« Qui donc démé‚lera la mort de l’avenir »

Gaston Miron

Quel automne maussade pour le Parti québécois ! La crise qui secoue cette formation fait les manchettes chaque semaine, quasi tous les jours depuis bientôt quatre mois. Au fil des années, cette forma- tion a habitué les observateurs comme le grand public à des disputes et à des tensions. Les congrès et les conseils nationaux sont depuis toujours des espaces d’échanges où des protagonistes se querellent sur la souveraineté, le parte- nariat et mille et un détails du programme. Ce qui étonne cette fois, c’est l’ampleur des désaccords. Les tensions sont devenues des affrontements et les discussions ont l’allure de conflits ouverts. Jean-Pierre Charbonneau, député de Borduas et ancien président de l’Assemblée nationale, n’hésitait pas à parler de la résurgence d’un « cancer qui dure depuis des années ».

Au-delà du spectacle navrant qui est offert à la popula- tion québécoise et canadienne, ce nouvel épisode est révéla- teur de problématiques qui débordent largement de l’agenda des ambitions personnelles ou de celui des inévita- bles aléas de la vie politique. Il convient d’examiner les cau- ses conjoncturelles, puis celles qui relèvent de la structure elle-mé‚me pour ensuite mieux comprendre les dilemmes que doivent résoudre les joueurs politiques.

L’ampleur de la défaite d’avril 2003 (33 p. 100 du vote) ne pouvait pas laisser indemne le leadership du Parti québécois. Bernard Landry devait tôt ou tard répondre de ses actes et de son leadership après que son parti eut réa- lisé son pire score depuis 30 ans. Trois événements ont cependant retardé l’ou- verture des hostilités. Premièrement, Bernard Landry a tiré profit de la diffu- sion d’un film de Jean-Claude Labrecque, À hauteur d’homme, qui montrait un chef souverainiste injuste- ment traqué, « victime » des attaques systématiques d’une presse « hostile ». Visionné par presque un million de téléspectateurs, ce film a été un baume pour le chef écorché. Deuxièmement, le Parti québécois a repris rapidement la première place dans les sondages, déclassant les libéraux de Jean Charest. Ce renversement, moins de six mois après l’élection, s’explique par une série de propositions gouvernementales qui ont heurté en peu de temps les centrales syndicales et les mouvements commu- nautaires de mé‚me qu’une culture poli- tique bâtie sur le principe du consensus. Troisièmement, le mouvement sou- verainiste a indéniablement tiré profit du scandale des commandites et de la victoire régionale du Bloc québécois aux élections fédérales de juin 2004.

Ces trois événements ont sur le coup fait écran au conflit latent et retardé son éclosion. Bernard Landry a pu en profiter pour ensuite " et paradoxalement " en pâtir : ainsi, rapidement, on a comparé le leadership de Landry à celui d’un Duceppe « gagnant » et les projecteurs, braqués jusque-là sur les enjeux cana- diens, se sont tournés vers la scène québécoise. Bien plus, la plausible victoire du Parti québécois aux prochaines élec- tions, rappelée lors de la publication des sondages, a inévitablement stimulé les ambitions personnelles de ceux et celles qui estiment pouvoir faire mieux que Bernard Landry à la té‚te des troupes souverainistes.

Pour compléter le tableau, il faut ajouter un épisode antérieur. Bernard Landry avait, en 2001, à la suite du départ de Lucien Bouchard, fait avorter, au nom du « bien du parti », toute course réelle ; les prétendants se sont alors retirés ; il s’est donc retrouvé à la té‚te du parti sans traverser le processus de légitimation que constitue une course au leadership. Aujourd’hui, cer- tains lui reprochent cet épisode.

Au seuil de l’année 2005, l’échiquier souverainiste est donc occupé en son centre par trois joueurs « convoitant » le mé‚me poste : Pauline Marois, plus modérée, reprend l’essen- tiel de la stratégie étapiste sous la forme d’un « plan de match » proposé en 2003. Elle tire profit de ses expériences ministérielles (santé, éducation, finances), mais porte aussi l’odieux d’un certain nombre de maladresses qui l’ont affaiblie. Le cynisme qu’elle a affiché au soir de l’élection des libéraux dans le film de Labrecque (« Nous serons assez nombreux pour foutre la merde… ») la poursuivra longtemps.

