Au Canada, le multiculturalisme y est si bien établi qu'il est devenu une composante du nationalisme de la majorité.

Fait rare, il était possible cet automne de suivre deux séries télévisées scandinaves. L’excellente production danoise Borgen, d’abord, qui met en scène une solide et attachante première ministre centriste, Birgitte Nyborg, et expose les aléas de la vie politique dans un système proportionnel qui force les partis à gouverner ensemble. Et Varg Veum, une émission policière norvégienne moins remarquable, mais tout de même dépaysante.

Dans les deux séries, on pouvait constater que l’intégration des immigrants demeure un sujet politique délicat, sur lequel la droite cherche à capitaliser. Pourtant, le Danemark et la Norvège ne sont pas exactement des sociétés d’immigration. Dans un cas comme dans l’autre, la population issue de l’immigration demeure relativement petite, et les ouvertures au multiculturalisme s’avèrent quasi inexistantes.

Paradoxalement, selon une étude parue en janvier 2012 dans l’American Journal of Sociology, c’est justement parce qu’il y a dans ces pays peu d’électeurs issus de l’immigration et peu de droits reconnus pour ceux-ci que les thèmes anti-immigrants fonctionnent bien. Les politiciens de droite peuvent y recourir sans faire face à beaucoup d’opposition.

Au Canada, la situation est bien différente. Comme le montrent Keith Banting et Will Kymlicka dans leurs travaux, le multiculturalisme y est si bien établi qu’il est devenu une composante du nationalisme de la majorité. Même les conservateurs l’acceptent, et ils n’y touchent qu’indirectement en privilégiant, par exemple, tout ce qui rattache le pays à son passé britannique.

Au Québec, évidemment, l’intégration des immigrants suscite davantage de réserves, parce qu’elle ajoute aux inquiétudes d’une majorité fragile, incertaine quant à son avenir. Les débats sur l’identité, la langue et la laïcité sont donc récurrents et plus intenses qu’ailleurs au Canada. Et ils contribuent forcément à définir les tendances politiques.

Dans un livre qui vient de paraître, intitulé Les nouveaux visages du nationalisme conservateur au Québec, Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture parlent ainsi d’un nouveau conservatisme qui se construirait en opposition au nationalisme social-démocrate et inclusif qui a prévalu au Québec depuis les années 1960. Tourné vers un mythique passé canadien-français, ce nationalisme conservateur se poserait notamment en critique du mode actuel d’intégration des immigrants.

L’essai de Piotte et Couture n’est pas entièrement convaincant, car il se limite à présenter quelques auteurs sans véritablement démontrer leur influence au-delà des cercles universitaires. Et le discours de certains de ces intellectuels paraît si déconnecté qu’on voit mal comment ils pourraient avoir un impact politique. Ces nouveaux conservateurs, en effet, ne semblent avoir aucun intérêt pour les grandes questions qui divisent la droite et la gauche dans le monde, qu’il s’agisse de la redistribution, du rôle de l’État ou des affaires internationales.

L’ouvrage a tout de même le mérite de désigner un courant intellectuel qui a, de fait, une certaine influence, notamment au Parti québécois. Le sociologue Jacques Beauchemin, par exemple, que Piotte et Couture placent au cœur de la nouvelle mouvance conservatrice, est devenu sous-ministre à la politique linguistique à Québec, en charge de revoir la Charte de la langue française.

C’est qu’à son échelle, le Parti québécois est un peu comme le Danemark ou la Norvège : il compte dans ses rangs peu de personnes issues de l’immigration et peut facilement être tenté de voir celles-ci comme des opposants ou des menaces.

Ce n’est certainement pas faute d’avoir essayé de les convaincre. Dans son remarquable essai sur l’Irlande et le Québec, Parallel Paths: The Development of Nationalism in Ireland and Quebec, Garth Stevenson souligne les efforts passés et note combien il est difficile de rallier les nouveaux venus à des projets nationaux ancrés dans une culture et une histoire particulières. Les immigrants, plusieurs études le démontrent, adhèrent moins aisément à ce type de projet, qui ne les rejoint pas directement.

Mais cela ne veut pas dire qu’il faut cesser les efforts. Comment penser, en effet, que l’avenir du Québec se trouve tout entier dans son passé canadien-français?

Comme le notait Gérard Bouchard dans une réplique à ses détracteurs, on voit mal quel est le modèle d’intégration des tenants du nationalisme conservateur. On pourrait dire la même chose de leur projet politique : s’agit-il de préserver un hypothétique passé canadien-français ou plutôt de défendre l’égalité hommes-femmes et la laïcité? Que faut-il vraiment conserver?

À la suite de l’election americaine du 6 novembre, un républicain dépité confiait au New York Times que son parti allait devoir repenser une approche qui le privait d’une grande partie du vote des Noirs, des hispanophones, des Asiatiques, des femmes et des jeunes : « Il n’y a tout simplement pas assez d’hommes blancs d’âge moyen pour arracher une victoire », déplorait-il.

Barack Obama a fait le pari d’unir plutôt que de diviser, et il a gagné. Rallier les gens au-delà de leurs différences n’est jamais facile, surtout dans un contexte comme celui du Québec. Mais c’est le seul pari qui soit juste et viable. C’est le pari historique de la gauche occidentale.

Photo: Shutterstock /Kseniya Lanzarote