{"id":262038,"date":"2005-09-01T04:00:00","date_gmt":"2005-09-01T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/policyoptions.irpp.org\/issues\/leurope-en-crise\/"},"modified":"2025-10-07T19:48:44","modified_gmt":"2025-10-07T23:48:44","slug":"leurope-en-crise","status":"publish","type":"issues","link":"https:\/\/policyoptions.irpp.org\/fr\/2005\/09\/leurope-en-crise\/","title":{"rendered":"L&#8217;Europe en crise"},"content":{"rendered":"<p>Le rejet par la France et les Pays-Bas du nouveau trait\u00e9 constitutionnel plonge l&#8217;Europe dans une p\u00e9riode de crise dont elle sortira peut-\u00e9\u201atre renforc\u00e9e mais, pour l&#8217;heure, les raisons de s&#8217;inqui\u00e9ter sont plus nombreuses que celles d&#8217;esp\u00e9rer. C&#8217;est, en tout \u00e9tat de cause, un grand coup de frein \u00e0 la construction europ\u00e9nne. Comment en est-on arriv\u00e9 l\u00e0?<\/p>\n<p>Ce trait\u00e9 constitutionnel \u00e9tait-il n\u00e9cessaire? Oui, parce que les institutions europ\u00e9ennes existantes ne permettaient pas de g\u00e9rer efficacement une Europe \u00e0 25. Oui, dans la mesure o\u00f9 on voulait faire franchir \u00e0 l&#8217;Europe une \u00e9tape sur la voie de l&#8217;int\u00e9gration politique. Le nouveau trait\u00e9 pr\u00e9voyait notamment l&#8217;\u00e9lection d&#8217;un pr\u00e9sident et la nomination d&#8217;un ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res europ\u00e9en. Oui, enfin, pour donner une valeur juridique contraignante \u00e0 la Charte des droits fondamentaux adopt\u00e9e \u00e0 Nice en 2000. On a voulu en profiter pour revoir l&#8217;ensemble des instruments dont l&#8217;Europe s&#8217;\u00e9tait dot\u00e9e au cours des ann\u00e9es et y mettre de l&#8217;ordre. Le r\u00e9sultat auquel on est parvenu, un texte de 450 articles, est le fruit de compromis \u00e9labor\u00e9s \u00e0 25, autant dire un r\u00e9sultat qui ne satisfait pleinement personne. On a jug\u00e9, cependant, que c&#8217;\u00e9tait le meilleur compromis possible. De l\u00e0, la d\u00e9cision de soumettre le texte \u00e0 la ratification des \u00c9tats membres.<\/p>\n<p>Pourquoi alors ces r\u00e9f\u00e9rendums p\u00e9rilleux quand la voie parlementaire \u00e9tait manifestement plus \u00ab su\u00cc\u201are \u00bb? Parce que l&#8217;opinion publique parfois les r\u00e9clamait, parce que l&#8217;Europe est souvent accus\u00e9e de \u00ab d\u00e9ficit d\u00e9mocratique \u00bb et parce que l&#8217;occasion semblait bonne de redonner la parole au peuple. Il faut aussi se rappeler que lorsque le pr\u00e9sident fran\u00e7ais a pris la d\u00e9cision de faire un r\u00e9f\u00e9rendum, le pourcentage de \u00ab oui \u00bb \u00e9tait estim\u00e9 \u00e0 plus de 70 p. 100.<\/p>\n<p>Le processus de ratification va-t-il maintenant se poursuivre? Les \u00c9tats membres ont th\u00e9oriquement jusqu&#8217;\u00e0 fin 2006 pour ratifier le nouveau trait\u00e9 et dix pays de l&#8217;Union europ\u00e9enne, dont l&#8217;Allemagne, l&#8217;ont d\u00e9j\u00e0 fait, le plus souvent par voie parlementaire. Le Conseil europ\u00e9en vient n\u00e9anmoins de d\u00e9cider de suspendre le processus de ratification. Sans attendre cette d\u00e9cision, le Royaume-Uni avait d\u00e9j\u00e0 annonc\u00e9 qu&#8217;il suspendait la tenue de son r\u00e9f\u00e9rendum. Une aubaine pour Tony Blair qui s&#8217;\u00e9vite ainsi une campagne difficile et une d\u00e9faite probablement s\u00e9v\u00e8re. Les sondages outre-Manche donnaient, en effet, le \u00ab non \u00bb gagnant \u00e0 plus de 70 p. 100.