{"id":262020,"date":"2005-07-01T04:00:00","date_gmt":"2005-07-01T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/policyoptions.irpp.org\/issues\/quand-le-dragon-chinois-a-soif-le-defi-de-leau-en-chine\/"},"modified":"2025-10-07T19:48:03","modified_gmt":"2025-10-07T23:48:03","slug":"quand-le-dragon-chinois-a-soif-le-defi-de-leau-en-chine","status":"publish","type":"issues","link":"https:\/\/policyoptions.irpp.org\/fr\/2005\/07\/quand-le-dragon-chinois-a-soif-le-defi-de-leau-en-chine\/","title":{"rendered":"Quand le dragon chinois a soif : le d\u00e9fi de l&#8217;eau en Chine"},"content":{"rendered":"<p>Je commen\u00e7ais \u00e0 me dire que Beijing \u00e9tait plus propre qu&#8217;en 1997; plus propre \u00e0 en juger par la quantit\u00e9 moindre de d\u00e9chets de toutes sortes jonchant le sol. Mais le nombre de voitures a grandement augment\u00e9, et l&#8217;air pique les yeux et la gorge. L&#8217;eau n&#8217;est toujours pas potable et m\u00e9\u201ame les locaux la font scrupuleusement bouillir avant de la consommer. Et je suis tomb\u00e9 sur cet article du <em>China Daily<\/em>, publication quasi officielle. En date du 17 mai 2005, le ministre chinois de l&#8217;Agence d&#8217;\u00c9tat de Protection de l&#8217;Environnement (SEPA, State Environment Protection Administration), Xie Zhenhua, expliquait que la d\u00e9gradation de l&#8217;environnement en Chine s&#8217;\u00e9tait acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, au point de remettre en cause la croissance, car ses cou\u00cc\u201ats pourraient atteindre \u00ab au moins 15 p. 100 du PIB \u00bb. Il ga\u00cc\u201achait ainsi le spectacle d&#8217;une Chine sur la voie d&#8217;un d\u00e9veloppement rapide et du meilleur des mondes.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 les investissements importants consentis par le pays dans la lutte contre la pollution et la protection de l&#8217;environnement, expliquait le ministre, la rapidit\u00e9 du d\u00e9veloppement et ses formes menacent la durabilit\u00e9 de la croissance.<\/p>\n<p>Le ministre a \u00e9tay\u00e9 ses dires avec ces faits troublants : pr\u00e8s de 37 p. 100 du territoire (3 500 000 km2) est affect\u00e9 par une forte \u00e9rosion, et cette surface augmente de 15 000 km2 chaque ann\u00e9e. Plus de 90 p.100 des rivi\u00e8res qui traversent des villes sont \u00ab tr\u00e8s pollu\u00e9es \u00bb. Les usages de l&#8217;eau ont d\u00e9pass\u00e9 le seuil de danger en Chine du Nord, mettant en question la p\u00e9rennit\u00e9 de la ressource, et les aquif\u00e8res voient leur niveau diminuer sans cesse dans la plaine de Chine du Nord, r\u00e9gion qui produit environ 40 p. 100 des c\u00e9r\u00e9ales chinoises. Va-t-on vers une crise r\u00e9elle de l&#8217;eau en Chine? Celle-ci pourraitelle s&#8217;\u00e9tendre \u00e0 d&#8217;autres r\u00e9gions?<\/p>\n<p>La plaine de la Chine du Nord est confront\u00e9e \u00e0 un grave probl\u00e8me de raret\u00e9 de la ressource en eau. Cette situation tr\u00e8s pr\u00e9occupante, qui se traduit par des tensions croissantes pour le partage d&#8217;une ressource relativement rare en Chine du Nord, est \u00e0 l&#8217;origine du grand projet de transfert massif SudNord du Yangze vers le Huanghe (fleuve Jaune) et la r\u00e9gion de Beijing et Tianjin.