« Lorsque vous avez numériquement le dessous, soyez capable de battre en retraite. »

Sun Tzu, L’art de la guerre

Quand on aligne les résultats obtenus par les péquistes depuis 1995, la pente est nette et la chute est brusque : 49 p. 100 lors du référendum de 1995, 43 p. 100 aux élections de 1998, puis 33 p. 100 en 2003 et finalement 28 p. 100 en 2007, lors du dernier scrutin. Au- delà des quatre chefs qui ont successivement porté les couleurs du PQ durant cette période et bien au-delà des slo- gans, des plans de campagne ou des logos remaniés, une tendance lourde se dessine. Dans le Canada anglais, et dans les salons fédéralistes, l’allure de ce graphique en amène peut-être plusieurs à tourner la page et à considérer la question du Québec comme définitivement réglée. « Fini les folies », disait Pierre Trudeau.

Or, les mouvements sociaux tournent rarement la page de cette manière. En Europe, on a bien vu le déclin des grands partis communistes et les nombreuses difficultés de la gauche. La qué‚te d’un État interventionniste, redistribuant la richesse ou établissant des contraintes pour les entreprises, n’est pas pour autant morte. Avec d’autres slo- gans et d’autres acteurs, sur des luttes plus sectorielles, en prenant appui sur des enjeux différents " l’environnement, l’altermondialisation ou la diversité culturelle ", les affrontements d’hier émergent à nouveau, revé‚tant de nouveaux habits. Il est donc trop tôt pour envoyer les avis de décès de l’ambition souverainiste au Québec.

En fait, le recul du PQ pourrait donner lieu à une trans- formation du mouvement social qui le porte depuis presque quarante ans. Le mouvement pourrait entrer dans une phase moins offensive, plus attentiste, une phase où l’idée pourrait se situer « ailleurs » et « autrement » dans la culture politique québécoise. Telles sont les avenues que le présent texte tente d’explorer.

Au lendemain de sa défaite électorale, le PQ est placé devant un dilemme : que faire? Le programme de juin 2005 n’est plus approprié et, selon les ténors du PQ, la proposition doit é‚tre revue. Quand on prend du recul, on peut imaginer des positions qui peuvent se structurer selon la logique classique, celle de la triade thèse, antithèse et synthèse.

La thèse consisterait à mettre toute l’énergie sur la souveraineté. L’élection du PQ n’aurait dès lors qu’un objectif : déclencher un référendum. Pas de social-démocratie, pas de programme économique. Ni droite, ni gauche, tout le discours serait centré sur ce seul enjeu ainsi que sur les modalités de la transi- tion. Cette position a été avancée, du moins pour l’essentiel, par Louis Bernard, ancien conseiller de René Lévesque et candidat lors de la course au leadership de 2005. Le pari est sim- ple : en ne misant que sur cette ques- tion, les segments de gauche comme de droite pourraient librement appuyer la souveraineté. Bien que cette idée n’ait jamais été mise en place, on peut douter qu’elle soit viable. Primo, l’idée de sou- veraineté ne pourrait se défaire aussi facilement de son penchant historique vers le centre-gauche ; peu de gens seraient dupes. Secundo, le chef de l’ADQ, qui a su récolter l’appui de sou- verainistes, n’a pas affiché de sympathie souverainiste depuis douze ans " bien au contraire " ; les gains risqueraient d’é‚tre réduits, tièdes et vacillants. Tertio, au cours des derniers mois, le PQ a exprimé plus clairement que jamais son message, et plus que jamais il a subi un recul dans ses appuis. En somme, le ra- dicalisme n’a pas payé.

L’antithèse consiste, bien évidemment, à renier l’option et le projet de souveraineté. Personne ne doutera que les forces fédéralistes caressent ce scénario. La menace souverainiste ne pèserait plus sur l’avenir du Canada et l’on tournerait la page. L’ancien bras droit de Jean Chrétien, Jean Pelletier, y allait de cette proposition, souhaitant mé‚me la tenue d’un troisième référendum pour qu’on ferme les livres définitivement par une victoire retentissante des forces du NON. Au sein du Parti québécois, les résultats de l’élection du 26 mars pourraient aussi pousser un certain nombre de souverainistes à abandonner définitivement cette velléité indépendantiste. En effet, les échecs successifs, le vieillissement de l’électorat traditionnellement souverainiste et l’étiolement du membership pourraient provoquer, avec une bonne dose d’amertume, un retrait massif de milliers de militants de tout engagement à cette cause.

