{"id":262145,"date":"2006-03-01T05:00:00","date_gmt":"2006-03-01T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/policyoptions.irpp.org\/issues\/le-defi-de-la-diversite\/"},"modified":"2025-10-07T19:52:31","modified_gmt":"2025-10-07T23:52:31","slug":"le-defi-de-la-diversite","status":"publish","type":"issues","link":"https:\/\/policyoptions.irpp.org\/fr\/2006\/03\/le-defi-de-la-diversite\/","title":{"rendered":"Le d\u00e9fi de la diversit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>On dit souvent qu&#8217;on juge une d\u00e9mocratie \u00e0 la fa\u00e7on dont elle traite ses minorit\u00e9s. Au moment o\u00f9 dans la plupart des soci\u00e9t\u00e9s occidentales les minorit\u00e9s sont de plus en plus nombreuses et les majorit\u00e9s de plus en plus difficiles \u00e0 trouver, on peut se demander si le vrai d\u00e9fi \u00e0 relever n&#8217;est pas celui de la gestion de la diversit\u00e9 pluto\u00cc\u201at que celui du traitement des minorit\u00e9s.<\/p>\n<p>L&#8217;embrasement des banlieues fran\u00e7aises l&#8217;automne dernier a donn\u00e9 \u00e0 ce probl\u00e8me un relief particulier et il n&#8217;est pas inutile d&#8217;y revenir pour voir ce que ces \u00e9v\u00e9nements nous enseignent sur les ambitions et les limites du mod\u00e8le fran\u00e7ais d&#8217;int\u00e9gration.<\/p>\n<p>Force est de constater que le probl\u00e8me se pose ailleurs mais pas toujours dans les m\u00e9\u201ames termes, ni avec la m\u00e9\u201ame acuit\u00e9. L&#8217;Allemagne, par exemple, est, elle aussi, confront\u00e9e \u00e0 ce type de d\u00e9fi et il y a peut-\u00e9\u201atre l\u00e0 d&#8217;autres enseignements \u00e0 m\u00e9diter.<\/p>\n<p>Se peut-il que le Canada ait tendance \u00e0 se proposer trop facilement comme mod\u00e8le? Le multiculturalisme est-il<em> la bonne r\u00e9ponse<\/em> pour tout le monde? Les Canadiens euxm\u00e9\u201ames risquent-ils un jour de remettre en question un syst\u00e8me qui met l&#8217;accent sur ce qui nous distingue pluto\u00cc\u201at que sur ce qui nous unit?<\/p>\n<p>Mais revenons d&#8217;abord \u00e0 la crise des banlieues fran\u00e7aises. Les violences sans pr\u00e9c\u00e9dent auxquelles on a assist\u00e9 n&#8217;\u00e9taient pas organis\u00e9es par des bandes criminelles ou t\u00e9l\u00e9guid\u00e9es par des leaders islamistes. Elles \u00e9taient spontan\u00e9es et elles \u00e9taient le plus souvent perp\u00e9tr\u00e9es par des mineurs a\u00cc\u201ag\u00e9s d&#8217;\u00e0 peine 15 ans. Ils avaient l&#8217;ambition de faire mieux, c&#8217;est-\u00e0-dire pire, que les jeunes de la banlieue voisine et ils \u00e9taient ravis de l&#8217;attention m\u00e9diatique qu&#8217;ils recevaient. Les explications sociologiques ne manquent pas. Ces jeunes sont en \u00e9chec scolaire, sont d\u00e9j\u00e0 cho\u00cc\u201ameurs, sont mallog\u00e9s et ont souvent des parents d\u00e9pass\u00e9s par leurs propres probl\u00e8mes. Ils ne connaissent pas d&#8217;autres moyens que la violence pour s&#8217;exprimer et toute cette violence exprime d&#8217;abord leur d\u00e9sesp\u00e9rance, leur conviction de n&#8217;avoir aucun avenir, aucune chance de r\u00e9aliser leurs r\u00e9\u201aves. Comment en est-on arriv\u00e9 l\u00e0?