<\/p>\n<p>Voici seulement 20 ans, la question de la disponibilit\u00e9 de la ressource pour les villes ne se posait gu\u00e8re en Chine, mais la consommation a cru\u00cc\u201a si rapidement que le nord du pays fait maintenant face \u00e0 une situation de manque chronique. Depuis 1995, la demande \u00e0 P\u00e9kin est sup\u00e9rieure \u00e0 la capacit\u00e9 du r\u00e9seau, obligeant les autorit\u00e9s \u00e0 mettre en \u0153uvre un syst\u00e8me de rationnement et \u00e0 augmenter les tarifs de l&#8217;eau. A Beijing, ceux-ci sont pass\u00e9s de 2 yuans (24 \u00a2) en 2001 \u00e0 4,5 yuans (54 \u00a2) en mai 2005.<\/p>\n<p>Pourtant, les Chinois ne sont pas des Am\u00e9ricains ou des Canadiens : pas de piscines priv\u00e9es ici, ni de pelouses \u00e0 arroser en permanence, ni m\u00e9\u201ame d&#8217;all\u00e9e de garage \u00e0 nettoyer au jet d&#8217;eau par des propri\u00e9taires paresseux. Bien entendu, les Chinois lavent leurs voitures : avec un petit seau d&#8217;eau. Plusieurs personnes m&#8217;ont m\u00e9\u201ame confi\u00e9 recycler l&#8217;eau du bain pour la chasse d&#8217;eau, par exemple. Mais Beijing n&#8217;est pas Montr\u00e9al ni Toronto : 8,3 millions d&#8217;habitants en 1970, 13 millions en 2004. Une population encore en forte croissance, un niveau de vie en hausse qui induit une augmentation de la demande en eau, en hygi\u00e8ne accrue (personnelle, lessive) et en \u00e9quipements publics de loisirs (fontaines, piscines publiques, parcs \u00e0 arroser), et des fuites dans un r\u00e9seau \u00e9norme expliquent la croissance continue de la demande.<\/p>\n<p>Le pompage excessif de la nappe phr\u00e9atique a fait plonger le niveau de celle-ci de 6 m sous la surface en 1950 \u00e0 50 m\u00e8tres en 1994, puis \u00e0 61 m\u00e8tres en 1999, soit une baisse de pr\u00e8s d&#8217;un m\u00e8tre par an. La pollution vient aggraver le manque d&#8217;eau. Les \u00e9quipements de traitement des eaux us\u00e9es urbaines comme industrielles sont souvent sommaires, tandis que la pollution d&#8217;origine agricole s&#8217;\u00e9tend. Les d\u00e9charges et les d\u00e9potoirs sont peu\u00a0 r\u00e9glement\u00e9s et non isol\u00e9s ; de leurs montagnes de d\u00e9chets s&#8217;\u00e9coule un liquide ind\u00e9finissable qui s&#8217;infiltre dans les aquif\u00e8res ou rejoint les cours d&#8217;eau.<\/p>\n<p>En 1995, un rapport de la Commission d&#8217;\u00c9tat \u00e0 la Planification estimait que 74 des 270 villes manquant d&#8217;eau avaient vu leurs r\u00e9serves hydrauliques contamin\u00e9es par la pollution. On l&#8217;a vu, pr\u00e8s de 90 p. 100 des cours d&#8217;eau traversant des agglom\u00e9rations sont consid\u00e9r\u00e9s comme tr\u00e8s pollu\u00e9s et leur eau impropre \u00e0 la consommation. Cette pollution incite, \u00e0 son tour, les autorit\u00e9s locales \u00e0 multiplier les forages et les pompages dans les aquif\u00e8res afin de disposer d&#8217;une eau de qualit\u00e9 acceptable, contribuant en cela \u00e0 la baisse rapide du niveau de ces nappes.