Reste la synthèse, et c’est là qu’est tout le problème. Quel est-elle? Pour plusieurs, elle consisterait à mettre l’option en veilleuse. Les péquistes reporteraient la réalisation du projet en décalant la tenue d’un référendum. Les premières réflexions d’André Boisclair, au lendemain du scrutin, laissent entrevoir une telle orientation. Pour d’autres, la synthèse réhabiliterait le partenariat ou l’association ou mé‚me une forme d’entente confédérale. Du point de vue de l’analyse dialectique, ces synthèses n’en sont pas vraiment. Elles ressemblent bien plus à des positions médianes. Elles n’amènent pas le processus à un autre stade de son développement. Au con- traire, elles le cantonnent dans la zone des hésitations traditionnelles.

Du point de vue de l’étude des mouvements sociaux, on me permettra d’envisager une autre synthèse prenant pour point de départ trois posi- tions historiques qui ont leur longue durée pour dénominateur commun.

D’abord, la position de Robert Bourassa, présentée solen- nellement au lendemain de la mort de l’Accord du lac Meech en juin 1990 : « Le Canada anglais doit comprendre de façon très claire que, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société dis- tincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »

Par ailleurs, dès novem- bre 1984, René Lévesque avait proposé que la souveraineté devi- enne une « police d’assurance ». Cette nouvelle définition de la souveraineté était congruente avec son soutien à l’équipe conservatrice de Brian Mulroney lors de l’élection fédérale de septembre 1984. Ce soutien, ultérieure- ment baptisé le « beau risque », a permis une victoire historique des conservateurs fédéraux au Québec, mais il a aussi suscité une vague de démissions dans les rangs des indépendantistes radicaux.

Quant à Daniel Johnson père, on se souvient du binôme qu’il posa en 1965 : « Égalité ou indépendance ». Dans son ouvrage, il pose en termes clairs ce que représente pour lui l’indépendance : « J’estime qu’on ne doit pas, a priori, rejeter la solution séparatiste. Car il peut arriver que l’indépendance totale du Québec, pour des raisons qui ne dépendent pas surtout de lui, devienne la seule issue […]. » Il écrit encore : « Le droit à l’autodétermination […] est un patrimoine collectif que je considère comme définitivement acquis et que je ne con- sentirai jamais à remettre en jeu dans aucune négociation. »

En somme, au moment où René Lévesque fut le moins souverainiste, et au moment où Robert Bourassa et Daniel Johnson se sont le plus approchés des arcanes souverainistes, ils ont tous soutenu la mé‚me idée en s’appuyant sur deux notions à pre- mière vue contradictoires : autant la souveraineté ne peut é‚tre rejetée comme possibilité, autant elle ne doit pas é‚tre réalisée et proposée aux Québécois dans un avenir déterminé. Chez ces trois chefs historiques du gouvernement du Québec, l’indépendance n’est pas posée comme un absolu, ni comme une condition au développement, mais comme une alternative, une « arme défensive » sans date de péremption.

Ce détour historique permet de mieux comprendre le présent du mouvement souverainiste. Au cours des derniers mois, l’appui à la sou- veraineté se situait à 45 p. 100. Parfois un peu plus, parfois un peu moins selon les maisons de sondage et les questions posées. Quant aux résultats du Parti québécois à l’élection du 26 mars, il fut de 28 p. 100. Un tel écart prend sa source au croisement de deux définitions de la souveraineté dans l’opinion publique québécoise.

Pour une bonne moitié des sou- verainistes, l’indépendance du Québec ne fait aucun doute. Pour eux, la souveraineté doit arriver « le plus tôt pos- sible ». Le projet constitue une condition incontournable au plein développement économique, social et culturel du Québec. Voter pour le PQ est indispensable à leurs yeux, peu importe le chef ou les slogans. On y retrouve les courants les plus « durs » du PQ, celui porté par Jacques Parizeau au premier chef. C’est la base his- torique du PQ qui rejoint entre 25 et 30 p. 100 de l’ensemble de l’électorat.

Par contre, pour d’autres, la souveraineté est de l’ordre d’une réaction défensive ; elle n’est pas une nécessité, mais une possibilité. Elle est brandie lorsque Ottawa ou le Canada anglais heurte le Québec. Elle rassemble probablement un bloc de 15 à 30 p. 100 de l’électorat. Ainsi s’explique la variation des appuis à la souveraineté au moment de la mort de Meech ou lors du scandale des commandites. Le sou- tien au projet souverainiste relève alors de l’opposition, d’une « menace » et non d’un projet ferme. Et c’est précisément dans cette zone, historiquement fréquentée par Robert Bourassa, René Lévesque et Daniel Johnson père, que se situent une bonne part des Québécois. Pour ces souverainistes, le projet de souveraineté demeure essen- tiellement une réaction, une riposte à ce qui est perçu comme un affront.