<\/p>\n<p>Si le \u00ab non \u00bb l&#8217;a emport\u00e9 en France cela tient au fait qu&#8217;il n&#8217;y avait qu&#8217;une raison de voter \u00aboui\u00bb, une raison certes majeure: celle de vouloir poursuivre la construction europ\u00e9enne. D\u00e9clin\u00e9e sur tous les tons, cette raison, en fin de course, n&#8217;en faisait toujours qu&#8217;une. Dans le camp du \u00ab non \u00bb, les raisons \u00e9taient, au contraire, multiples et vari\u00e9es. Il y avait ceux qui voulaient d\u00e9fendre l&#8217;int\u00e9grit\u00e9 de la France et d\u00e9noncaient l&#8217;\u00e9rosion de la souverainet\u00e9 nationale, ceux qui voulaient infliger une d\u00e9faite au gouvernement, ceux \u00e0 gauche qui ne voulaient pas voter encore une fois avec le pr\u00e9sident Chirac (aux derni\u00e8res \u00e9lections pr\u00e9sidentielles plusieurs l&#8217;avaient fait pour barrer la route au Front national), ceux qui voulaient exprimer leur col\u00e8re face \u00e0 une situation \u00e9conomique et sociale toujours plus pr\u00e9caire, ceux qui voulaient d\u00e9noncer le n\u00e9olib\u00e9ralisme qu&#8217;ils voyaient consacr\u00e9 par le nouveau trait\u00e9 constitutionnel, ceux qui voulaient sanctionner les \u00ab technocrates \u00bb de Bruxelles, ceux qui avaient peur de l&#8217;entr\u00e9e de la Turquie et ceux qui d\u00e9ploraient d\u00e9j\u00e0 l&#8217;entr\u00e9e des pays de l&#8217;Est. Au milieu de tous ces \u00ab non \u00bb, probablement une majorit\u00e9 de gens qui, depuis toujours, sont pluto\u00cc\u201at hostiles \u00e0 l&#8217;Europe mais aussi beaucoup de gens qui disent croire \u00e0 l&#8217;Europe, mais \u00e0 une autre Europe.<\/p>\n<p>L&#8217;extr\u00e9\u201ame-droite et l&#8217;extr\u00e9\u201ame-gauche n&#8217;ont pas men\u00e9 le m\u00e9\u201ame combat mais ils ont, au soir du 29 mai, additionn\u00e9 leurs voix. Mais cela n&#8217;aurait pas suffi \u00e0 faire franchir au \u00ab non \u00bb la barre des 50 p. 100. L&#8217;apport d&#8217;une partie de l&#8217;\u00e9lectorat socialiste a \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminant. Le Parti socialiste avait, \u00e0 l&#8217;issue d&#8217;un vote interne, choisi le camp du \u00ab oui \u00bb mais ses \u00e9lecteurs n&#8217;ont pas suivi. On estime qu&#8217;ils ont vot\u00e9 \u00ab non \u00bb \u00e0 56 p. 100. Certains leaders du parti, dont Laurent Fabius, avaient anticip\u00e9 ce r\u00e9sultat et estim\u00e9 qu&#8217;il ne fallait pas essayer de contrer la vague de m\u00e9contentement mais pluto\u00cc\u201at essayer de \u00ab surfer \u00bb dessus. L&#8217;avenir dira si ce calcul \u00e9tait le bon, pour le Parti socialiste, pour la France et pour l&#8217;Europe.<\/p>\n<p>Les raisons du \u00ab non \u00bb hollandais sont tout autres. Dans un pays encore secou\u00e9 par les assassinats de Pim Fortuyn et de Theo van Gogh, le courant le plus fort a \u00e9t\u00e9 le courant identitaire. Confront\u00e9s aux probl\u00e8mes d&#8217;int\u00e9gration d&#8217;une population \u00e9trang\u00e8re qui repr\u00e9sente d\u00e9sormais pr\u00e8s du quart de la population, les Hollandais se sentent d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de ce qui a toujours fait leur identit\u00e9 et ont choisi d&#8217;exprimer leur d\u00e9sarroi par un \u00ab non \u00bb retentissant \u00e0 l&#8217;Europe. Les efforts conjug\u00e9s de toute la classe politique n\u00e9erlandaise n&#8217;ont pas suffi \u00e0 endiguer la vague. Le gouvernement, tr\u00e8s impopulaire, a \u00e9t\u00e9 incapable de contrer les arguments de ceux qui affirmaient aussi que les Pays-Bas payaient trop cher leur appartenance \u00e0 l&#8217;Europe. On a fait porter \u00e0 l&#8217;euro la responsabilit\u00e9 de la d\u00e9t\u00e9rioration du pouvoir d&#8217;achat et d\u00e9nonc\u00e9 une contribution trop importante au budget europ\u00e9en (elle est effectivement la plus \u00e9l\u00e9v\u00e9e par habitant).