{"id":262293,"date":"2007-02-01T05:00:00","date_gmt":"2007-02-01T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/policyoptions.irpp.org\/issues\/la-charte-canadienne-des-droits-et-libertes-reflet-dun-humanisme-chretien\/"},"modified":"2025-10-07T19:57:20","modified_gmt":"2025-10-07T23:57:20","slug":"la-charte-canadienne-des-droits-et-libertes-reflet-dun-humanisme-chretien","status":"publish","type":"issues","link":"https:\/\/policyoptions.irpp.org\/fr\/2007\/02\/la-charte-canadienne-des-droits-et-libertes-reflet-dun-humanisme-chretien\/","title":{"rendered":"La Charte canadienne des droits et libert\u00e9s : reflet d&#8217;un humanisme chr\u00e9tien"},"content":{"rendered":"<p>Si presque tous les Canadiens s&#8217;entendent pour reconnai\u00cc\u201atre que le rapatriement de la Constitution, en avril 1982, et l&#8217;encha\u00cc\u201assement dans cette Constitution d&#8217;une Charte des droits et libert\u00e9s constituent l&#8217;\u0153uvre majeure de Pierre Trudeau, ils n&#8217;en concluent pas tous qu&#8217;il s&#8217;agit l\u00e0 d&#8217;une bonne chose. Certains y voient le produit d&#8217;un lib\u00e9ralisme excessif mettant trop l&#8217;accent sur les droits individuels, d&#8217;autres n&#8217;y voient qu&#8217;un instrument de promotion du nationalisme canadien aux d\u00e9pens du nationalisme qu\u00e9b\u00e9cois.<\/p>\n<p>Ainsi, l&#8217;\u00e9minent philosophe Charles Taylor pense que la Charte est si fortement marqu\u00e9e par \u00ab l&#8217;individualisme \u00bb et le \u00ab proc\u00e9duralisme \u00bb, propres \u00e0 la pens\u00e9e de Trudeau, qu&#8217;elle \u00ab impose une forme de soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale \u00e9trang\u00e8re \u00e0 laquelle le Qu\u00e9bec ne pourrait jamais se conformer [mais qui a] acquis une importance consid\u00e9rable au Canada hors Qu\u00e9bec en raison de la force grandissante du lib\u00e9ralisme de proc\u00e9dure \u00bb. Le politologue bien connu Guy Laforest affirme, pour sa part, que la Charte est contraire aux int\u00e9r\u00e9\u201ats du Qu\u00e9bec, ce qui \u00a0explique d&#8217;ailleurs qu&#8217;elle n&#8217;y soit pas accept\u00e9e. Pour lui, toute la r\u00e9forme constitutionnelle de 1982, instrument de promotion du nationalisme canadien, constitue une \u00ab strat\u00e9gie de corrosion de l&#8217;identit\u00e9 nationale qu\u00e9b\u00e9coise \u00bb. Au lieu de c\u00e9l\u00e9brer la Charte, comme ils le firent lors de son dixi\u00e8me anniversaire en 1992, les Canadiens devraient pluto\u00cc\u201at s&#8217;en excuser. Ainsi, Laforest affirme avec Taylor que la Charte s&#8217;oppose aux valeurs des Qu\u00e9b\u00e9cois.<\/p>\n<p>Ces deux critiques de la Charte\u2014 le lib\u00e9ralisme, pr\u00e9sum\u00e9 excessif, et l&#8217;anti-qu\u00e9b\u00e9cisme\u2014 se retrouvent dans la critique de toute la philosophie politique de Trudeau qu&#8217;on peut lire dans Reclaiming the Middle Ground. Les trois auteurs, Donald G. Lenihan, Gordon Robertson et Roger Tass\u00e9, examinent \u00ab how the political philosophy of liberalism\u2014 especially as incorporated into panCanadianism under former Prime Minister Trudeau\u2014 contrasts and conflicts with the more federalist aspirations of moderate Quebec nationalists. \u00bb<\/p>\n<p>Dans un m\u00e9\u201ame esprit, Andr\u00e9 Burelle, ancien conseiller de Trudeau et r\u00e9dacteur de ses discours de 1977 \u00e0 1984, affirme que l&#8217;objectif ultime de la Charte est de plaire aux AngloCanadiens. Il explique que, contrairement au Trudeau des ann\u00e9es 1950 et 1960 qui vivait pleinement les id\u00e9aux personnalistes de grands penseurs catholiques fran\u00e7ais\u2014 tels Emmanuel Mounier et Jacques Maritain\u2014, celui de la Charte se fait remarquer par \u00ab un individualisme et un antinationalisme visc\u00e9ral [&#8230;] qui formaient la personnalit\u00e9 de base de Pierre Elliott Trudeau [et qui] projetaient une image de libert\u00e9 et de modernit\u00e9. Une image \u00e0 laquelle ne demandait qu&#8217;\u00e0 s&#8217;identifier un Canada anglais secou\u00e9 par la volont\u00e9 d&#8217;\u00e9mancipation du Qu\u00e9bec. \u00bb<br \/> On pourrait ais\u00e9ment citer de nombreuses autres critiques du<br \/> \u00ab lib\u00e9ralisme d\u00e9sincarn\u00e9 \u00bb de la Charte, \u00e9tranger \u00e0 la culture politique et aux aspirations du Qu\u00e9bec.<\/p>\n<p>Effectivement, la philosophie politique de Trudeau s&#8217;inscrit dans la tradition lib\u00e9rale, au sens large du terme. Il est vrai \u00e9galement que la Charte vise l&#8217;unit\u00e9 des citoyens canadiens\u2014 objectif qu&#8217;elle a d&#8217;ailleurs atteint. Mais il est tout aussi vrai que les Qu\u00e9b\u00e9cois francophones appr\u00e9cient la Charte autant, sinon plus, que les autres Canadiens.<\/p>\n<p>Un sondage effectu\u00e9 en avril 2002 montre que pr\u00e8s de 88 p. 100 des Canadiens pensent que la Charte est une bonne chose. Fait digne d&#8217;attention : en ce qui concerne les Qu\u00e9b\u00e9cois francophones, non seulement appuient-ils la Charte en plus grand nombre (91 p. 100), mais c&#8217;est parmi ceux qui sont favorables \u00e0 l&#8217;ind\u00e9pendance qu&#8217;on trouve l&#8217;appui le plus fort (92 p. 100).<\/p>\n<p>Comment expliquer ces donn\u00e9es, \u00e0 premi\u00e8re vue surprenantes? Dans ce bref article, je tenterai de montrer qu&#8217;une influence chr\u00e9tienne significative, de type personnaliste, parfaitement int\u00e9gr\u00e9e dans la tradition culturelle qu\u00e9b\u00e9coise, impr\u00e8gne la Charte. Cette pens\u00e9e trouve sa source dans l&#8217;\u00e9ducation catholique que Trudeau a re\u00e7ue au coll\u00e8ge Jean-de-Br\u00e9beuf.<\/p>\n<p>\u00c9l\u00e8ve au prestigieux coll\u00e8ge de 1932 \u00e0 1940, Trudeau a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment marqu\u00e9 par l&#8217;\u00e9ducation religieuse qu&#8217;il y a re\u00e7ue. Comme ses notes personnelles et ses lettres le d\u00e9voilent, il appr\u00e9ciait tous ses cours, particuli\u00e8rement ceux de religion.<\/p>\n<p>Conform\u00e9ment \u00e0 la devise des j\u00e9suites: <em>Ad majorem Dei gloriam<\/em> (AMDG), ses mai\u00cc\u201atres lui enseignaient que tout devait se faire \u00ab pour la plus grande gloire de Dieu \u00bb. Ils incitaient aussi leurs \u00e9l\u00e8ves \u00e0 prendre le Christ comme mod\u00e8le. Trudeau lui-m\u00e9\u201ame invitait ses camarades \u00e0 essayer, comme lui, d&#8217;imiter le Christ.\u00a0<\/p>\n<p>La valeur fondamentale que retient Trudeau de ses cours de religion \u00e0 Br\u00e9beuf, celle qui nous int\u00e9resse ici, est la primaut\u00e9 de la personne humaine. \u00ab Rien ne r\u00e9volte \u00e0 ce point un homme comme de lui rappeler sa supr\u00e9\u201ame dignit\u00e9 de Fils de Dieu \u00bb, \u00e9crit Trudeau dans le num\u00e9ro du Br\u00e9beuf de No\u00e9\u02c6l 1939. S&#8217;adressant aux finissants du coll\u00e8ge inqui\u00e9t\u00e9s par les grondements de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale et par la crise \u00e9conomique qui perdure, il leur dit qu&#8217;ils doivent avant tout avoir confiance en Dieu et en euxm\u00e9\u201ames. C&#8217;est ainsi qu&#8217;ils auront le courage de se retremper constamment dans l&#8217;action qui prime toutes les autres : rendre le monde meilleur. On trouve ici le germe de la notion de \u00ab soci\u00e9t\u00e9 juste \u00bb qui constitue l&#8217;\u00e9pine dorsale du programme politique du Trudeau, homme d&#8217;\u00c9tat. Mais \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, utilisant un vocabulaire plus percutant parmi les jeunes id\u00e9alistes, il invitait ses camarades \u00e0 devenir de \u00ab vrais r\u00e9volutionnaires \u00bb en agissant en \u00ab vrais chr\u00e9tiens \u00bb, ce qui, pour lui, signifiait : traiter la personne humaine avec le plus grand respect, chercher la v\u00e9rit\u00e9, aimer et croire en son prochain.