Pour les premiers, le destin de la nation québécoise conduit intrinsèquement ou naturellement à la création d’un État national. Pour le deuxième groupe, l’existence d’une nation québécoise n’impose pas la nécessité d’un État indépendant. C’est le rejet, l’humiliation ou l’affront qui pourrait pousser à la création de l’État national. Quand la colère est passée, quand les coupables sont punis, comme un accordéon qui se contracte, l’option de la souveraineté, sans é‚tre reniée, se dégonfle et passe au second plan, dans une zone qui provoque la consternation chez les pressés. Les électeurs de ce groupe dirigent alors leurs appuis ailleurs " pour mille et une raisons " lorsqu’une offre partisane leur semble plus alléchante. Lors de la dernière élection, l’ADQ, Québec solidaire ou les Verts ont profité de ce phénomène.

Derrière les 45 p. 100 de gens favo- rables à la souveraineté, on retrouve donc les deux groupes de souverainistes : ceux de la souveraineté-nécessité et ceux de la souveraineté-possibilité.

Pour ces derniers, l’« arme défensive » qu’est la souveraineté ne doit é‚tre brandie qu’à des moments particuliers. Or rien, du moins depuis la victoire de Stephen Harper en janvier 2006, ne jus- tifie pour l’instant un tel mouvement à leurs yeux. Les libéraux fédéraux ont subi la raclée en 2004, puis en 2006, payant pour le scandale des comman- dites. Stephen Harper a reconnu la nation par un vote historique à la Chambre des communes. Il a accordé une place pour le Québec à l’UNESCO. Enfin, il a reconnu et solutionné une large part du déséquilibre fiscal.

Un usage immédiat de l’arme référendaire apparaît ainsi inapproprié à ce groupe d’électeurs. Un référendum perdu risquerait mé‚me d’émousser le tranchant et la puissance de cette arme. De ce point de vue, le comportement d’évitement du Parti québécois lors de la dernière élection n’en est pas un de peur, de mollesse ou d’ignorance. Quand on prend en compte les différentes composantes animant le vote souverainiste, le comportement d’appui au parti de Mario Dumont devient autant rationnel, logique et stratégique que celui qui consiste à appuyer le PQ pour les indépendan- tistes du premier groupe.

Pour sortir de l’impasse où ils se trouvent, les péquistes peuvent envisager plusieurs possibilités. L’essentiel de leur problème renvoie cependant au temps. Dans les rangs du PQ, c’est d’ailleurs à l’aune de l’urgence qu’on mesure la fermeté des convictions. On peut estimer que cette précipitation découle du caractère générationnel du PQ ; au terme d’un long cycle de militantisme, plusieurs sont pressés et veulent, de toute urgence, voir le pays émerger. Un autre phénomène contribue certainement à cet état de fait : l’agenda d’un parti et, plus globalement, l’agenda électoral. De par leurs structures, les partis poli- tiques doivent enclencher des proces- sus sur deux, trois ou quatre ans: conseil, congrès, programme, plate- forme. Sur un projet dont ils contrôlent l’agenda, un échéancier plus court et un échéancier plus long sont sou- vent impensables, voire impraticables.

Si lors du prochain congrès, les membres du parti devaient mettre en veilleuse l’option pour un, deux ou trois mandats cela conduirait le Parti québé- cois à remiser l’arme dans son fourreau, à en n’empé‚cher l’usage et à rendre « vulnérable » le Québec. Pendant dix ans ou quinze ans, le Québec perdrait ainsi sa « police d’assurance », et la déclaration de Robert Bourassa serait amputée de son « toujours ». À l’opposé, une proposition d’usage immédiat aurait aussi un effet hautement problématique. En opposition avec l’opinion publique, le Parti québécois risquerait fort d’é‚tre marginalisé.

Une autre proposition avec laquelle il est possible de jongler consiste à démarquer le Parti québécois de l’agenda de la souveraineté. Depuis plus de trente ans, cela est impossible dans la mesure où seul le parti qui se trouve au gouvernement peut é‚tre l’instigateur d’un référendum grâce à l’appui d’une majorité de députés.

Quand on tente de lier les positions historiques des premiers mi- nistres du Québec avec la nature ambivalente de l’opinion publique sur cette question, on peut imaginer un « compromis historique » sur cette délicate question.