<\/p>\n<p>Si diff\u00e9rents soient-ils, les \u00ab non \u00bb fran\u00e7ais et hollandais ont deux choses en commun. Premi\u00e8rement, ce n&#8217;est pas un \u00ab non \u00bb aux orientations que le nouveau trait\u00e9 constitutionnel leur proposait pour l&#8217;avenir mais pluto\u00cc\u201at un \u00ab non \u00bb \u00e0 des choses qui existent d\u00e9j\u00e0, \u00e0 savoir un syst\u00e8me \u00e9conomique pluto\u00cc\u201at lib\u00e9ral, des limites \u00e0 la souverainet\u00e9 nationale, une monnaie commune et l&#8217;\u00e9largissement aux pays de l&#8217;Est. Deuxi\u00e8mement, c&#8217;est un \u00ab non \u00bb populiste. En France comme aux Pays-Bas, on a beaucoup parl\u00e9 du d\u00e9calage entre le peuple et ses dirigeants. Aux deux bouts de l&#8217;\u00e9chiquier politique, on a mis de l&#8217;avant l&#8217;id\u00e9e que le peuple avait repris la parole et devait infliger une sanction m\u00e9rit\u00e9e aux dirigeants nationaux comme aux \u00ab technocrates \u00bb de Bruxelles.<\/p>\n<p>Dans sa forme actuelle, tout au moins, on peut consid\u00e9rer que la nouvelle constitution a d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu. Des chapitres comme celui sur les institutions ou la Charte des droits fondamentaux pourraient peut-\u00e9\u201atre survivre et \u00e9\u201atre adopt\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment. Cela, cependant, reste tr\u00e8s hypoth\u00e9tique. La seule chose qui soit claire c&#8217;est que l&#8217;app\u00e9tit pour entamer une nouvelle ronde de n\u00e9gociations est inexistant. La possibilit\u00e9 de r\u00e9pondre aux exigences nombreuses, et souvent contradictoires, de tous ceux qui, jusqu&#8217;\u00e0 maintenant, ont dit \u00ab non \u00bb semble aussi bien limit\u00e9e. Les dirigeants europ\u00e9ens pourraient donc \u00e9\u201atre tent\u00e9s, pour l&#8217;heure, de mettre en veilleuse les d\u00e9bats constitutionnels et d&#8217;essayer pluto\u00cc\u201at de forger une entente autour du prochain budget pour remetttre l&#8217;Europe en marche rapidement. La ta\u00cc\u201ache s&#8217;annonce cependant bien difficile si on en juge par l&#8217;\u00e9chec aboslu du dernier Conseil europ\u00e9en \u00e0 ce chapitre.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences au plan int\u00e9rieur ont \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diates. Le pr\u00e9sident, m\u00e9\u201ame d\u00e9savou\u00e9, a choisi de rester. Il n&#8217;a pas non plus jug\u00e9 opportun de dissoudre l&#8217;Assembl\u00e9e nationale et de provoquer des \u00e9lections l\u00e9gislatives anticip\u00e9es. Il a, par contre, chang\u00e9 de premier ministre et un peu de gouvernement. Le nouveau premier ministre, Dominique de Villepin, s&#8217;est donn\u00e9 cent jours pour convaincre les Fran\u00e7ais de sa capacit\u00e9 \u00e0 mettre en train des changements qui leur redonneront confiance et espoir.\u00a0Les tenants du \u00ab non \u00bb n&#8217;ont pas le sentiment d&#8217;avoir \u00e9t\u00e9 entendus. Au niveau europ\u00e9en, leur d\u00e9ception pourrait \u00e9\u201atre plus grande encore.