<\/p>\n<p>Il faut d\u00e9j\u00e0 comprendre que la France a int\u00e9gr\u00e9 avec succ\u00e8s des millions de gens venus d&#8217;ailleurs. On doit m\u00e9\u201ame dire qu&#8217;elle les a assimil\u00e9s. Les valeurs sacr\u00e9es de la R\u00e9publique, Libert\u00e9-\u00c9galit\u00e9-Fraternit\u00e9, sont devenues les leurs et cette id\u00e9e que les nouveaux venus peuvent et doivent s&#8217;assimiler reste profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans l&#8217;esprit et le c\u0153ur des Fran\u00e7ais. Les plus fervents d\u00e9fenseurs du mod\u00e8le d&#8217;int\u00e9gration fran\u00e7ais sont d&#8217;ailleurs souvent des descendants de mineurs polonais ou de r\u00e9fugi\u00e9s espagnols.<\/p>\n<p>Lorsque les travailleurs immigr\u00e9s ont d\u00e9barqu\u00e9 en masse \u00e0 partir des ann\u00e9es 1950 et 1960, venant essentiellement d&#8217;Afrique du Nord, on n&#8217;a pas cherch\u00e9, eux, \u00e0 les assimiler. Ils \u00e9taient int\u00e9gr\u00e9s pour le travail mais marginalis\u00e9s pour tout le reste. Parqu\u00e9s dans des immeubles tout en hauteur \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des grandes villes, ils \u00e9taient l\u00e0 parce qu&#8217;on avait besoin d&#8217;eux mais personne ne se souciait particuli\u00e8rement de leur int\u00e9gration. Leurs petits-enfants vivent aujourd&#8217;hui dans une situation qui n&#8217;est gu\u00e8re plus facile, voire m\u00e9\u201ame plus difficile. Ils n&#8217;ont pas d&#8217;autre pays que la France, ils sont all\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9cole de la R\u00e9publique et voudraient s&#8217;imaginer un avenir semblable \u00e0 celui des autres jeunes Fran\u00e7ais mais ils se heurtent \u00e0 un mur invisible, celui de la discrimination. Leurs parents s&#8217;y \u00e9taient r\u00e9sign\u00e9s, eux non.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1980, les gouvernements successifs ont compris qu&#8217;il fallait faire quelque chose. On a reconstruit et humanis\u00e9 des quartiers, \u00e9tabli des zones d&#8217;\u00e9ducation prioritaires et cr\u00e9\u00e9 des zones franches pour g\u00e9n\u00e9rer une certaine activit\u00e9 \u00e9conomique, mais l&#8217;impact de toutes ces mesures n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur des attentes et des besoins. Depuis les violences de l&#8217;automne dernier, le gouvernement a introduit un nouveau train de mesures ax\u00e9es cette fois sur la formation professionnelle et l&#8217;emploi.<\/p>\n<p>Il est \u00e9vident que la situation de ces jeunes issus de l&#8217;immigration maghr\u00e9bine ou africaine n&#8217;a rien \u00e0 voir avec celle des mineurs polonais ou celle des r\u00e9fugi\u00e9s espagnols, mais la France reste prisonni\u00e8re de son discours. Au nom du principe d&#8217;\u00e9galit\u00e9, on refuse de compiler les statistiques qui permettraient de prendre la mesure exacte des probl\u00e8mes dans certaines communaut\u00e9s. Au nom du m\u00e9\u201ame principe, on nie des diff\u00e9rences dont il faudrait pourtant tenir compte si on veut trouver des solutions adapt\u00e9es. On commence \u00e0 reconnai\u00cc\u201atre qu&#8217;un traitement \u00e9gal pour tous peut \u00e9\u201atre injuste, mais l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;on doive, m\u00e9\u201ame pour un temps, favoriser certains au d\u00e9triment d&#8217;autres reste tr\u00e8s difficile \u00e0 faire accepter parce que contraire au dogme r\u00e9publicain.