De l’autre côté, François Legault, député de Rousseau, a un parcours qui cadre peu avec la culture du Parti québécois. Associé au secteur privé (Air Transat), il a été promu au Cabinet par Lucien Bouchard en septembre 1998 sans d’abord avoir été élu. En « campagne » depuis plus d’un an, il propose de donner un « coup de barre » et d’obliger le parti à faire un «mea culpa ». Dans un document présenté en octobre 2004, il pose ce diagnostic : « Notre capital de sympa- thie dans la population n’est pas épuisé, mais il apparaît désormais insuffisant.» Son plan est tout orienté vers l’éduca- tion… et l’exigence « de mobiliser les Québécoises et les Québécois autour d’un projet de pays emballant et concret ».

Enfin, on retrouve Bernard Landry qui subira en juin 2005 un vote de confiance lors du congrès. Les récents événements ne le placent pas au-dessus de la mé‚lée. Bien au contraire, il devra défendre son poste bec et ongles.

Il y a cependant plus. Il faut ajouter l’ombre de Gilles Duceppe et celle de Jacques Parizeau, lesquels ne cessent d’in- tervenir ou de s’interposer, le premier, subrepticement et poliment, le second, sans ménagement. Il faut aussi convenir du poids variable de ceux qui ont tiré leur révérence tout en maintenant une présence dans l’espace public : c’est le cas de Joseph Facal et de Josée Legault. Enfin, il importe de considérer la position origi- nale de Françoise David qui vient de fonder Option-citoyenne, une formation politique de gauche qui pourrait nuire marginalement, mais peut-é‚tre significa- tivement, au Parti québécois lors des prochaines élections.

L’échiquier ne serait pas complet si nous négligions l’émergence d’une nou- velle pièce : les radicaux. Habituelle- ment sans nom, du moins pour l’opinion publique, ceux-ci s’articulent à présent autour d’un homme, Robert Laplante, directeur de la revue L’Action nationale. Dans un long texte paru en janvier 2004, « Revoir le cadre stratégique », il fait état d’une manière systématique d’une position qui n’avait jamais été aussi clairement formulée ; il propose que, dès l’élection du Parti québécois, celui-ci enclenche des « gestes de rupture » qui placeraient la dynamique canadienne dans une situa- tion de crise. Mais, surtout, les Québé- cois seraient appelés à se prononcer par voie référendaire non pas sur la sou- veraineté, mais sur une constitution québécoise. L’ambition est simple : profiter du système électoral qui avan- tage le Parti québécois pour enclencher un processus d’affrontement sans pour autant avoir obtenu l’appui de plus de 50 p.100 des Québécois.

Inutile de dire que le jugement de Laplante est sans merci quant à l’étapisme qui est au cœur du pro- gramme du Parti québécois depuis trente ans. Quand Jacques Parizeau a repris à son compte plusieurs éléments de la proposition de Laplante dans un long texte que les médias ont publié et commenté, cette position a migré des cercles étroits pour devenir une pièce centrale de l’échiquier. Ce pion rebelle avec lequel les leaders du Parti québé- cois ont toujours eu à composer est devenu une pièce autonome.

En somme, lors du congrès de juin 2005, plusieurs poignards viseront le mé‚me homme : Bernard Landry. Et le scénario tire sa puissance de quatre intrigues qui s’enchevé‚trent : un lea- dership installé à la va-vite en 2001, une défaite électorale cuisante en 2003, la redéfinition de l’aile radicale et l’espoir sensé d’une victoire élec- torale dans deux ou trois ans.

Au-delà de ces protagonistes et des causes qui renvoient à un horizon limité, s’ajoutent en fait des tendances lourdes, des lames de fond qui tra- versent les zones obscures de la mou- vance nationaliste, lames qui ne sont visibles qu’à la lumière de deux dis- tinctions, théoriques, certes, mais néanmoins fécondes.

D’abord, le niveau d’appui à la sou- veraineté et la place de cette thématique dans l’agenda des préoccupations doivent é‚tre nettement distingués. Depuis plusieurs années, il ne fait pas de doute que la souveraineté n’est pas une préoccupation centrale de l’électorat québécois. Les priorités sont ailleurs : santé, éducation, environnement. Les souverainistes ont beau répéter que la résolution de ces problèmes passe par la souveraineté, l’électorat demeure scep- tique et tarde à faire le lien entre les deux univers. Pour un grand nombre de jeunes réunis en colloque à la fin de l’été 2004 par l’Université du Nouveau Monde, l’ordre des priorités ne coïncide pas avec l’agenda du Parti québécois. Ce témoignage recueilli par La Presse en dit long : « Les causes qui nous intéressent sont internationales et environnemen- tales. Ici, il n’y a pas grand monde qui se dit nationaliste québécois. La scission est trop grande actuellement entre le discours social-démocrate et celui de ceux qui prônent la souveraineté. »