<\/p>\n<p>La France veut continuer \u00e0 exercer en Europe une influence pr\u00e9pond\u00e9rante et veut poursuivre avec l&#8217;Allemagne son ro\u00cc\u201ale de moteur de la construction europ\u00e9enne. Dans les faits, la France vient de perdre beaucoup de poids et de cr\u00e9dibilit\u00e9. Il faut rappeler que le nouveau texte constitutionnel avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 par une commission pr\u00e9sid\u00e9e par Val\u00e9ry Giscard d&#8217;Estaing et, au sein de cette commission, le ministre fran\u00e7ais des Affaires \u00e9trang\u00e8res, Michel Barnier, disait avoir lui-m\u00e9\u201ame r\u00e9dig\u00e9 des articles entiers. Cela devait aider le pr\u00e9sident Chirac \u00e0 convaincre ses concitoyens de ratifier la constitution par r\u00e9f\u00e9rendum. Au lendemain du \u00ab non \u00bb fran\u00e7ais, les partenaires europ\u00e9ens peuvent regretter les concessions faites \u00e0 la France et on peut penser qu&#8217;ils seront d\u00e9sormais moins r\u00e9ceptifs aux propositions fran\u00e7aises, dans le domaine constitutionnel et dans d&#8217;autres.<\/p>\n<p>L&#8217;axe franco-allemand sort, lui aussi, tr\u00e8s affaibli de cette \u00e9preuve et les d\u00e9bats \u00e0 venir sur le budget europ\u00e9en pourraient g\u00e9n\u00e9rer des tensions entre la France et l&#8217;Allemagne, notamment autour du financement de la politique agricole commune, surtout si les conservateurs reprennent le pouvoir en Allemagne cet automne. Il est probable en effet que la CDU, plus atlantiste et plus lib\u00e9rale, soit tent\u00e9e par un rapprochement avec Londres. En France, les partisans d&#8217;une Europe plus sociale pourraient alors regretter les modestes avanc\u00e9es que repr\u00e9sentait le trait\u00e9 constitutionnel. Cela dit, l&#8217;histoire r\u00e9cente montre bien qu&#8217;un axe Berlin-Londres n&#8217;est pas facile \u00e0 mettre en place. Le Chancelier Schroeder, qui lui-m\u00e9\u201ame avait souhait\u00e9 au d\u00e9part une collaboration plus \u00e9troite avec son homologue anglais, socio-d\u00e9mocrate comme lui, a vite mesur\u00e9 la difficult\u00e9 de privil\u00e9gier un partenariat avec un pays qui, malgr\u00e9 les discours de Tony Blair, n&#8217;a toujours qu&#8217;un pied en Europe.<\/p>\n<p>Le \u00ab non \u00bb n\u00e9erlandais n&#8217;a pas fait tomber le gouvernement mais il interpelle brutalement l&#8217;ensemble de la classe politique. L&#8217;image des Pays-Bas comme pays fondateur toujours pr\u00e9\u201at \u00e0 soutenir les avanc\u00e9es de l&#8217;int\u00e9gration europ\u00e9ene est alt\u00e9r\u00e9e pour longtemps mais, au sein de l&#8217;Union europ\u00e9enne, les \u00ab petits pays \u00bb seront satisfaits de constater que les Pays-Bas ont fait la d\u00e9monstration qu&#8217;on ne doit pas les prendre pour acquis. Dans la prochaine ronde de n\u00e9gociations budg\u00e9taires, il faut s&#8217;attendre \u00e0 ce que les Hollandais soient particuli\u00e8rement intraitables.<\/p>\n<p>Ce qu&#8217;il faut craindre d&#8217;abord c&#8217;est la banalisation des discours excessifs : des propos franchement x\u00e9nophobes, un proc\u00e8s sans nuance et sans appel du lib\u00e9ralisme, une exaltation de la souverainet\u00e9 nationale et un populisme de mauvais aloi. Ce \u00e0 quoi il faut s&#8217;attendre, c&#8217;est \u00e0 une r\u00e9surgence des nationalismes et \u00e0 un retour en vogue du protectionnisme \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle europ\u00e9enne. Ce qu&#8217;il faut enfin envisager, c&#8217;est le risque d&#8217;un retour en arri\u00e8re. On pourrait assister au d\u00e9but d&#8217;un \u00ab d\u00e9tricotage \u00bb de l&#8217;Europe, une re-nationalisation de certaines politiques et une remise en cause de l&#8217;autorit\u00e9 des institutions europ\u00e9ennes. Certains, comme les Britanniques et d&#8217;autres, notamment parmi les nouveaux membres de l&#8217;Union europ\u00e9enne, pourraient se sentir plus \u00e0 l&#8217;aise dans cette Europe-l\u00e0. Il ne s&#8217;agirait plus alors d&#8217;un coup de frein mais bien d&#8217;un virage \u00e0 180 degr\u00e9s. Ce sc\u00e9nario cependant semble peu probable.