche \u00e0 un point important : la conception que l&#8217;on se fait de la r\u00e9ponse \u00e0 une question et donc la th\u00e9orie de l&#8217;opinion publique que l&#8217;on met de l&#8217;avant. On se rappelle le texte canonique de Pierre Bourdieu sur l&#8217;opinion publique publi\u00e9 en 1973 dans\u00a0<em>Les temps modernes<\/em>. L&#8217;opinion publique n&#8217;existe pas, disait-il, pas en tout cas au sens o\u00f9 on l&#8217;entend g\u00e9n\u00e9ralement, pas au sens o\u00f9 les maisons de sondage, les analystes, les politiciens l&#8217;utilisent. En mettant sur le m\u00eame pied des opinions produites selon des principes diff\u00e9rents, d&#8217;intensit\u00e9s diff\u00e9rentes, et en sommant les gens de r\u00e9pondre \u00e0 des questions qu&#8217;ils ne se posent peut-\u00eatre pas, on cr\u00e9e un\u00a0<em>artefact<\/em>.<\/p>\n<p>Depuis plusieurs d\u00e9cennies, un travail important a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 afin de stabiliser m\u00e9thodologiquement un concept \u00ab probl\u00e9matique \u00bb (prise en compte des refus de r\u00e9pondre, des \u00ab je ne sais pas \u00bb, par exemple) et, surtout, de lui donner une l\u00e9gitimit\u00e9 politique, \u00e0 d\u00e9faut d&#8217;une l\u00e9gitimit\u00e9 sociologique. Les critiques conservatrices, qui s&#8217;en prennent \u00e0 l&#8217;obligation de r\u00e9pondre, r\u00e9activent, dans un contexte politique certes bien diff\u00e9rent, les critiques bourdieusiennes. Dans bien des cas, disent les conservateurs, les r\u00e9ponses n&#8217;auraient tout simplement pas de valeur, parce que le r\u00e9pondant n&#8217;a pas d&#8217;avis, ne veut pas r\u00e9pondre et donc r\u00e9pond n&#8217;importe quoi, r\u00e9pond mollement, etc. Perdant sa l\u00e9gitimit\u00e9 politique, taraud\u00e9 par les groupes d&#8217;int\u00e9r\u00eat, le concept d&#8217;opinion publique s&#8217;\u00e9vanouirait ainsi. L&#8217;opinion publique n&#8217;existerait\u00a0<em>plus.<\/em><\/p>\n<p class=\"dropcap\">Au terme de cette br\u00e8ve revue des \u00e9v\u00e9nements de cet \u00e9t\u00e9 et de leurs effets sur divers plans, on peut s&#8217;interroger sur la tension permanente qui existait \u00e0 Statistique Canada entre l&#8217;accomplissement de sa fonction politique et la r\u00e9alisation de sa fonction scientifique. Comme le disait mon coll\u00e8gue et ami Jean-Guy Pr\u00e9vost dans un court texte percutant le 2 ao\u00fbt dernier, il se pourrait bien qu&#8217;avec la d\u00e9cision du 26 juin l&#8217;\u00e9quilibre que l&#8217;organisme avait r\u00e9ussi \u00e0 maintenir soit rompu. On ne conna\u00eet pas au moment o\u00f9 j&#8217;\u00e9cris ces lignes la fin de l&#8217;histoire. Il reste qu&#8217;il est tout de m\u00eame r\u00e9confortant de voir l&#8217;\u00e9tendue du soutien \u00e0 la mission scientifique (ou plus g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la mission d&#8217;information \u00e0 l&#8217;endroit de tous les publics) du bureau canadien. Cela permet d&#8217;esp\u00e9rer que le cr\u00e9dit que Statistique Canada a su se constituer au fil des d\u00e9cennies ne sera pas dilapid\u00e9.<\/p>\n<p><span class=\"image-caption\">Photo: Shutterstock<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un texte publi\u00e9 en 1999 dans la revue\u00a0Techniques d&#8217;enqu\u00eate\u00a0et qu&#8217;il faudrait relire attentivement aujourd&#8217;hui \u00e0 la lumi\u00e8re des \u00e9v\u00e9nements des derni\u00e8res semaines, l&#8217;ancien statisticien en chef du Canada, Ivan P. 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