<\/p>\n<p>Pour les jeunes des banlieues, c&#8217;est le d\u00e9calage entre ce discours et la r\u00e9alit\u00e9 qu&#8217;ils vivent qui devient insupportable. Le risque pour la France, c&#8217;est de voir ces jeunes renoncer au r\u00e9\u201ave d&#8217;int\u00e9gration pour aller chercher ailleurs, notamment dans les milieux islamistes, une forme de reconnaissance et un autre sentiment d&#8217;appartenance.<\/p>\n<p>En Allemagne, la situation est diff\u00e9rente \u00e0 bien des \u00e9gards. Tout d&#8217;abord, il faut rappeler que les plus grandes migrations vers l&#8217;Allemagne ont \u00e9t\u00e9 celles des Allemands venus d&#8217;Europe centrale et orientale. \u00e0 la fin de la guerre, l&#8217;Allemagne de l&#8217;Ouest a accueilli les millions d&#8217;Allemands qui vivaient en Boh\u00e9\u201ame et dans les provinces de l&#8217;Est devenues territoire polonais. Si on ajoute \u00e0 ce nombre les Allemands qui fuyaient le r\u00e9gime communiste en RDA, on peut consid\u00e9rer que c&#8217;est plus de 15 millions d&#8217;Allemands qui sont \u00ab rentr\u00e9s \u00bb en Allemagne de l&#8217;Ouest. \u00e0 partir de 1989, avec la fin des r\u00e9gimes communistes en Europe centrale, 2 millions d&#8217;Allemands sont encore venus s&#8217;ajouter \u00e0 l&#8217;Allemagne r\u00e9unifi\u00e9e. Et la source n&#8217;est pas tarie. On estime qu&#8217;il reste toujours 2,5 millions d&#8217;Allemands en Russie, en Ukraine et au Kazakhstan. Sur l&#8217;ancienne base militaire canadienne de\u00a0Lahr vivent aujourd&#8217;hui des Russes d&#8217;origine allemande qui pour la plupart ne parlaient plus l&#8217;allemand depuis longtemps. Leurs anc\u00e9\u201atres vivaient sur les bords de la Volga depuis l&#8217;\u00e9poque de Catherine II !<\/p>\n<p>Sa main-d&#8217;\u0153uvre \u00e9trang\u00e8re, l&#8217;Allemagne de l&#8217;Ouest l&#8217;a recrut\u00e9e, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1950, essentiellement en Turquie. La pr\u00e9sence de ces \u00ab travailleurs invit\u00e9s \u00bb devait \u00e9\u201atre temporaire. Aucune strat\u00e9gie d&#8217;int\u00e9gration n&#8217;\u00e9tait donc envisag\u00e9e. \u00e0 ce refus d&#8217;int\u00e9grer correspondait aussi un refus de s&#8217;int\u00e9grer. Encore aujourd&#8217;hui, les familles turques envoient leurs filles en Turquie pour faire au moins une partie de leurs \u00e9tudes secondaires, histoire d&#8217;entretenir la tradition et de faciliter les mariages au sein de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>Cela dit, leur situation en Allemagne peut difficilement \u00e9\u201atre compar\u00e9e \u00e0 celle des maghr\u00e9bins en France. D&#8217;une part, il n&#8217;y a pas de contentieux historique, la Turquie n&#8217;ayant jamais \u00e9t\u00e9 une colonie allemande. D&#8217;autre part, les Turcs immigr\u00e9s ne vivent pas regroup\u00e9s dans les banlieues des grandes villes. Si leur concentration est plus forte dans certains quartiers, ils vivent n\u00e9anmoins au milieu des Allemands. Pour autant, leur int\u00e9gration reste limit\u00e9e.<\/p>\n<p>La communaut\u00e9 turque ainsi que les r\u00e9fugi\u00e9s de la guerre dans les Balkans (qui sont plus nombreux en Allemagne que dans tous les autres pays d&#8217;Europe) ne se heurtent pas \u00e0 un discours r\u00e9publicain d\u00e9cal\u00e9 par rapport \u00e0 leur r\u00e9alit\u00e9 mais pluto\u00cc\u201at \u00e0 une culture et une tradition fortement ancr\u00e9es dans le droit du sang pluto\u00cc\u201at que dans le droit du sol. E\u00cc\u201atre Allemand, ce n&#8217;est pas vivre sur un territoire donn\u00e9, c&#8217;est appartenir \u00e0 une nation. Le retour de millions d&#8217;Allemands depuis 1945 n&#8217;a pu que contribuer \u00e0 enraciner encore un peu plus cette id\u00e9e qu&#8217;on nai\u00cc\u201at Allemand, qu&#8217;on reste Allemand, qu&#8217;on ne le devient pas.