<\/p>\n<p>Face \u00e0 un pr\u00e9sident fran\u00e7ais d\u00e9stabilis\u00e9 par les r\u00e9sultats du r\u00e9f\u00e9rendum et un Chancelier allemand aux prises avec des difficult\u00e9s int\u00e9rieures qui le contraignent \u00e0 demander des \u00e9lections anticip\u00e9es, Tony Blair (malgr\u00e9 une r\u00e9election r\u00e9cente pluto\u00cc\u201at en demi-teinte) peut vouloir se poser en nouvel homme fort de l&#8217;Europe. Il est bien servi par le calendrier europ\u00e9en. En effet, il assumera \u00e0 compter du 1er juillet, la pr\u00e9sidence du Conseil, mais l&#8217;influence de la Grande-Bretagne en Europe a ses limites.<\/p>\n<p>En d\u00e9cidant de suspendre son r\u00e9f\u00e9rendum avant m\u00e9\u201ame la r\u00e9union du Conseil europ\u00e9en o\u00f9 l&#8217;avenir du processus de ratification devait \u00e9\u201atre tranch\u00e9, la Grande-Bretagne a montr\u00e9 peu de consid\u00e9ration pour ses partenaires europ\u00e9ens. En restant \u00e0 l&#8217;\u00e9cart de Schengen et de l&#8217;euro et en se cramponnant \u00e0 son \u00ab rabais \u00bb budg\u00e9taire, n\u00e9goci\u00e9 par Margaret Thatcher et qui lui permet de r\u00e9cup\u00e9rer 4,6 milliards des 7 milliards de dollars qu&#8217;elle verse au budget europ\u00e9en, elle peut difficilement r\u00e9clamer le leadership d&#8217;une Europe, m\u00e9\u201ame mal en point. Tony Blair a peut-\u00e9\u201atre rat\u00e9 au dernier Conseil europ\u00e9en une occasion unique de construire de nouvelles alliances, en se montrant trop rigide sur la question du rabais britannique. Ce qu&#8217;il a d&#8217;int\u00e9ressant et d&#8217;important \u00e0 dire sur la politique agricole commune et sur les priorit\u00e9s du budget europ\u00e9en risque de ne pas \u00e9\u201atre entendu.<\/p>\n<p>Il y a \u00e0 peine quelques mois, beaucoup d&#8217;Europ\u00e9ens convaincus esp\u00e9raient encore qu&#8217;un \u00ab non \u00bb britannique \u00e0 la constitution permettrait de rel\u00e9guer la Grande-Bretagne au cercle ext\u00e9rieur d&#8217;une Europe construite autour d&#8217;un noyau dur de pays pr\u00e9\u201ats \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer la construction europ\u00e9enne. C&#8217;est dire l&#8217;immensit\u00e9 du choc dans ces milieux au lendemain du \u00ab non \u00bb fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Il faut esp\u00e9rer que la crise provoqu\u00e9e par l&#8217;\u00e9chec du trait\u00e9 constitutionnel ait des retomb\u00e9es positives. Le d\u00e9bat qui s&#8217;est engag\u00e9 avec le r\u00e9f\u00e9rendum fran\u00e7ais est un d\u00e9bat n\u00e9cessaire. Dans les pays o\u00f9 il n&#8217;y a pas eu de r\u00e9f\u00e9rendum, les populations se sentent priv\u00e9es du droit d&#8217;exprimer haut et fort leurs critiques, leurs revendications et leurs inqui\u00e9tudes. Les malaises ressentis doivent trouver leur exutoire.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9largissement aux pays de l&#8217;Est est survenu sans que les opinions publiques aient \u00e9t\u00e9 ad\u00e9quatement pr\u00e9par\u00e9es. Il pose des probl\u00e8mes qu&#8217;il ne faut pas nier et auxquels il faut trouver des solutions. Cet \u00e9largissement a r\u00e9duit la coh\u00e9sion interne de l&#8217;Europe. Il n&#8217;y a plus un discours europ\u00e9en dominant mais plusieurs discours concurrents.