<\/p>\n<p>Par ailleurs, si la consommation en eau a explos\u00e9 dans les villes, la consommation rurale n&#8217;est pas demeur\u00e9e en reste. Les surfaces agricoles irrigu\u00e9es ne repr\u00e9sentaient que 16 p. 100 de la surface agricole utile en 1949, contre 45 p. 100 en 1975. Dans le nord du pays sont concentr\u00e9es 70 p. 100 des terres irrigu\u00e9es pour 20 p. 100 de l&#8217;eau disponible. L&#8217;irrigation y est surtout assur\u00e9e par un nombre croissant de puits de plus en plus profonds pour exploiter les nappes phr\u00e9atiques, ce qui a provoqu\u00e9 la chute globale des nappes des plaines du nord du pays d&#8217;environ 1,5 m par an de 1993 \u00e0 1998. Depuis le d\u00e9but de la d\u00e9cennie 1990, le fleuve Jaune se tarit r\u00e9guli\u00e8rement sur des tron\u00e7ons de plus en plus longs, 704 km pendant 226 jours en 1997.<\/p>\n<p>Face \u00e0 une demande sans cesse croissante, le gouvernement a lanc\u00e9 en d\u00e9cembre 2002 un grand chantier : d\u00e9tourner les eaux du Yangze ou de ses affluents vers le nord de la Chine par trois canaux majeurs. Le premier, ou voie occidentale, \u00e0 partir de l&#8217;amont du Yangze, suppose la travers\u00e9e d&#8217;une zone tr\u00e8s montagneuse, pour apporter 19,5 milliards de m3 par an dans le cours du haut fleuve Jaune ; le second d\u00e9riverait 15 milliards m3 de la rivi\u00e8re Han vers le fleuve Jaune et la r\u00e9gion de Beijing ; le troisi\u00e8me, \u00e0 l&#8217;est, reprendrait le trac\u00e9 du Grand Canal du VIIe si\u00e8cle vers Tianjin pour y acheminer 9 milliards de m3. \u00e0 titre de comparaison, le d\u00e9bit du SaintLaurent \u00e0 Qu\u00e9bec est de 315 milliards de m3 ; l&#8217;ensemble des transferts d&#8217;eau massifs construits pour le complexe de la baie James (d\u00e9rivation des rivi\u00e8res Opinaca, Eastmain et Caniapiscau) repr\u00e9sente 52 milliards de m3, mais sur des distances beaucoup plus courtes.<\/p>\n<p>Ces projets supposent des travaux d&#8217;une tr\u00e8s grande ampleur : le trac\u00e9 de d\u00e9rivation de la rivi\u00e8re Han, par exemple, implique la construction de 1 500 ouvrages (viaducs et tunnels) et le d\u00e9placement de 220 000 personnes. Les cou\u00cc\u201ats du percement de ces trois canaux, d\u00e9j\u00e0 envisag\u00e9s en 1952, \u00e9taient estim\u00e9s \u00e0 environ 15,4 milliards de dollars en 1998, mais les \u00e9normes difficult\u00e9s techniques que repr\u00e9sentent les deux premiers trac\u00e9s am\u00e8nent certains analystes \u00e0 envisager des cou\u00cc\u201ats beaucoup plus \u00e9lev\u00e9s. Les travaux de construction du canal oriental vers Tianjin ont d\u00e9but\u00e9 en d\u00e9cembre 2002. Le canal central a \u00e9t\u00e9 entam\u00e9 en d\u00e9cembre 2003, tandis que le trac\u00e9 occidental est en \u00e9tude de faisabilit\u00e9. Le cou\u00cc\u201at d&#8217;am\u00e9nagement des deux canaux en chantier \u00e9tait estim\u00e9 \u00e0 180 milliards de yuans (21,5 milliards de dollars en 2001) ; depuis, ces estimations ont plus que tripl\u00e9. Quant au projet occidental, il implique des difficult\u00e9s techniques (percement d&#8217;aqueducs, construction de longs viaducs et de grands barrages en zones montagneuses, sismiques et \u00e9loign\u00e9es ; d\u00e9nivellations de 350 \u00e0 520 m\u00e8tres au total \u00e0 faire franchir par l&#8217;eau pomp\u00e9e, d&#8217;o\u00f9 des cou\u00cc\u201ats \u00e9nerg\u00e9tiques importants) qui supposent l&#8217;engagement de cr\u00e9dits majeurs ; or, cet engagement majeur de fonds publics dans des zones peu habit\u00e9es, m\u00e9\u201ame si elle a une finalit\u00e9 globale, enthousiasme peu de partisans. \u00e0 l&#8217;heure actuelle, il n&#8217;est pas certain que ce trac\u00e9 sera construit.