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 tout, les choses \u00e9voluent. Une r\u00e9forme de la loi de la nationalit\u00e9 adopt\u00e9e en 2000 a introduit des assouplissements essentiels qui ouvrent l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 la citoyennet\u00e9 et une loi sur l&#8217;immigration adopt\u00e9e en 2005 vient de reconnai\u00cc\u201atre enfin une r\u00e9alit\u00e9 qui existe depuis longtemps mais que beaucoup s&#8217;ent\u00e9\u201ataient encore \u00e0 nier, \u00e0 savoir que l&#8217;Allemagne est devenu et doit devenir un pays d&#8217;immigration.<\/p>\n<p>Deux exemples illustrent tr\u00e8s bien la difficult\u00e9 qu&#8217;\u00e0 l&#8217;Allemagne de m\u00e9\u201ame \u00ab penser \u00bb l&#8217;immigration. Il y a quelques ann\u00e9es, sous la pression des entreprises allemandes, le gouvernement a d\u00e9cid\u00e9 d&#8217;offrir 5 000 permis de travail \u00e0 des sp\u00e9cialistes en informatique, recrut\u00e9s essentiellement en Inde. Leur s\u00e9jour en Allemagne ne pouvait pas d\u00e9passer 5 ans et ils n&#8217;\u00e9taient pas autoris\u00e9s \u00e0 amener leur famille. Inutile de dire que nombre d&#8217;entre eux ont trouv\u00e9 rapidement le chemin des Ambassades des vrais pays d&#8217;immigration ! Autre exemple : la commission qui devait pr\u00e9parer la nouvelle loi sur l&#8217;immigration s&#8217;\u00e9tait beaucoup int\u00e9ress\u00e9e au syst\u00e8me canadien de points qui permet d&#8217;\u00e9valuer et de choisir ses immigrants. Cette id\u00e9e pourtant n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 retenue dans la loi parce qu&#8217;on \u00e9tait mal \u00e0 l&#8217;aise avec cette fa\u00e7on de trier les gens en leur accordant une valeur x ou y. En Allemagne, les ombres du pass\u00e9 resurgissent facilement, parfois sans raison.<\/p>\n<p>Un survol aussi rapide de la situation en France et en Allemagne ne permet pas de d\u00e9gager de conclusions d\u00e9finitives sur quoi que ce soit, mais il permet de constater \u00e0 quel point l&#8217;histoire p\u00e8se lourd et d\u00e9termine la fa\u00e7on dont une soci\u00e9t\u00e9 parvient au non \u00e0 \u00ab g\u00e9rer la diff\u00e9rence \u00bb. Il apparai\u00cc\u201at aussi tr\u00e8s clairement que certains \u00e9trangers sont plus \u00e9trangers que d&#8217;autres et donc plus difficiles \u00e0 int\u00e9grer. Il semble enfin \u00e9vident que c&#8217;est en s&#8217;appuyant sur une identit\u00e9 nationale et culturelle forte qu&#8217;on s&#8217;estime en droit d&#8217;exiger des \u00ab autres \u00bb qu&#8217;ils s&#8217;adaptent et qu&#8217;on pose le principe que ce n&#8217;est pas \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de s&#8217;adapter \u00e0 eux.