L’amélioration de nos politiques publiques ne dépend pas de la prochaine application informatique, elle repose sur des citoyens qui prennent au sérieux leurs responsabilités civiques

Désespérés de voir le géant Internet attirer les mordus d’information au détriment des journaux et de la télévision, certains patrons de presse ont riposté en offrant à leurs lecteurs de déterminer les sujets qui feraient leurs manchettes. Au nom de la modernité, une vieille garde journalistique se montrait ainsi prête à renoncer au grand héritage de la profession, à savoir le discernement éditorial, en laissant au public le soin de « voter » pour les questions à couvrir. Nombre de journalistes ont détesté l’idée.

La couverture de l’actualité est encore loin d’obéir à ce modèle. Et si le financement collectif (crowdfunding) gagne en popularité pour soutenir une cause, un film ou une entreprise, les directeurs de l’information refusent pour l’instant de « collectiviser » leurs décisions en les confiant aux lecteurs. Mais l’adoration de la technologie ne connaît aucune frontière et se répand partout, y compris dans le processus d’élaboration des politiques. Ainsi la classe politique s’est d’abord intéressée à l’externalisation ouverte (crowdsourcing) pour collecter des fonds. Mais certains signes montrent qu’elle souhaite aussi se moderniser en demandant au public de lui proposer des pistes d’orientation.

C’est ainsi qu’en septembre, le Parti libéral de l’Ontario a lancé la plateforme Terrain commun sur le Web pour l’aider à planifier sa prochaine campagne électorale. Les idées les plus populaires y figurent en tête de liste, ce qui a fait dire à certains critiques qu’un tel concours de popularité relevait du subterfuge. Quoi qu’il en soit, 1 400 idées avaient été soumises fin octobre. Certaines traduisent des intérêts très particuliers (l’idée numéro 2 préconise de supprimer l’interdiction d’élever certaines races de chien). D’autres font valoir des enjeux auxquels les partis prêtent généralement peu d’attention : augmenter les limites de vitesse sur les autoroutes, interdire les thérapies de conversion chez les jeunes homosexuels, légaliser — et taxer ! — l’usage de la marijuana.

Ce ne sont guère ces outils qui façonneront la vie politique de demain. Comme l’explique Benjamin Barber dans son livre If Mayors Ruled the World, le numérique peut certes stimuler la participation démocratique, mais lorsqu’il faut choisir les sujets d’actualité prioritaires, tout est affaire d’intelligence et de jugement. L’amélioration de nos politiques publiques ne dépend pas de la prochaine application informatique, elle repose sur des citoyens qui prennent au sérieux leurs responsabilités civiques

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