<\/p>\n<p>Une autre le\u00e7on apprise par Trudeau, comme par la plupart des \u00e9l\u00e8ves de Br\u00e9beuf, c&#8217;est qu&#8217;en tant que membre de l&#8217;\u00e9lite\u2014 une \u00e9lite d\u00e9finie non par sa naissance ou sa fortune, mais par sa valeur\u2014 il avait des devoirs envers son peuple. Il devait le guider vers le bien et le juste. D&#8217;autre part, conform\u00e9ment \u00e0 la tradition j\u00e9suite de s&#8217;engager dans le domaine temporel pour am\u00e9liorer la soci\u00e9t\u00e9, la notion de charit\u00e9 chr\u00e9tienne prenait pour lui un aspect nettement politique.<\/p>\n<p>Notons cependant qu&#8217;\u00e0 Br\u00e9beuf, \u00e0 l&#8217;instar de ses mai\u00cc\u201atres, Trudeau examinait les institutions et les valeurs politiques dans un cadre id\u00e9ologique de droite, de type corporatiste, antilib\u00e9ral et nationaliste. \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, \u00ab son peuple \u00bb comprenait uniquement les Canadiens fran\u00e7ais. Bien des ann\u00e9es plus tard, sa philosophie politique sera fond\u00e9e sur des valeurs lib\u00e9rales et d\u00e9mocratiques. Il conservera le sentiment d&#8217;un devoir envers \u00ab son peuple \u00bb, qui inclura alors tous les Canadiens. S&#8217;il abandonne par la suite les perspectives politiques de ses mai\u00cc\u201atres, il gardera toujours la conviction que les vraies valeurs chr\u00e9tiennes visent le bien commun et la dignit\u00e9 de la personne. Ces sentiments sont \u00e0 la source de la Charte.<\/p>\n<p>Lorsque, \u00e0 son retour au Qu\u00e9bec en 1949, Trudeau constate avec consternation que sa \u00ab province natale \u00e9tait devenue une forteresse de &#8216;orthodoxie, afflig\u00e9e d&#8217;une mentalit\u00e9 d&#8217;\u00e9tat de si\u00e8ge \u00bb, il lutte, avec quelques autres intellectuels\u2014 dont les signataires du <em>Refus global<\/em> et les fondateurs de <em>Cit\u00e9 libre<\/em>\u2014 contre cette vision rabougrie de la personne et cet \u00e9tat d&#8217;esprit. Ces contestataires cherchent ailleurs, mais principalement au sein m\u00e9\u201ame de l&#8217;\u00c9glise catholique, des fa\u00e7ons de concevoir le rapport entre l&#8217;individu et le groupe.<\/p>\n<p>C&#8217;est vers les personnalistes, Emmanuel Mounier, mais surtout Jacques Maritain, grand penseur catholique, que Trudeau se tourne. Il \u00e9crit, dans ses <em>M\u00e9moires<\/em> :<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>La personne, selon ces deux mai\u00cc\u201atres, c&#8217;est l&#8217;individu enrichi d&#8217;une conscience sociale, int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la vie des communaut\u00e9s ambiantes et au contexte \u00e9conomique de son temps, lesquels doivent \u00e0 leur tour donner aux personnes les moyens d&#8217;exercer leur libert\u00e9 de choix. C&#8217;est ainsi que dans ma pens\u00e9e la notion fondamentale de justice vint s&#8217;ajouter \u00e0 celle de libert\u00e9.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En fait, la pens\u00e9e de Maritain marquera profond\u00e9ment la philosophie politique de Trudeau. Cette influence se manifestera particuli\u00e8rement dans la Charte canadienne.