<\/p>\n<p>Ce qui vaut pour la France et l&#8217;Allemagne vaut aussi pour la plupart des pays d&#8217;Europe. Les esprits ouverts et progressistes sont ceux qui souhaitent l&#8217;int\u00e9gration (en v\u00e9rit\u00e9 l&#8217;assimilation) des \u00e9trangers. Le Turc id\u00e9al ou le Marocain id\u00e9al c&#8217;est celui qu&#8217;on ne peut plus reconnai\u00cc\u201atre, qui a \u00e9pous\u00e9 les us et coutumes de son pays d&#8217;accueil et qui parle couramment et sans accent la langue du pays. Ceux qui ne partagent pas cette vision sont souvent hostiles \u00e0 l&#8217;immigration, voire franchement x\u00e9nophobes. Le multiculturalisme a pluto\u00cc\u201at mauvaise presse. Il existe bien su\u00cc\u201ar des Europ\u00e9ens qui s&#8217;int\u00e9ressent au mod\u00e8le canadien et, au fil des ann\u00e9es, des r\u00e9seaux d&#8217;\u00e9change se sont mis en place entre sociologues et autres sp\u00e9cialistes de la vie en soci\u00e9t\u00e9 des deux co\u00cc\u201at\u00e9s de l&#8217;Atlantique mais dans l&#8217;ensemble les opinions publiques sont r\u00e9fractaires au multiculturalisme.<\/p>\n<p>On juge dangereux d&#8217;encourager la pr\u00e9servation des identit\u00e9s d&#8217;origine. On trouve m\u00e9\u201ame injuste de vouloir ainsi condamner des individus et des groupes \u00e0 une sorte de marginalit\u00e9 en les emp\u00e9\u201achant de se fondre dans la soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 ils se trouvent. Il y a dans ces propos une certaine dose d&#8217;hypocrisie dans la mesure o\u00f9, si en th\u00e9orie on souhaite int\u00e9grer beaucoup, dans les faits on exclut aussi beaucoup.<\/p>\n<p>Qu&#8217;en est-il au juste du \u00ab mod\u00e8le canadien \u00bb? D&#8217;abord, n&#8217;h\u00e9sitons pas \u00e0 tirer une grande fiert\u00e9 du fait que 76 p. 100 des Canadiens ont une opinion positive de l&#8217;immigration. N&#8217;h\u00e9sitons pas non plus \u00e0 affirmer qu&#8217;il vaut mieux \u00e9\u201atre un \u00e9tranger ici qu&#8217;en Europe, ne serait-ce parce qu&#8217;on cesse rapidement d&#8217;\u00e9\u201atre un \u00e9tranger pour devenir un citoyen.<\/p>\n<p>Mais cela dit, tout n&#8217;est pas idyllique. Notre pass\u00e9 comme terre d&#8217;immigration a ses zones d&#8217;ombre et m\u00e9\u201ame ses points noirs que beaucoup de Canadiens d\u00e9couvrent, des d\u00e9cennies plus tard, \u00e0 l&#8217;occasion des excuses pr\u00e9sent\u00e9es plus ou moins discr\u00e8tement par leurs gouvernements. De plus, le temps n\u00e9cessaire aux immigr\u00e9s pour se retrouver dans une situation comparable \u00e0 celle des autres Canadiens s&#8217;allonge d&#8217;ann\u00e9e en ann\u00e9e et on accepte d\u00e9sormais le fait que certains d&#8217;entre eux ne rattraperont jamais leur retard. La sousutilisation des comp\u00e9tences professionnelles des immigrants leur porte un vrai pr\u00e9judice et la forte concentration de l&#8217;immigration dans les grandes villes apporte, elle aussi, son lot de probl\u00e8mes. Pour maintenir le consensus social autour de l&#8217;immigration, il faudra \u00e9\u201atre attentif aux moindres d\u00e9rapages. L&#8217;exemple des Pays-Bas est l\u00e0 pour nous rappeler que la tol\u00e9rance est une vertu bien volatile. Sur le chemin difficile de l&#8217;acceptation de la diff\u00e9rence, aucun progr\u00e8s, h\u00e9las ! n&#8217;est irr\u00e9versible.