Dans leur rapport de tournée auprès des jeunes, trois députés péquistes, nommés « Les Trois Mousquetaires », faisaient le mé‚me constat : « […] on voit mal en quoi la souveraineté peut é‚tre une réponse aux problèmes sociaux qui se vivent au jour le jour. »

Dans ce contexte, il n’est pas éton- nant qu’une large majorité de Québécois ne souhaite pas de référen- dum. Sur la base de ces faits, il ne faut cependant pas déduire que les électeurs ont massivement rejeté la souveraineté. Sous une forme ou sous une autre, elle continue d’osciller entre 40p.100et50p.100danslesdif- férents sondages, se situant le plus sou- vent autour de 47 p. 100. La souveraineté continue donc d’é‚tre appuyée par une quasi-majorité sans que celle-ci ne suscite ni passion ni enthousiasme. Elle n’a plus la ferveur d’autrefois ; elle n’est plus au cœur des discussions. La voix souverainiste est comme en sourdine, dans une mémoire latente.

Cette situation s’explique large- ment par une deuxième distinction. La souveraineté a deux visages, deux faces: il y a, d’une part, la sou- veraineté-réelle, celle qui n’est pas, celle qui implique une constitution, des institutions et une reconnaissance internationale. Cette souveraineté, c’est le « pays » concret. L’autre, c’est la souveraineté-menace et elle possède les attributs opposés : elle existe comme une virtualité, comme une possibilité. Elle n’est pas réelle, mais elle agit néan- moins. La réalisation de la première se situe dans le champ du réel ; elle est à venir. Son statut est binaire : « to be or not to be ». La seconde se situe dans le champ symbolique, celui du discours, et elle peut cohabiter avec d’autres pro- jets et de multiples allégeances.

Fort de cette double distinction, il est plus aisé de démé‚ler les allégeances. Tous les souverainistes sont nationa- listes, mais tous les nationalistes ne sont pas souverainistes, bien que, à des moments donnés, une frange des nationalistes « fédéralistes » appuie ponctuellement la souveraineté pour faire avancer la cause du Québec à l’in- térieur de la fédération canadienne.

D’une certaine manière, quand la souveraineté a été endossée par la té‚te d’affiche politique qu’était René Lévesque en 1967, quand elle a obtenu quelque 20 p. 100 des appuis en 1970 et 30 p. 100 en 1973, elle a acquis une efficacité. Bien que cela puisse paraître étrange, la souveraineté-menace était alors déjà construite ! Les élites poli- tiques et économiques n’ont pas pu dès lors ignorer cette pression. Pour les Québécois francophones, l’effet de cette virtualité a conduit à des com- portements d’affirmation et d’appro- priation; elle a été un vecteur de « fierté », elle a été un levier de puis- sance qui a agi dans des sphères aussi variées que celles des affaires, de la cul- ture ou des relations internationales. Peu de gens ont pris note de cette « puissance symbolique » : ni les fédéralistes parce qu’ils auraient avoué ne réagir que sous le coup de la me- nace, ni les souverainistes parce que cela aurait montré que le sort des Québécois au sein de la fédération canadienne n’en n’était pas nécessaire- ment un de perdant.

En d’autres termes, avant mé‚me d’é‚tre une réalité juridique, la sou- veraineté a généré des changements palpables et continue d’en générer. Ces changements ne se situent pas au niveau constitution- nel mais dans la réalité de tous les jours : emplois, revenus, entreprenariat, etc.

Reconfiguré selon ces paramètres, l’appui à la souveraineté n’est pas « mou » ou aléatoire ; il est un jumelage de ces deux composantes. Pour certains, la valeur de la composante « menace » l’emporte sur la réalisation effective du projet ; pour d’autres, c’est l’inverse. À partir de là, on comprend mieux certaines attitudes de l’opinion publique qui pourraient à première vue é‚tre considérées illogiques :

  • Voilà pourquoi la souveraineté peut aisément obtenir des scores nette- ment plus élevés que le parti qui en est le véhicule de réalisation ;

  • Voilà pourquoi la souveraineté affiche des scores plus élevés quand le Parti québécois n’est pas au pouvoir ;

  • Voilà pourquoi la souveraineté a culminé au moment de l’échec de l’accord du lac Meech (à ce moment-là, quasi tous les nationa- listes devenaient momentané- ment souverainistes) ;

  • Voilà pourquoi le Bloc québécois "comme incarnation de la « me- nace » sur la scène fédérale " a pu chaque fois obtenir de meilleurs scores que le Parti québécois ;

  • Voilà pourquoi les débats sur les institutions d’un Québec souverain laissent les gens indifférents ;

  • Voilà pourquoi, enfin, peut aisé- ment cohabiter un fort appui à la souveraineté et un piètre intéré‚t à l’endroit de sa réalisation, voire une lassitude systématique.