<\/p>\n<p>Ce sont ces perspectives budg\u00e9taires qui avaient conduit le gouvernement \u00e0 esp\u00e9rer pouvoir repousser le projet, mais la succession de s\u00e9cheresses catastrophiques en Chine du Nord au cours des ann\u00e9es 1995-2002 l&#8217;a forc\u00e9 \u00e0 le remettre \u00e0 l&#8217;ordre du jour.<\/p>\n<p>Le ministre des Ressources hydrauliques, Wang Shucheng, aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des mesures incitatives d&#8217;\u00e9conomie d&#8217;eau et de tarification afin de faire baisser la consommation. Les critiques du projet font justement valoir que les sommes qui y sont affect\u00e9es pourraient \u00e9\u201atre plus judicieusement investies dans la d\u00e9finition de programmes d&#8217;am\u00e9lioration de l&#8217;usage de l&#8217;eau, ou dans l&#8217;importation de denr\u00e9es agricoles de faible valeur (comme les c\u00e9r\u00e9ales) pour permettre une sp\u00e9cialisation sur des cultures de plus forte valeur ajout\u00e9e. Environ 20 milliards de m3 d&#8217;eau permettent de produire 20 Mt de bl\u00e9, soit une valeur approximative de 2,4 milliards de dollars par an, au cours de 1999 (tendance \u00e0 la baisse). Cette valeur exc\u00e8de-t-elle l&#8217;amortissement du canal et la valeur du d\u00e9veloppement industriel que favoriserait l&#8217;emploi de l&#8217;eau \u00e0 cette fin? Rien n&#8217;est moins su\u00cc\u201ar, surtout avec la spirale ascendante des budgets pr\u00e9visionnels du chantier.<\/p>\n<p>Le vent s&#8217;\u00e9tait lev\u00e9 ce jour-l\u00e0 \u00e0 Beijing. Il portait une fine poussi\u00e8re jaune qui s&#8217;infiltrait partout, tourbillonnait dans les rues, piquait les yeux et incommodait la respiration. Ces \u00e9pisodes de vents charg\u00e9s de poussi\u00e8re du nord-ouest se sont multipli\u00e9s depuis une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es ; ils traduisent la d\u00e9gradation des sols et la d\u00e9sertification, jusqu&#8217;aux portes de la capitale.<\/p>\n<p>Dans le nord-ouest de la Chine, le sol, mince et sec, n&#8217;a pas support\u00e9 d&#8217;\u00e9\u201atre \u00e9ventr\u00e9 pour \u00e9\u201atre soumis aux pratiques de la culture intensive. Autrefois de vastes steppes destin\u00e9es \u00e0 l&#8217;\u00e9levage extensif, ces espaces sont en train de se d\u00e9sertifier, car le sol, une fois d\u00e9grad\u00e9, ne retient plus son humus, emport\u00e9 par le vent, et d\u00e9couvre le sable sous-jacent.<\/p>\n<p>Plus \u00e0 l&#8217;ouest et au nord, dans les montagnes qui enserrent le fleuve Jaune et que parcourt la fameuse Grande Muraille, la for\u00e9\u201at n&#8217;existe pratiquement plus. On a du mal \u00e0 croire, \u00e0 contempler ces montagnes pel\u00e9es, qu&#8217;elles \u00e9taient encore couvertes de for\u00e9\u201ats denses il n&#8217;y a pas si longtemps. Les arbres ont \u00e9t\u00e9 abattus, pour le bois et pour faire place \u00e0 de nouvelles parcelles cultiv\u00e9es. Un nouveau r\u00e8glement interdit d\u00e9sormais la mise en valeur de nouveaux champs en pente, mais il est d\u00e9j\u00e0 bien tard. Sans les for\u00e9\u201ats, le sol ne retient plus l&#8217;eau ; l&#8217;impact des inondations lors des p\u00e9riodes de fortes pr\u00e9cipitations est augment\u00e9 et le maintien d&#8217;un bon d\u00e9bit en p\u00e9riode s\u00e8che est an\u00e9anti.