<\/p>\n<p>Par rapport aux Europ\u00e9ens, nous avons des avantages \u00e9normes. Nous avons l&#8217;espace, nous n&#8217;avons de contentieux historique avec personne et nous sommes tous immigrants ou descendants d&#8217;immigrants, sauf \u00e9videmment les membres des Premi\u00e8res Nations. Nous avons donc h\u00e9rit\u00e9 de conditions plus propices mais nous avons aussi fait des choix diff\u00e9rents des leurs, dont celui du multiculturalisme. Le choix du biculturalisme nous aurait peut-\u00e9\u201atre amen\u00e9s aujourd&#8217;hui \u00e0 une situation plus proche de celle des Europ\u00e9ens, avec deux cultures dans lesquelles on souhaiterait (avec quel succ\u00e8s?) l&#8217;int\u00e9gration des nouveaux venus. On ne saura jamais si le choix du biculturalisme aurait \u00e9t\u00e9 viable dans un pays en voie de diversification rapide, comme on ne saura jamais s&#8217;il aurait attis\u00e9 ou apais\u00e9 le nationalisme canadien-fran\u00e7ais (pour utiliser le vocabulaire de l&#8217;\u00e9poque).<\/p>\n<p>Le multiculturalisme, faut-il le rappeler, n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 mis en place pour faciliter l&#8217;int\u00e9gration des immigrants mais pluto\u00cc\u201at pour nous permettre de mieux vivre ensemble entre citoyens venus d&#8217;horizons tr\u00e8s divers. En Europe, le d\u00e9bat reste tr\u00e8s focalis\u00e9 sur la question de l&#8217;int\u00e9gration des immigrants alors que la vraie question aujourd&#8217;hui est de savoir comment g\u00e9rer une soci\u00e9t\u00e9 de plus en plus diversifi\u00e9e. Les jeunes Beurs sont souvent des Fran\u00e7ais de troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration. Ce qu&#8217;ils revendiquent, c&#8217;est une vraie place dans <em>leur<\/em> soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>La gestion de la diversit\u00e9 est un d\u00e9fi dont l&#8217;ampleur ne peut que croi\u00cc\u201atre avec l&#8217;augmentation des migrations en tous sens. Quelles soci\u00e9t\u00e9s seront dans l&#8217;avenir les plus aptes \u00e0 le relever? Mais quelle est d&#8217;abord la nature des enjeux? On peut d\u00e9j\u00e0 en identifier au moins trois. Premi\u00e8rement, dans quelle mesure une soci\u00e9t\u00e9 doit-elle se laisser transformer? Doit-elle accepter cette \u00e9volution comme \u00e9tant in\u00e9vitable, voire souhaitable, ou pluto\u00cc\u201at r\u00e9sister \u00e0 cette transformation et prot\u00e9ger son identit\u00e9 en demandant \u00e0 chacun de la partager et de la d\u00e9fendre? Le sentiment d&#8217;appartenance \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 implique-t-il le renoncement \u00e0 une autre identit\u00e9? Doit-on consid\u00e9rer que les cultures, sans \u00e9\u201atre immuables, doivent \u00e9\u201atre pluto\u00cc\u201at prot\u00e9g\u00e9es qu&#8217;encourag\u00e9es \u00e0 se croiser?<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, le maintien de la coh\u00e9sion sociale implique-t-il qu&#8217;on limite le droit \u00e0 la diff\u00e9rence? L&#8217;affirmation d&#8217;une diff\u00e9rence n&#8217;est jamais sans motifs ult\u00e9rieurs. Faut-il pour cela craindre l&#8217;affirmation d&#8217;identit\u00e9s culturelles propres au sein d&#8217;une m\u00e9\u201ame soci\u00e9t\u00e9? Cette question est d&#8217;autant plus difficile qu&#8217;on assiste actuellement \u00e0 deux mouvements allant en sens oppos\u00e9s. La mont\u00e9e de l&#8217;individualisme fait que de plus en plus de personnes refusent d&#8217;\u00e9\u201atre d\u00e9finies par leur appartenance \u00e0 un groupe culturel mais en m\u00e9\u201ame temps, ces groupes revendiquent de plus en plus une forme de reconnaissance.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, dans quelle mesure une soci\u00e9t\u00e9 peut-elle et doitelle traiter ses membres de fa\u00e7on diff\u00e9renci\u00e9e? Un traitement juste et \u00e9quitable implique parfois un traitement in\u00e9gal. C&#8217;est l&#8217;essence des programmes de discrimination positive.