La souveraineté s’inscrit dans une conscience citoyenne comme une pos- sibilité, une option qui ne se trouve pas nécessairement au premier plan des débats et des discussions, une « police d’assurance », selon l’expression de René Lévesque, qu’on utilisera seule- ment si nécessaire mais qui a une vertu singulière " quasi magique " celle de limiter les désastres eux-mé‚mes !

À travers cette lecture, on comprend mieux pourquoi l’appui à la souveraineté gagne plusieurs points lorsque le gou- vernement fédéral « menace » le Québec. Dans l’affrontement, plusieurs utilisent la souverainetémenace et, lorsque le combat des titans s’essouffle, l’appui dégringole.

Un dernier effet doit é‚tre aussi considéré. Pour que la menace fonctionne, il faut que la souveraineté réelle soit plausible. La menace n’a de force que celle de sa potentielle réalisation. À l’inverse, la présence de cette menace depuis trente ans a paradoxalement miné les motifs de la réalisation. « Les raisins de la colère ne sont plus là », ai-je écrit ailleurs. Quand le statut socio-économique des fran- cophones était nettement inférieur à celui des anglophones, le gain semblait évident aux yeux des militants. Quand les deux statuts se rejoignent, plusieurs ont peine à imaginer des « gains » sup- plémentaires. Yvon Deschamps, l’hu- moriste québécois par excellence, a ainsi dit récemment : « We have achieved it [sovereignty] in our minds. We have it in our hearts. We are Québécois and we have already come a long way. But for me, the legal status of a country called Quebec is no longer necessary. We are Québécois…and nobody can take that away from us. » (The Globe and Mail, 6 mai 2004 ; seul ce quotidien a repris la citation dans ses pages.)

Cette dialectique de la souveraineté nous permet de mieux compren- dre la position des pièces sur l’échiquier du Parti québécois.

Un échéancier précis, fixé sur le court terme, tel que proposé lors du conseil national du Parti québécois d’octobre 2004, évacue la sou- veraineté-menace. Elle obligerait ceux et celles qui n’y voient qu’une arme à choisir. Appuyée par François Legault et bon nombre de radicaux, cette ten- dance veut définir le pays du Québec, tracer des plans précis. Elle récuse le caractère virtuel du projet, ne voyant pas qu’une large part de sa puissance découle d’une certaine mystique. Habités par le « pays », ces gens sont convaincus qu’une rhétorique plus claire, dégagée de l’éternelle menace, aurait un effet de ralliement massif.

Dans l’autre camp, on estime qu’une défaite référendaire aurait des conséquences désastreuses. Traduite dans les termes de notre lecture, l’épreuve du réel, si elle aboutit à un échec, risque cette fois d’annihiler la puissance de la menace. Joseph Facal, ancien président du Conseil du Trésor, écrivait dans une lettre récente : « Quand on se radicalise, on se marginalise, et on troque la possibilité de réellement par- venir à ses fins contre la certitude con- fortable, mais ultimement stérile, d’avoir raison envers et contre tous. »

L’examen du comportement récent des différents joueurs peut nous amener à croire que ceux-ci ont perdu le sens du jeu, qu’ils sont devenus erratiques. N’a- t-on pas vu Pauline Marois réclamer une course au leadership et ne récolter qu’une poignée d’appuis lors du conseil national d’août 2004? N’a-t-on pas vu Bernard Landry se contredire deux fois en quelques jours lors du conseil national d’octobre 2004? N’a-t-on pas vu un Jacques Parizeau maudire tous ceux qui l’accusaient de vouloir une élection référendaire, alors qu’il signait un texte sous-titré « C’est l’élection qui donnerait au Parti québécois le mandat de réaliser la souveraineté »? L’analyse de la disposition des forces nous amène plutôt à croire que ces faux pas ne s’ins- crivent pas comme de simples erreurs de jugement, mais comme autant de preuves que la partie est terriblement serrée et que tous les joueurs sont placés devant les mé‚mes dilemmes pour lesquels il n’y a pas de réponse facile. Pas étonnant dans ce contexte qu’ils se tirent parfois dans le pied !

