La planification interprovinciale, et non les technologies de pointe comme les petits réacteurs modulaires, permettra d’établir le réseau électrique que les Canadiens méritent. Cependant, le gouvernement de Justin Trudeau n’a pas encore lancé le « conseil pancanadien du Réseau » annoncé dans le programme électoral libéral de 2021. Chez nos voisins du sud, l’Inflation Reduction Act of 2022 d’une valeur de 369 G$ US, promulguée par le président Joe Biden l’an passé, rehausse la barre de notre côté de la frontière. Cette loi attribue une enveloppe de 100 M$ pour que les gouvernements des États, les organismes de réglementation, les services publics, les producteurs, les développeurs de lignes de transport et la société civile se réunissent dans le cadre d’un processus de création visant la mise sur pied d’un réseau de transport national planifié engendrant de l’énergie renouvelable et d’autres technologies d’énergie propre.

On appelle ce type d’initiative la « planification interrégionale du transport d’électricité » au sein de l’industrie. À l’heure actuelle, il n’existe aucune forme de coordination similaire dans ce domaine au Canada. Les gouvernements provinciaux auraient tout intérêt à lire attentivement l’Inflation Reduction Act et à adapter leurs stratégies de décarbonisation pour qu’elles correspondent davantage à celles de notre plus grand allié, partenaire commercial et premier client de l’électricité que nous produisons. Dans cette optique, il devient clair que la planification interrégionale est la clé du succès de notre transition énergétique.

Les services publics, les organismes de réglementation et les politiciens canadiens n’ont pas mis en place de mécanisme de planification pour réaliser de grands projets de transport au-delà des limites provinciales ou de la frontière canado-américaine. Au contraire, si avancées il y a, elles sont plus ou moins prévues et elles se produisent sur une base fragmentaire, souvent sans réelles consultations ni processus concurrentiel. Voulons-nous vraiment planifier des projets de plusieurs milliards de dollars de cette façon?

Jusqu’à récemment, il aurait été facile de diagnostiquer le même problème aux États-Unis. Pourtant, en avril, la Federal Energy Regulatory Commission (FERC), qui est responsable de la réglementation du transport interrégional et du commerce de l’électricité, a publié une série de projets de règlements sur le transport. Puis, la FERC a fondé en juin 2022 un groupe de travail conjoint fédéral sur la réglementation. Ces efforts et le financement de l’Inflation Reduction Act sont conçus pour lancer les processus de planification interrégionale, faciliter le développement et la délivrance de permis, et assurer la mise en chantier des projets de transport, tout en entraînant des avantages environnementaux et sociaux importants pour les contribuables.

En réalité, la planification interrégionale est relativement simple. L’Inflation Reduction Act permet à divers acteurs de se réunir au-delà des frontières étatiques et régionales pour planifier le réseau énergétique afin de permettre le déploiement à grande échelle des énergies renouvelables et plus particulièrement des éoliennes en mer – une ressource sur le point de remodeler le réseau nord-américain au cours de la prochaine décennie. La planification interrégionale peut également aider à définir l’interaction entre les ressources énergétiques volumineuses, notamment les barrages hydroélectriques, le stockage dans des batteries de format industriel et les parcs éoliens, et les ressources énergétiques réparties, comme les systèmes solaires résidentiels et les systèmes énergétiques à l’échelle des administrations locales.

Il suffirait d’investissements modestes dans une telle planification pour aider les provinces canadiennes à rattraper leur retard, à coordonner leurs activités avec les États américains, à trouver du financement et à rester concurrentielles sur la scène mondiale à mesure que notre société procède à sa décarbonisation. Pourtant, la Banque de l’infrastructure du Canada (BIC) a largement contribué à l’élaboration de la politique fédérale en matière de lignes de transport. En dépit des bonnes intentions, l’approche de la BIC en matière de transport n’a pas réussi à produire des projets de première qualité. Par exemple, à la fin de juillet 2022, Fortis-ITC a annoncé son intention de cesser le développement du projet d’interconnexion du lac Érié pour lequel la BIC avait promis un financement.

Voilà ce qui arrive lorsqu’on fait avancer un projet sans avoir établi de cadre solide de développement. La BIC n’est cependant pas seule à ressentir une frustration. Hydro-Québec a également appris à la dure dans le Maine et le New Hampshire qu’il est très difficile d’entreprendre un développement transfrontalier, car ses projets de transport d’énergie pourtant nécessaires se sont heurtés au revers féroce de citoyens locaux.

Toutes les provinces canadiennes sont confrontées à des problèmes comparables en matière d’accès aux marchés et de commerce. La planification interrégionale contribuera à transporter l’énergie éolienne de la Saskatchewan à Chicago, l’énergie marémotrice de la baie de Fundy à Boston ou les ressources éoliennes maritimes de Terre-Neuve à Montréal. Les technologies et les compétences en ingénierie existent, mais la planification et la réglementation tirent de l’arrière.

La science économique derrière ce travail de collaboration avec nos voisins américains est extrêmement convaincante, car elle permet aux contribuables d’économiser des milliards de dollars au fil du temps. Nos précurseurs du secteur de l’électricité l’ont compris et ont mis de côté leurs différences pour planifier et construire des projets d’énergie binationaux comme le Projet de voie maritime du Saint-Laurent et les barrages affiliés, le Projet de la baie James (qui a été financé en grande partie à Wall Street et construit par la firme américaine Bechtel) ou le processus du Traité du fleuve Columbia, qui a servi de fondement à la construction de barrages et de dispositifs de contrôle des inondations pour exploiter les immenses ressources hydroélectriques dans le nord-ouest du continent. Il est maintenant temps de redoubler d’efforts pour établir une relation axée sur l’énergie propre entre le Canada et les États-Unis.

La planification interrégionale est l’outil politique qui nous aidera à mieux cibler nos activités, à éviter les faux pas (pensez au désastre du projet de Muskrat Falls) et à propulser les types de projets dont nous avons besoin pour réussir la transition énergétique en Amérique du Nord. Les Québécois et les Canadiens, fiers d’être d’honnêtes intermédiaires, doivent mettre sur pied le conseil pancanadien du réseau et lui confier un mandat fort visant à contribuer au dialogue de planification interrégional.

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Philip Martin Duguay
Philip Martin Duguay travaille dans le développement des infrastructures et est analyste de politiques publiques. Il travaille depuis plus de dix ans sur divers grands projets d'infrastructure.

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