<\/p>\n<p>Pour Maritain, le bien commun n&#8217;est pas la somme des biens et int\u00e9r\u00e9\u201ats des personnes qui constituent la soci\u00e9t\u00e9\u2014 comme le soutiennent les libertaires ou ceux qu&#8217;on appelle aujourd&#8217;hui les n\u00e9o-conservateurs. Elle n&#8217;est pas non plus le bien de la nation ou du peuple\u2014 comme l&#8217;affirment les communautaristes. La vie en soci\u00e9t\u00e9, souligne vigoureusement Maritain, a pour but \u00ab le bien commun des <em>personnes humaines<\/em> [&#8230;] Le bien commun de la cit\u00e9 n&#8217;est ni la simple collection des biens priv\u00e9s, ni le bien propre d&#8217;un tout [&#8230;] c&#8217;est la bonne vie <em>humaine<\/em> d&#8217;une multitude de personnes, c&#8217;est-\u00e0dire de totalit\u00e9s \u00e0 la fois charnelles et spirituelles. \u00bb Maritain fait d\u00e9couler la primaut\u00e9 de la personne du fait que l&#8217;homme est fils de Dieu. Pour lui, c&#8217;est dans la philosophie chr\u00e9tienne qu&#8217;on trouve le plus grand respect de la personne humaine :<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>Je n&#8217;oublie pas que des hommes \u00e9trangers \u00e0 la philosophie chr\u00e9tienne peuvent avoir un sens profond et authentique de la personne humaine et de sa dignit\u00e9 [&#8230;] ; cette description n&#8217;est pas le monopole de la philosophie chr\u00e9tienne (bien que la philosophie chr\u00e9tienne la porte \u00e0 un point d&#8217;ach\u00e8vement sup\u00e9rieur).<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Maritain est convaincu que d&#8217;un point de vue humaniste on peut d\u00e9fendre la dignit\u00e9 de la personne en faisant valoir l&#8217;id\u00e9e que les \u00e9\u201atres humains ont une m\u00e9\u201ame nature humaine. Cette nature, qui a quelques traits permanents, se d\u00e9voile au fil du temps tout en s&#8217;adaptant au contexte ambiant. Pour Maritain, chr\u00e9tien et humaniste, la dignit\u00e9 de la personne est une valeur absolue qui ne supporte aucun compromis.<\/p>\n<p>Il \u00e9labore cette pens\u00e9e dans plusieurs \u00e9crits, notamment dans<em> Les droits de l&#8217;homme<\/em>, paru en mai 1942. Dans cet ouvrage, traduit en une dizaine de langues, il veut \u00ab mettre au jour les principes d&#8217;un humanisme politique fond\u00e9 sur le respect de la personne humaine, de sa dignit\u00e9 et de ses droits \u00bb. \u00e0 la fin de la guerre, Maritain jouera un ro\u00cc\u201ale de premier plan dans la promotion d&#8217;une charte universelle des droits de la personne. Ses tr\u00e8s nombreuses activit\u00e9s en faveur de ce projet, notamment le discours qu&#8217;il donne en tant que chef de la d\u00e9l\u00e9gation fran\u00e7aise \u00e0 une rencontre de l&#8217;Unesco \u00e0 Mexico, en novembre 1947, ont une influence d\u00e9cisive sur les r\u00e9dacteurs de la D\u00e9claration universelle des droits de l&#8217;homme des Nations Unies, proclam\u00e9e le 10 d\u00e9cembre 1948.<\/p>\n<p>Maritain soutient que, malgr\u00e9 leurs divergences philosophiques et m\u00e9taphysiques, les \u00e9\u201atres humains, parce qu&#8217;ils sont dot\u00e9s d&#8217;une m\u00e9\u201ame nature humaine, peuvent, sur le plan pratique, accepter des normes communes de vie en soci\u00e9t\u00e9. Ces normes, qui incluent \u00ab l&#8217;instinct de la justice, le sens des droits de la personne humaine, de la libert\u00e9, de l&#8217;\u00e9galit\u00e9, de la fraternit\u00e9 \u00bb, refl\u00e8tent une conception du bien commun qui est inn\u00e9e. C&#8217;est ce qui explique que les Nations Unies soient arriv\u00e9es \u00e0 un accord sur la d\u00e9claration des droits de la personne :<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>L&#8217;accord sur une d\u00e9claration commune n&#8217;est possible que par une approche pragmatique pluto\u00cc\u201at que th\u00e9orique, ainsi que par un effort collectif visant \u00e0 comparer, reprendre et parfaire les multiples \u00e9bauches afin de les rendre acceptables \u00e0 tous sur le plan pratique, ind\u00e9pendamment des divergences d&#8217;ordre th\u00e9orique.