On pourrait dresser de multiples listes, et diverger sur les formulations. Il n’en reste pas moins que six grands dilemmes semblent explicitement ou implicitement s’imposer aux dif- férents acteurs.

Premier dilemme : le nationalisme nostalgique. D’une manière systéma- tique, la bataille des plaines d’Abraham, la pendaison des Patriotes ou la volonté assimilatrice de Lord Durham ont été utilisées comme ressort d’une identité particulière : celle de la victime. Or, il ne fait point de doute que ces évocations n’ont plus la mé‚me résonance, notam- ment chez les jeunes, précisément parce que la souveraineté-menace a entraîné des progrès considérables ; ceux-ci n’ont jamais vécu les humiliations des plus vieux. Une question se pose : par quoi donc remplacer cet argumentaire? Les litiges fiscaux ou les empiétements fédéraux? Rien de tout cela ne fait vibrer les cœurs. C’est aussi oublier que le Canada est déjà l’une des fédérations les plus décentralisées du monde et que le Québec possède déjà les compétences de proximité qui sont d’ailleurs au cœur de l’ordre du jour : santé, éducation, environnement. Pour éviter de passer pour de vieux ringards, les souverainistes pourraient certes mettre de côté les rap- pels historiques, mais ils se priveraient alors d’un des moteurs puissants de l’identité nationale, celle des origines.

Le deuxième dilemme est, selon l’expression de Pierre Trudeau, celui du « maître chanteur ». Lorsque la situation des Québécois francophones était nette- ment inférieure à celle des Anglo- Québécois, la menace était une arme de « rattrapage » ; celui-ci étant réalisé, du moins pour l’essentiel, l’arme, si elle continue d’é‚tre systématiquement uti- lisée, peut donner des a Québécois une image d’éternels « chialeux » aux yeux des Canadiens, mais surtout à leurs pro- pres yeux. Pour éviter cette étiquette, le Parti québécois et le Bloc québécois peu- vent décider de faire un usage modéré de la menace. Le défaut de ce choix est qu’il fragilise du mé‚me coup leur raison d’é‚tre. Trop ou trop peu, là aussi la marge d’action est étroite.

Le troisième dilemme est celui du contenu. Certains souhaitent associer la souveraineté à un projet de société spé- cifique. Ici, l’écueil est celui de la divi- sion. Si l’appui à la souveraineté exige l’appui à un projet de société défini (à gauche par exemple), l’électorat risque de se segmenter, les appuis devenant conditionnels à une double proposition. Par ailleurs, si la souveraineté n’est pas liée à un projet, le projet demeure abstrait et surtout détaché des autres thématiques qui préoccupent l’électorat. Là aussi il n’y a pas de solution facile.

Le quatrième dilemme renvoie à une dynamique plus fondamentale. Les citoyens du Québec, tout comme ceux du reste du monde occidental, sont devenus cyniques à l’endroit des politi- ciens et des institutions politiques. Comment donc provoquer la passion pour un projet politique? Comment susciter l’enthousiasme pour un espace systématiquement dénigré? La propo- sition de transférer toutes les compé- tences assumées par Ottawa vers les élus de l’Assemblée nationale est peu susceptible de rallier les foules à une époque où le cynisme colore toutes les perceptions. À ce jeu, c’est le statu quo qui gagne. Combattre le cynisme est un défi titanesque ; prétendre qu’un gou- vernement national du Québec serait plus honné‚te provoque des ricane- ments ; quant à transférer la sou- veraineté entre les mains de la société civile, c’est l’attacher à des groupes spé- cifiques qui pourraient l’instrumen- taliser pour leurs propres intéré‚ts.

Le cinquième dilemme touche le parti comme organisation. Dans toutes les démocraties, les projets politiques sont habituellement véhiculés par les partis politiques. Ce mode de diffusion présente certes des atouts ; il compte cependant des effets pervers, particulière- ment lorsque les partis sont emportés dans des dynamiques internes qui les éloignent de l’électeur moyen. Comment donc le Parti québécois peut-il maintenir la souveraineté au cœur de ses ambitions sans pour autant é‚tre en déphasage radi- cal à l’endroit de l’opinion publique, laquelle ne ressent aucune urgence à réaliser la souveraineté? En somme, l’opinion publique jouit d’une flexibilité que les partis n’ont pas puisqu’ils doivent définir des programmes et s’engager sur le moyen terme : ou bien le Parti québécois s’estime capable d’« éduquer » la population d’une manière très léniniste et platonicienne " ce qui est fort difficile ", ou bien il accompagne l’opinion publique dans ses hésitations, souffrant alors de ses imprécisions et de ses oscilla- tions, un pari difficile à relever lorsqu’il faut voter des propositions et appuyer un programme.