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, le d\u00e9bit du fleuve Jaune est plus contrast\u00e9 : les crues sont plus violentes, les \u00e9tiages plus bas que jamais. Et ces impacts n\u00e9fastes imposent des investissements majeurs aux pouvoirs publics, tout comme ils r\u00e9duisent davantage la ressource en eau.<\/p>\n<p>Priv\u00e9 du couvert protecteur de la for\u00e9\u201at, expos\u00e9 directement aux pr\u00e9cipitations et au vent, le sol subit une tr\u00e8s forte \u00e9rosion. De tr\u00e8s grandes quantit\u00e9s de s\u00e9diments sont emport\u00e9s par le ruissellement et se retrouvent dans le fleuve et ses affluents. En se d\u00e9posant au hasard des courants, ils constituent des barrages naturels qui favorisent les inondations. La quantit\u00e9 de s\u00e9diments est telle (pr\u00e8s de 600 kg par m\u00e8tre cube d&#8217;eau en p\u00e9riode de crue) que le lit du fleuve remonte peu \u00e0 peu audessus de la plaine environnante, provoquant de fr\u00e9quentes inondations.<\/p>\n<p>Pour contrer ces impacts dramatiques, les pouvoirs publics doivent \u00e9difier des digues toujours plus hautes pour enserrer le cours du fleuve. Ils doivent aussi construire de grands r\u00e9servoirs pour lutter contre les inondations, mais ces barrages sont rapidement envas\u00e9s, ce qui favorise l&#8217;\u00e9vaporation de grandes quantit\u00e9s d&#8217;eau. Enfin, afin d&#8217;assurer le mouvement continu de ces s\u00e9diments, il faut consacrer des volumes importants d&#8217;eau du fleuve \u00e0 leur seul transport vers l&#8217;aval.<\/p>\n<p>Comment r\u00e9duire les impacts d\u00e9sastreux induits par la surextension de l&#8217;agriculture en Chine du Nord sans renoncer \u00e0 cette activit\u00e9 \u00e9conomique importante? Cette option, envisag\u00e9e par certains membres de l&#8217;administration, est politiquement difficile \u00e0 mettre en \u0153uvre, pour plusieurs raisons : d&#8217;abord, il y a l&#8217;obsession chinoise de l&#8217;autosuffisance alimentaire. Surtout, il y a l&#8217;impact social et politique : que ferait-on des centaines de milliers de paysans priv\u00e9s de travail? Les laissera-t-on grossir les villes, d\u00e9j\u00e0 au bord de l&#8217;asphyxie tant leur expansion est rapide et d\u00e9passe leurs moyens financiers pour construire logements et infrastructures? Et que se passera-t-il lorsqu&#8217;ils y grossiront les rangs des cho\u00cc\u201ameurs? Ou alors, les forcera-t-on \u00e0 demeurer \u00e0 la campagne, pour former des foules de cho\u00cc\u201ameurs ruraux m\u00e9contents? Le risque politique pour le r\u00e9gime est trop grand.