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour Maritain, il ne suffit pas de croire en la primaut\u00e9 de la personne, il est essentiel de rendre cette valeur effective : \u00ab Ce mot ne veut rien dire s&#8217;il ne signifie pas que de par la loi naturelle la personne humaine a le droit d&#8217;\u00e9\u201atre respect\u00e9e et est sujet de droit, poss\u00e8de des droits. \u00bb D&#8217;o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;une Charte des droits et libert\u00e9s des personnes, puisque c&#8217;est l\u00e0 que sont \u00e9nonc\u00e9s des principes de droit relevant d&#8217;un ordre moral ayant pr\u00e9c\u00e9dence sur l&#8217;ordre politique.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9sumer l&#8217;humanisme politique de Maritain, on peut dire qu&#8217;il se traduit par : 1) le recours \u00e0 un \u00ab ordre moral \u00bb identifiant les valeurs communes qui permettent aux \u00e9\u201atres humains de vivre harmonieusement en soci\u00e9t\u00e9, tout en acceptant leurs diff\u00e9rences, 2) la n\u00e9cessit\u00e9 de traduire ces valeurs communes en termes de droits juridiques sup\u00e9rieurs aux lois ordinaires, 3) la reconnaissance du principe premier de la primaut\u00e9 de la personne humaine.<\/p>\n<p>Dans un ouvrage collectif portant sur \u00ab la recherche d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 juste \u00bb, Trudeau reconnai\u00cc\u201at clairement l&#8217;influence chr\u00e9tienne et humaniste de Maritain dans son r\u00e9sum\u00e9 des principes philosophiques sur lesquels repose la Charte canadienne des droits et libert\u00e9s :<\/p>\n<blockquote>\n<p><em>L&#8217;adoption d&#8217;une charte constitutionnelle s&#8217;inscrit dans la ligne la plus pure de l&#8217;humanisme lib\u00e9ral : tous les membres de la soci\u00e9t\u00e9 civile jouissent de certains droits fondamentaux inali\u00e9nables, et ils ne peuvent en \u00e9\u201atre priv\u00e9s par aucune collectivit\u00e9 [&#8230;] Ce sont des \u201d\u02dchumaines personnalit\u00e9s&#8217; (Maritain), des \u00e9\u201atres qui rel\u00e8vent de l&#8217;ordre moral, c&#8217;est-\u00e0-dire libres et \u00e9gaux entre eux, chacun ayant une dignit\u00e9 absolue et une valeur infinie. [&#8230;] Ils ne sont donc contraignables par aucune tradition ancestrale, n&#8217;\u00e9tant esclaves ni de leur race, ni de leur religion, ni de leur condition de naissance, ni de leur histoire collective. Il s&#8217;ensuit que seule la personne humaine est porteuse de droits ; la collectivit\u00e9 peut seulement d\u00e9tenir ces droits qu&#8217;elle exerce en fiducie pour ses membres et \u00e0 certaines conditions.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il est facile de rapprocher l&#8217;humanisme lib\u00e9ral de Trudeau de l&#8217;humanisme politique de Maritain.<\/p>\n<p>Comme ce dernier, Trudeau reconnai\u00cc\u201at que la \u00ab dignit\u00e9 absolue et la valeur infinie \u00bb de la personne constituent le fondement de l&#8217;ordre moral. C&#8217;est de cet ordre moral, base d&#8217;une \u00ab soci\u00e9t\u00e9 juste \u00bb, que d\u00e9rivent les \u00ab droits fondamentaux inali\u00e9nables \u00bb des citoyens.