Reste le sixième et dernier dilemme, le plus paradoxal. Si la souveraineté comme menace a indéniablement eu un effet de défense et de promotion du fait français, inversement un recul de cette menace pourrait bien signifier son affaiblissement et induire une érosion des acquis. Ces propositions sont des corollaires. À la limite, mé‚me si la sou- veraineté-réalité devait demeurée virtuelle, la souveraineté-menace devrait continuer d’é‚tre présente. Cette menace n’a de force qu’en autant que le projet lui-mé‚me est reconnu comme crédible et que l’hypothèse d’une séparation demeure plausible. Comment maintenir les deux faces de la souveraineté sans tomber dans un machiavélisme que l’« adversaire » démasquerait sans tarder. Voilà un dilemme de plus…

Le Parti québécois n’a en fait jamais cessé de jouer les deux faces de la sou- veraineté. Brandissant l’une ou l’autre selon les agendas ou les publics. Ce qui est en cause à présent, c’est la possibilité de cette cohabitation des deux visages au sein de la mé‚me rhé- torique partisane. Celle-ci est-elle encore possible? Est-elle rendue à son terme? Il n’est pas impossible de croire que cette double idée soit le reflet d’une époque et d’une génération qui aurait atteint une large part de ces objectifs sans pour autant réaliser l’ultime finalité.

Il est difficile de prévoir l’issue du con- grès de juin 2005. Si les radicaux ga- gnent, convaincus qu’il faut un agenda précis et serré, convaincus aussi qu’un gouvernement péquiste ne devrait pas hésiter à utiliser les fonds publics pour défendre la souveraineté, le parti a de fortes chances de heurter bon nombre d’électeurs et de braquer contre eux ceux qui voient la souveraineté simple- ment comme une menace.

Si les modérés l’emportent, le Parti québécois court le risque de voir plusieurs militants déçus retourner dans l’espace privé ; il risque aussi de voir les plus radicaux s’engager dans la construc- tion d’une formation distincte et mé‚me belliqueuse. Il suffirait d’une saignée de 5 p.100 d’indépendantistes, doublée d’une défection de 2 ou 3 p. 100 qui suivraient la proposition de Françoise David et d’une ADQ restaurée, pour que les libéraux de Jean Charest remportent un grand nombre de circonscriptions.

Qui appuiera Bernard Landry en juin 2005? Les radicaux et partisans de François Legault… difficilement. Le clan de Marois ne sera pas tellement plus enclin à appuyer l’actuel chef du Parti québécois. Cette formation pourrait donc perdre celui qui fait le trait d’union entre les modérés et les radicaux.

À plus long terme, compte tenu de la complexité des enjeux, toute projec- tion ne permet d’entrevoir que les opposés du spectre des possibles.

D’une manière très optimiste pour le Parti québécois, on peut imaginer que de ce jeu complexe des intéré‚ts et des symboles, qui court sur le passé, le présent et l’avenir, qui engage le parti et l’électorat, émerge un joueur, une ten- dance, un discours, qui tirera profit de cette épreuve exceptionnelle pour le Parti québécois. Fort de cette résolution, créatrice et originale, née de la néces- sité, le parti de René Lévesque pourrait amener le nationalisme québécois dans une nouvelle phase de son évolution et ce, à partir du mé‚me véhicule idéologique. Le parti pourrait sortir de cette épreuve plus grand et plus fort.

À l’inverse, la multiplication d’er- reurs et de disputes pourrait mener le Parti québécois dans une situation de haute vulnérabilité, voire d’éclatement, laquelle ferait le bonheur de l’Action démocratique de Mario Dumont qui occupe aussi le champ nationaliste. Cette formation renouvellerait les craintes d’as- similation dans un discours de droite, une combinaison très fréquente dans les démocraties occidentales.

Mais au-delà des scénarios trop tranchés pour s’actualiser, il faut espé- rer que la classe politique, en cher- chant à résoudre les dilemmes qui se posent à elle, et derrière lesquels se profilent des enjeux cruciaux, ne laisse pas le corps de ce projet dans une con- dition si misérable que le peuple aura honte de se l’approprier à nouveau advenant le cas où la question de sa survie serait explicitement posée.