<\/p>\n<p>Alors, pluto\u00cc\u201at que de sacrifier l&#8217;agriculture familiale de la Chine du Nord, le gouvernement a d\u00e9cid\u00e9 de mitiger les impacts : construire le transfert Sud-Nord, pour soulager les villes et les campagnes assoiff\u00e9es ; lancer des programmes de d\u00e9veloppement de meilleures techniques d&#8217;irrigation ; forcer les provinces \u00e0 appliquer s\u00e9v\u00e8rement les restrictions \u00e0 l&#8217;exploitation foresti\u00e8re et \u00e0 reboiser.<\/p>\n<p>L&#8217;effort de reboisement semble r\u00e9el. Autour de Beijing, partout l&#8217;on voit ces bandes plant\u00e9es d&#8217;arbres sur d&#8217;anciennes parcelles agricoles, en bordure des routes, o\u00f9 les autorit\u00e9s savaient que les gaz d&#8217;\u00e9chappement toxiques rendaient les l\u00e9gumes impropres \u00e0 la consommation. Afin de mieux favoriser l&#8217;infiltration des eaux de ruissellement dans le sol, un programme de reboisement massif sur 160 000 hectares a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9 autour du r\u00e9servoir Miyun, qui alimente la capitale. Il \u00e9tait temps : le r\u00e9servoir parai\u00cc\u201at dramatiquement tari. Aux abords de la Grande Muraille, chaque parcelle pentue a aussi re\u00e7u son arbrisseau. Mais le panorama ne r\u00e9v\u00e8le pas souvent de grands espaces rebois\u00e9s, ni d&#8217;arbres plant\u00e9s autour des terrasses pour en limiter l&#8217;\u00e9rosion. On peut certes se demander si ces efforts le long des routes ou dans un lieu touristique refl\u00e8tent un r\u00e9el effort de reboisement, ou servent une fonction avant tout cosm\u00e9tique, destin\u00e9e aux touristes?<\/p>\n<p>L&#8217;expansion agricole est d\u00e9sormais difficile en Chine du Nord, dans la plaine centr\u00e9e autour de Beijing : l&#8217;eau qui sera d\u00e9tourn\u00e9e du Yangze aura sans doute pour seule finalit\u00e9 la consommation urbaine et le maintien de l&#8217;activit\u00e9 agricole. Pour r\u00e9duire sa d\u00e9pendance alimentaire, qui s&#8217;accroi\u00cc\u201at avec l&#8217;augmentation de la population et son enrichissement (de meilleurs revenus entrai\u00cc\u201anent une plus forte consommation, de viande en particulier), le gouvernement chinois a lanc\u00e9 de vastes programmes de mise en valeur du Nord-Est, l&#8217;ancienne Mandchourie, dot\u00e9e de tr\u00e8s bons sols (tchernozems), en particulier dans la province du Heilongjiang, frontali\u00e8re de la Russie.<\/p>\n<p>En 2004, cette province \u00e9tait la premi\u00e8re productrice de riz ; elle produisait 34 p. 100 du soja chinois et une forte proportion de son mai\u00cc\u02c6s et de son bl\u00e9. Mais les techniques de production intensives d\u00e9velopp\u00e9es dans cette \u00ab nouvelle fronti\u00e8re \u00bb agricole affectent d\u00e9j\u00e0 l&#8217;environnement : afin de maximiser les surfaces utiles, les bandes riveraines, cens\u00e9es s\u00e9parer les champs des rivi\u00e8res, sont r\u00e9duites au minimum. De grandes quantit\u00e9s de pesticides, d&#8217;engrais chimiques et de s\u00e9diments sont drain\u00e9es par le ruissellement et polluent le bassin de la Songhua, principale rivi\u00e8re qui draine le Nord-Est, avant de rejoindre l&#8217;Amour. Les pr\u00e9l\u00e8vements importants pour l&#8217;agriculture irrigu\u00e9e et les besoins des villes repr\u00e9sentent d\u00e9j\u00e0 de telles ponctions que le niveau de la rivi\u00e8re est, depuis plusieurs ann\u00e9es, de plus en plus bas, un ph\u00e9nom\u00e8ne que renforcent l&#8217;exploitation des for\u00e9\u201ats et le drainage syst\u00e9matique des espaces humides pour les convertir en champs.