L’automne 2007 a été identitaire. Pendant que Gérard Bouchard et Charles Taylor faisaient leur tournée pour entendre les Québécois parler de leurs craintes et de leurs espoirs, Jean Charest proposait d’amender la Charte des droits et libertés pour assurer la primauté de l’égalité hommes-femmes sur la liberté de religion, Pauline Marois déposait un projet de loi sur la citoyenneté, et Mario Dumont… continuait d’être Mario Dumont.

Derrière ce brouhaha se profilaient de nouvelles idées sur la question nationale. Mathieu Bock-Côté et Jean-François Lisée, notamment, ont prôné, chacun à sa façon, une réhabilitation du « nous » québécois. Le premier est de droite, et le second de gauche, mais ils se rejoignent à peu près sur l’identité.

Commençons par Bock-Côté, qui retrace les sources politiques et intellectuelles du débat dans un petit livre percutant, La dénationalisation tranquille.

Pour l’auteur, les difficultés ont commencé après le discours post-référendaire de Jacques Parizeau sur l’argent et les votes ethniques. Embarrassés par cette sortie, les souverainistes ont insisté les uns après les autres sur le caractère civique, et non ethnique, du nationalisme québécois. Tant et si bien qu’ils auraient graduellement « dénationalisé » leur option, pour en faire un projet sans contenu culturel et historique propre, entièrement axé sur les droits individuels et les valeurs du temps présent. Pour tout dire, un projet « trudeauiste ». À quoi bon faire la souveraineté, demande Bock-Côté, si c’est pour recréer le Canada bilingue et multiculturel sur une plus petite échelle.

L’auteur blâme Gérard Bouchard en particulier pour sa promotion d’une nouvelle histoire du Québec qui délaisserait la référence à la majorité canadienne-française pour mieux inclure les différentes communautés dans le « cercle de la nation ». L’histoire nationale, rétorque Bock-Côté, n’est pas infiniment malléable. Elle doit faire état d’une culture et d’une mémoire réelle, qui ne peuvent pas simplement s’inventer. Sans de telles racines, on ne peut tout simplement pas fonder une communauté politique.

Sur ce plan, La dénationalisation tranquille apparaît nécessaire et salutaire. L’auteur exagère parfois — le projet de Bouchard n’est pas aussi désincarné qu’il le suggère —, mais il a raison de souligner les limites d’une histoire qui prend parfois des allures d’ingénierie sociale et les apories d’un projet politique coupé de ses fondements.

Bock-Côté devient moins convaincant, en revanche, lorsqu’il reprend les critiques américains du multiculturalisme pour attribuer la dénationalisation à la gauche. Il est vrai qu’au Québec, comme ailleurs, c’est surtout la gauche qui a accueilli et fait sienne la politique des identités, au nom d’un plus grand respect de chacun. Mais la politique des identités est d’abord un fait de notre époque, et la recherche d’une plus grande justice sociale n’est pas en soi « antinationale ».

Laissons de côté les pontifes conservateurs américains et prenons, justement, l’histoire réelle du Québec. Dans sa remarquable biographie de René Lévesque, Pierre Godin montre bien comment, au Québec, l’affirmation nationale a été portée par le centre gauche, contre des partis et des groupes réfractaires au changement et solidement campés à droite.

On peut s’en féliciter ou le déplorer, mais le nationalisme québécois contemporain a été indissociablement lié à la quête d’une plus grande égalité, au Québec comme à l’intérieur du Canada.

Toutes les nations sont en partie héritées et en partie inventées, à la fois consensuelles et contestées. Dans la vie réelle des collectivités, inéluctablement divisées en communautés, en groupes et en classes, c’est toujours dans le débat et la contestation que se fait et se refait l’histoire et que se définissent des « raisons communes » capables de réunir et de mobiliser les citoyens.

Reconnaissant indirectement l’importance de tels débats, Bock-Côté mise sur un ressac contre le multiculturalisme pour rehausser le sentiment national québécois. Étonnamment, Jean-François Lisée le rejoint ici, à partir de la gauche. Plus ou moins fataliste, Lisée explique dans Nous que le « moment minoritaire » qui a permis des « gains démocratiques majeurs » depuis 25 ans est maintenant terminé. L’heure serait dorénavant aux majorités, mal à l’aise avec la politique des identités et désireuses de réaffirmer leurs valeurs.

Les partis de droite occidentaux ont compris, il est vrai, qu’ils pouvaient gagner des votes en cultivant les sentiments anti-immigrants et en s’érigeant contre le multiculturalisme. Mais cela ne signifie pas nécessairement que le vent a tourné. Dans un livre éclairant sur la montée de l’extrême droite, la politologue Pippa Norris montre que les partis ont bien plus changé que l’opinion publique. Encore récemment, un sondeur canadien décrivait la société québécoise comme la plus ouverte aux immigrants et la plus tolérante en Amérique du Nord. Ce sont les partis de droite qui ont construit ce que Lisée appelle le « moment majoritaire », afin de créer les conditions de leur victoire.

On voit mal pourquoi des souverainistes, de droite ou de gauche, voudraient miser sur une telle stratégie. En suivant cette pente, Bock-Côté a plus de chances de se retrouver avec le provincialisme de Mario Dumont qu’avec un projet qui pourrait le satisfaire. Et Lisée risque d’alimenter des sentiments qui serviront plus ses opposants que son option.