En modifiant la loi sur les consultations populaires, l’Assemblée nationale pourrait permettre l’initiative populaire en matière référendaire. Cette mesure, déjà établie dans plusieurs pays et dans une trentaine d’États américains, de mé‚me qu’à l’échelle municipale au Québec, permettrait de déplacer le contrôle de l’agenda référendaire du gou- vernement à la population. On peut ainsi imaginer que si 15 p. 100 des inscrits sur la liste électorale demandaient par pétition la tenue d’un référendum, le gouvernement, quel qu’il soit, serait tenu de déclencher une telle procédure dans les soixante jours. Le projet de souveraineté, reconnu dans sa dualité, trouverait alors une flexibilité lui permettant d’épouser les variations de l’opinion publique.

Par voie de conséquence, le Parti québécois pourrait soutenir que, s’il prend le pouvoir, son gouvernement ne déclencherait pas de lui-mé‚me un référendum sur cette question comme en 1980 et en 1995. Advenant qu’il forme à nouveau le gouvernement, il n’actionnerait la procédure référendaire que dans la mesure où elle serait soutenue par la société civile, via la procédure de l’initia- tive populaire. Cet engagement lui permettrait de soutenir une double exigence : se libérer du poids des scéna- rios référendaires sans renier sa foi profonde à l’endroit du projet souverainiste.

Ce compromis donnerait surtout de la flexibilité au PQ. Celui-ci pourrait con- tinuer d’é‚tre habité par le projet. Il pour- rait aussi en faire la promotion et la « pédagogie », selon l’expression consacrée, sans pour autant é‚tre coincé par une échéance ou des modalités. Bien plus, d’autres partis pourraient se joindre à ce mouvement sans qu’ils ne deviennent des concurrents. Si la souveraineté devait é‚tre souhaitée par un grand nom- bre de Québécois, dans deux, cinq ou vingt ans, ou selon une urgence déclenchée par une « offensive fédérale », l’idée d’un référendum sur cette question pourrait se concrétiser rapidement et ce, peu importe quel est le parti au pouvoir à Québec à ce moment-là.

Le projet occuperait alors une posi- tion « attentiste », inscrite dans la durée ; il ne subirait pas les aléas des élections. À court terme, il pourrait cesser de presser le Québec avec une insistance qui, du moins depuis quelques années, génère une profonde lassitude. Et, si le PQ devait mourir, l’idée qui a été la sienne pourrait perdurer à travers le temps, une situation qui maintiendrait le Canada anglais dans une tension profitable aux deux grandes communautés linguis- tiques. En bout de piste, l’héritage historique des Bourassa, Lévesque et Johnson père serait dès lors préservé.

Devant ce type de proposition, remettant en question le répertoire de stratégies utilisées jusqu’à présent, on trouvera évidemment plusieurs sceptiques. Quand un parti « hégémonise » un mouvement social, comme ce fut le cas du PQ à partir de 1970, il en redéfinit les contours en fonction de ses intéré‚ts et des exigences propres à son champ d’action. Le mouvement est souvent éclipsé par le parti qui s’accapare de tout l’espace discursif, symbolique et militant. Le parti devient « propriétaire » du mouvement. Or, quand ce mé‚me parti est en difficulté ou qu’il semble incapable d’incarner la variété des énergies et des ambitions, il est aussi possible qu’il laisse éclore, hors de son contrôle direct, des formes d’actions multiples qui sauront peut-é‚tre l’amener ailleurs.

Depuis une quarantaine d’années, les mouvements sociaux ont montré leurs forces et leurs capacités de modifier l’ordre social et politique. Ceux qui croient que seul un parti fort devenu gouvernement peut porter une idée devraient regarder autour d’eux et considérer à quel point le mouvement écologiste, le mouvement des femmes, et les mouvements de défense des minorités ont su provoquer ici et ailleurs dans le monde des changements parfois bien plus importants que les gouvernements eux-mé‚mes.

L’histoire étant pleine de renverse- ments, bien malin qui peut prédire l’avenir avec exactitude. En regardant la dynamique des mouvements sociaux, on peut cependant penser que le mouvement nationaliste, terreau des tendances souverainistes, cherchera à reprendre ses droits sur le parti. Et, d’une manière plus globale, on peut entrevoir que le dirigisme qui a tant marqué le Québec depuis quarante ans, bien qu’historiquement nécessaire, a peut-é‚tre fait son temps. Reste une évidence : le recul du PQ à l’élection du 26 mars obligera les forces politiques à sortir des sentiers battus.