<\/p>\n<p>Outre la destruction des habitats naturels que cette pratique entrai\u00cc\u201ane, la disparition des for\u00e9\u201ats, et surtout des marais, prive les cours d&#8217;eau de leur pouvoir de filtration et surtout de r\u00e9tention d&#8217;eau : en \u00e9liminant l&#8217;\u00e9ponge que sont les for\u00e9\u201ats et les marais, l&#8217;agriculture acc\u00e9l\u00e8re la circulation des eaux, dont le volume diminue sito\u00cc\u201at la crue printani\u00e8re \u00e9vacu\u00e9e. De plus, afin de soutenir une demande en eau \u00e9galement tr\u00e8s forte dans le bassin de la Liao, dans la province du Liaoning, un projet de grand transfert d&#8217;eau a \u00e9t\u00e9 \u00e9bauch\u00e9 : il pr\u00e9voit de d\u00e9tourner une part notable des eaux relativement propres de la Nen, le principal affluent de la Songhua, vers la Liao, diminuant d&#8217;autant les ressources du bassin de la Songhua.<\/p>\n<p>Ces probl\u00e8mes se combinent avec une pollution urbaine et industrielle en forte expansion : Harbin compte d\u00e9j\u00e0 4 millions d&#8217;habitants, alors qu&#8217;on n&#8217;y trouvait que 750 000 habitants apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, et 2,4 millions en 1980. Les eaux de la Songhua y empestent et affichent une couleur grisvert peu aguichante; on se demande ce que font de leurs prises les p\u00e9\u201acheurs du dimanche, assis sur les berges.<\/p>\n<p>Au Heilongjiang, les installations de traitement des eaux us\u00e9es sont encore moins d\u00e9velopp\u00e9es que dans la plaine du Nord, quand elles ne sont pas totalement absentes, comme \u00e0 Heihe, ville-champignon du nord de la province, sur les bords de l&#8217;Amour, qui b\u00e9n\u00e9ficie de son statut de port d&#8217;entr\u00e9e franc face \u00e0 la Russie : 100 000 habitants en 1990, 300 000 en 2004, une industrie naissante, une agriculture en pleine expansion, mais aucune usine d&#8217;\u00e9puration&#8230; Les \u00e9gouts se d\u00e9versent directement dans le fleuve, \u00e0 quelques pas des parcs publics.<\/p>\n<p>La Russie, en aval de la Chine, se pr\u00e9occupe de plus en plus de la pollution croissante et des impacts des am\u00e9nagements du Heilongjiang. Le trait\u00e9 sino-russe de 1915 pr\u00e9voyait une forme de gestion concert\u00e9e des eaux de l&#8217;Amour ; mais il est bien su\u00cc\u201ar oubli\u00e9, apr\u00e8s toutes les r\u00e9volutions qui sont pass\u00e9es par la Russie et la Chine.<br \/> Dans la foul\u00e9e du trait\u00e9 de 1993 de r\u00e8glement de litiges frontaliers sur l&#8217;Oussouri, un autre affluent majeur de l&#8217;Amour, un accord a \u00e9t\u00e9 sign\u00e9 sur l&#8217;harmonisation de la gestion des terres et des eaux dans le bassin de la rivi\u00e8re, qui forme la fronti\u00e8re entre la province russe de Primorie et le Heilongjiang : la protection de l&#8217;environnement arrive en dernier de la liste des objectifs. De toute fa\u00e7on, l&#8217;accord n&#8217;a toujours pas \u00e9t\u00e9 ratifi\u00e9, et malgr\u00e9 les appels r\u00e9p\u00e9t\u00e9s