<\/p>\n<p>Pour Trudeau, comme pour Maritain, le principe d&#8217;autorit\u00e9 ne peut s&#8217;exercer qu&#8217;en \u00ab fiducie \u00bb parce que les citoyens sont des \u00e9\u201atres autonomes et libres et sont seuls porteurs de droits. En encha\u00cc\u201assant les droits fondamentaux de la personne dans la Constitution, la Charte conf\u00e8re des pouvoirs aux citoyens qui, ainsi arm\u00e9s, peuvent lutter contre l&#8217;arbitraire des gouvernants. Pour Trudeau, la notion de \u00ab primaut\u00e9 de la personne \u00bb constitue l&#8217;axe central d&#8217;un ordre moral digne d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 civilis\u00e9e : \u00ab On comprendra donc que l&#8217;esprit de la Charte et son \u00e9conomie tout enti\u00e8re consistent en la protection de l&#8217;individu, non seulement contre la tyrannie de l&#8217;\u00c9tat mais \u00e9galement contre celle qui pourrait d\u00e9couler de l&#8217;appartenance \u00e0 une collectivit\u00e9 minoritaire. \u00bb<\/p>\n<p>Un certain nombre de valeurs sous-tendent la Charte. Trudeau \u00e9crit qu&#8217;il a longtemps cru \u00ab que la plus importante valeur d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 juste et sa principale caract\u00e9ristique \u00e9taient la libert\u00e9 et son exercice \u00bb. \u00e0 la libert\u00e9 s&#8217;est ajout\u00e9, plus tard dans sa vie, le principe d&#8217;\u00e9galit\u00e9, \u00ab non pas l&#8217;\u00e9galit\u00e9 \u00e0 la Procruste bien su\u00cc\u201ar, o\u00f9 tous seraient ramen\u00e9s \u00e0 une certaine moyenne. Mais l&#8217;\u00e9galit\u00e9 des chances. \u00bb La Charte accorde une place importante \u00e0 cette notion. L&#8217;\u00e9galit\u00e9 des deux langues officielles, l&#8217;anglais et le fran\u00e7ais, encha\u00cc\u201ass\u00e9e dans la Constitution, s&#8217;inscrit dans cette optique. Notons que ce ne sont pas les groupes linguistiques que la Charte prot\u00e8ge mais les individus, qui peuvent ainsi communiquer avec leur gouvernement dans la langue de leur choix.<\/p>\n<p>Toujours dans l&#8217;optique de l&#8217;\u00e9galit\u00e9 des chances, une certaine distribution des richesses entre provinces est garantie par la clause 36, qui a trait aux transferts de fonds entre gouvernements, afin d&#8217;\u00e9quilibrer le niveau de services publics rendus \u00e0 tous les citoyens. La clause 28, sur l&#8217;\u00e9galit\u00e9 des sexes, jouit d&#8217;un statut constitutionnel sp\u00e9cial qui renforce la mise en pratique de cette valeur. La clause 15, elle, vise \u00ab \u00e0 am\u00e9liorer la situation d&#8217;individus ou de groupes d\u00e9favoris\u00e9s \u00bb.<\/p>\n<p>Ainsi, loin de refl\u00e9ter un lib\u00e9ralisme ou un individualisme excessif, la Charte canadienne vise le bien commun tel que con\u00e7u par Trudeau \u00e0 la suite de Maritain. La Charte traduit en termes de droit les valeurs universelles sur lesquelles des personnes de bonne volont\u00e9 peuvent s&#8217;entendre pour construire une meilleure soci\u00e9t\u00e9. Rappelons que ces valeurs sont \u00ab l&#8217;instinct de la justice, le sens des droits de la personne humaine, de la libert\u00e9, de l&#8217;\u00e9galit\u00e9, de la fraternit\u00e9 \u00bb. Pour Trudeau, elles sont \u00e0 la fois chr\u00e9tiennes et universelles, et se situent en continuit\u00e9 des enseignements re\u00e7us au coll\u00e8ge Br\u00e9beuf. Il n&#8217;est donc pas \u00e9tonnant que la Charte soit appr\u00e9ci\u00e9e de tous les Canadiens : ils se reconnaissent dans \u00ab l&#8217;ordre moral \u00bb qui l&#8217;impr\u00e8gne. Si les Qu\u00e9b\u00e9cois la ch\u00e9rissent particuli\u00e8rement, c&#8217;est qu&#8217;elle s&#8217;inscrit sans aucun doute dans leur h\u00e9ritage culturel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si presque tous les Canadiens s&#8217;entendent pour reconnai\u00cc\u201atre que le rapatriement de la Constitution, en avril 1982, et l&#8217;encha\u00cc\u201assement dans cette Constitution d&#8217;une Charte des droits et libert\u00e9s constituent l&#8217;\u0153uvre majeure de Pierre Trudeau, ils n&#8217;en concluent pas tous qu&#8217;il s&#8217;agit l\u00e0 d&#8217;une bonne chose. 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