<\/p>\n<p>Si on compare les r\u00e9ponses qu&#8217;on apporte \u00e0 ces questions en Europe et au Canada, les diff\u00e9rences ressortent tr\u00e8s clairement. Le Canada accepte plus facilement de voir son identit\u00e9 transform\u00e9e, il n&#8217;exige pas de ses citoyens qu&#8217;ils renoncent \u00e0 une autre identit\u00e9 ; il accepte, voire encourage, les groupes \u00e0 affirmer leur identit\u00e9 culturelle propre et il a introduit depuis longtemps d\u00e9j\u00e0 des strat\u00e9gies de discrimination positive. En Europe, on estime que c&#8217;est \u00e0 l&#8217;individu pluto\u00cc\u201at qu&#8217;\u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de s&#8217;adapter ; on redoute le d\u00e9veloppement des communautarismes et on commence timidement \u00e0 introduire des syst\u00e8mes de traitement diff\u00e9renci\u00e9 en rejetant toutefois toute notion de discrimination positive.<\/p>\n<p>Qui parviendra \u00e0 terme \u00e0 mieux g\u00e9rer la diversit\u00e9? La r\u00e9ponse est moins \u00e9vidente qu&#8217;il n&#8217;y parai\u00cc\u201at. L&#8217;avenir est peut-\u00e9\u201atre au m\u00e9tissage et l&#8217;approche europ\u00e9enne y conduit peut\u00e9\u201atre plus su\u00cc\u201arement que le multiculturalisme canadien. Pour avoir rejeter l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;il puisse y avoir en leur sein des minorit\u00e9s, les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes seront peut-\u00e9\u201atre \u00e0 terme transform\u00e9es plus profond\u00e9ment que la soci\u00e9t\u00e9 canadienne o\u00f9 il y a plus de coexistence que d&#8217;interp\u00e9n\u00e9tration. Le Canada, de toute fa\u00e7on, ne pourra pas pr\u00e9tendre \u00e0 l&#8217;excellence dans la gestion de la diversit\u00e9 tant qu&#8217;il n&#8217;aura pas trouv\u00e9 une solution \u00e9quitable et durable aux probl\u00e8mes des autochtones. Quant aux Europ\u00e9ens, ils ne feront pas l&#8217;\u00e9conomie d&#8217;une vraie remise en cause d&#8217;attitudes qui conduisent \u00e0 l&#8217;inf\u00e9riorisation et \u00e0 la marginalisation de segments entiers de leurs soci\u00e9t\u00e9s. Nous avons tous, pour l&#8217;heure, des raisons d&#8217;\u00e9\u201atre modestes.<\/p>\n<p>Comme toujours, les vraies solutions ne sont pas dans les positions extr\u00e9\u201ames et ne sont pas identiques pour tout le monde. Chaque soci\u00e9t\u00e9 doit trouver pour elle-m\u00e9\u201ame le point d&#8217;\u00e9quilibre entre ce qu&#8217;elle estime \u00e9\u201atre le degr\u00e9 de coh\u00e9sion n\u00e9cessaire \u00e0 sa survie et le degr\u00e9 de tol\u00e9rance n\u00e9cessaire \u00e0 l&#8217;expression de sa diversit\u00e9. Une fable de Schopenhauer illustre parfaitement ce propos : deux h\u00e9rissons menac\u00e9s de mourir de froid d\u00e9cid\u00e8rent de se rapprocher pour se r\u00e9chauffer ; la douleur provoqu\u00e9e par leurs piquants les contraignit \u00e0 s&#8217;\u00e9loigner mais ils se rapproch\u00e8rent de nouveau et c&#8217;est ainsi que, dans un mouvement de vaet-vient, ils finirent par trouver le point pr\u00e9cis o\u00f9 et le froid et la douleur \u00e9taient devenus supportables.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On dit souvent qu&#8217;on juge une d\u00e9mocratie \u00e0 la fa\u00e7on dont elle traite ses minorit\u00e9s. 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