des autorit\u00e9s russes, aucune n\u00e9gociation n&#8217;a \u00e9t\u00e9 entam\u00e9e sur la coordination des politiques de l&#8217;eau entre les deux \u00c9tats. La pollution de l&#8217;Amour, aboutissant dans la mer d&#8217;Okhotsk puis dans la mer du Japon, est telle que le Japon et la Cor\u00e9e commencent \u00e0 s&#8217;en inqui\u00e9ter, \u00e0 preuve leur participation \u00e0 l&#8217;organisation d&#8217;un important colloque sur la question \u00e0 Vladivostok \u00e0 l&#8217;automne 2004.<\/p>\n<p>Les Russes commencent \u00e0 s&#8217;inqui\u00e9ter, et les universitaires chinois que j&#8217;ai rencontr\u00e9s aussi. Interrog\u00e9s sur les perspectives d&#8217;avenir, ils l\u00e8vent les bras en signe d&#8217;impuissance. Certes, le gouvernement a conscience des probl\u00e8mes. Mais ne serait-ce que restreindre la pollution, avant m\u00e9\u201ame de la r\u00e9sorber, cou\u00cc\u201ate cher, tout comme r\u00e9duire la surconsommation de l&#8217;eau par le secteur agricole. Le principal objectif du gouvernement demeure la croissance. Si la croissance peut favoriser l&#8217;\u00e9mergence d&#8217;entreprises plus \u00ab vertes \u00bb, tant mieux ! Et il est vrai que Beijing a ferm\u00e9 autoritairement certaines entreprises qui outrepassaient de fa\u00e7on trop marqu\u00e9e la r\u00e9glementation environnementale. Mais, \u00e0 court terme, il est probable que la situation continuera de s&#8217;aggraver.<\/p>\n<p>Il est regrettable d&#8217;assister ainsi \u00e0 la d\u00e9gradation des \u00e9cosyst\u00e8mes de part et d&#8217;autre, faute de coordination binationale entre la Chine et la Russie. Il ne faudrait toutefois pas y voir la preuve d&#8217;un antagonisme s\u00e9culaire entre les deux pays, ce genre d&#8217;explication d\u00e9terministe n&#8217;apportant pas grandchose, mais bien pluto\u00cc\u201at la marque de priorit\u00e9s politiques plac\u00e9es ailleurs.<\/p>\n<p>Cela traduit \u00e9galement une certaine r\u00e9ticence \u00e0 s&#8217;engager dans des processus institutionnels de n\u00e9gociations en vue de g\u00e9rer la ressource en eau, ce qui limiterait n\u00e9cessairement la souverainet\u00e9 de l&#8217;\u00c9tat. En ce sens, le cas du bassin de l&#8217;Amour n&#8217;est malheureusement gu\u00e8re diff\u00e9rent de nombreux autres \u00e0 travers le monde, o\u00f9 des \u00c9tats tr\u00e8s soucieux de pr\u00e9server leur pr\u00e9-carr\u00e9 de souverainet\u00e9 rechignent \u00e0 entreprendre de r\u00e9elles n\u00e9gociations avec leurs voisins.<\/p>\n<p>Par contraste, la relative bonne entente entre le Canada et les \u00c9tatsUnis au chapitre de la gestion des eaux transfrontali\u00e8res, que ce soit au niveau f\u00e9d\u00e9ral (trait\u00e9 de 1909 sur les eaux limitrophes) ou des \u00c9tats et des provinces (Charte des Grands Lacs, n\u00e9gociations en cours sur l&#8217;Annexe 2001), parai\u00cc\u201at un mod\u00e8le du genre, malgr\u00e9 ses d\u00e9fauts.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je commen\u00e7ais \u00e0 me dire que Beijing \u00e9tait plus propre qu&#8217;en 1997; plus propre \u00e0 en juger par la quantit\u00e9 moindre de d\u00e9chets de toutes sortes jonchant le sol. 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