<\/p>\n<p>Le d\u00e9bat sur l&#8217;Europe \u00ab sociale \u00bb est lui aussi essentiel. La d\u00e9fense du mod\u00e8le europ\u00e9en, celui d&#8217;une \u00e9conomie sociale de march\u00e9, suppose qu&#8217;il r\u00e9ussisse \u00e0 faire la d\u00e9monstration de sa capacit\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer de la croissance et \u00e0 cr\u00e9er des emplois. Entre ceux qui consid\u00e8rent que les probl\u00e8mes actuels viennent de ce que l&#8217;Europe est trop lib\u00e9rale et ceux qui estiment qu&#8217;elle ne l&#8217;est pas assez, il faudra bien trouver un terrain d&#8217;entente. L&#8217;inspiration pourrait venir des pays de l&#8217;Union europ\u00e9enne, comme les pays scandinaves, qui ont r\u00e9ussi \u00e0 concilier croissance et justice sociale. Il n&#8217;y a rien \u00e0 gagner non plus \u00e0 caricaturer le mod\u00e8le britannique. La strat\u00e9gie la plus porteuse d&#8217;avenir pour l&#8217;Europe est celle qui consiste \u00e0 prendre le meilleur l\u00e0 il se trouve.<\/p>\n<p>La Commission de Bruxelles devrait entendre le message qui lui est adress\u00e9. Per\u00e7ue comme \u00e9tant lointaine, technocratique et autoritaire, elle a un long et difficile chemin \u00e0 faire pour retrouver le ro\u00cc\u201ale qui historiquement \u00e9tait le sien, celui d&#8217;incarner le r\u00e9\u201ave europ\u00e9en. Les \u00c9tats membres ont devant eux un d\u00e9fi au moins aussi grand. Ils devront collectivement arr\u00e9\u201ater de faire porter \u00e0 Bruxelles la responsabilit\u00e9 de tout ce qui ne va pas et arr\u00e9\u201ater aussi de se vanter, \u00e0 l&#8217;issue de chaque r\u00e9union des ministres ou du Conseil, de tout ce qu&#8217;ils ont accompli dans la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00e9\u201ats nationaux.<\/p>\n<p>L&#8217;histoire de la construction europ\u00e9enne depuis 50 ans est une belle histoire, celle d&#8217;une r\u00e9conciliation entre les ennemis d&#8217;hier et du choix d&#8217;un destin commun. C&#8217;est un exemple pour toutes les r\u00e9gions du monde encore d\u00e9chir\u00e9es par des conflits. Au plan \u00e9conomique aussi, l&#8217;Europe a montr\u00e9 sa capacit\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer des pays qui avaient des niveaux de d\u00e9veloppement tr\u00e8s diff\u00e9rents. Le rattrapage pour les derniers arriv\u00e9s sera peut-\u00e9\u201atre plus long et plus difficile mais, l\u00e0 encore, le succ\u00e8s de l&#8217;Europe sera l&#8217;exemple d&#8217;une forme de solidarit\u00e9 dont le monde a besoin.<\/p>\n<p>Pour ceux qui r\u00e9\u201avent d&#8217;int\u00e9gration sur le continent nord-am\u00e9ricain, la crise actuelle en Europe est riche d&#8217;enseignements. L&#8217;int\u00e9gration ne se d\u00e9cr\u00e8te pas. Les gouvernements doivent faire des choix, les expliquer et obtenir l&#8217;adh\u00e9sion des populations. \u00e0 chaque \u00e9poque, dans chaque contexte, il existe vraisemblablement un degr\u00e9 optimal d&#8217;int\u00e9gration, celui que les gens ressentent comme \u00e9tant b\u00e9n\u00e9fique au plan politique et au plan \u00e9conomique. Vouloir aller trop loin, trop vite g\u00e9n\u00e8re une opposition l\u00e9gitime qui est d&#8217;autant plus vive qu&#8217;on tarde \u00e0 l&#8217;entendre ou \u00e0 la laisser s&#8217;exprimer.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le rejet par la France et les Pays-Bas du nouveau trait\u00e9 constitutionnel plonge l&#8217;Europe dans une p\u00e9riode de crise dont elle sortira peut-\u00e9\u201atre renforc\u00e9e mais, pour l&#8217;heure, les raisons de s&#8217;inqui\u00e9ter sont plus nombreuses que celles d&#8217;esp\u00e9rer. C&#8217;est, en tout \u00e9tat de cause, un grand coup de frein \u00e0 la construction europ\u00e9nne. 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