Au lieu de viser l’abaissement des températures et l’amélioration du capitalisme, la lutte contre les changements climatiques doit s’envisager comme une guerre morale.

Chaque nouveau livre de Naomi Klein est présenté comme un événement. Pour promouvoir This Changes Everything: Capitalism vs. the Climate, son éditeur Random House clame ainsi qu’« une fois par décennie, Naomi Klein publie un ou-vrage qui redéfinit son époque ». Ici, Klein y va d’une thèse grinçante selon laquelle le capitalisme est incompatible avec une planète habitable. Les impératifs du système en matière d’extraction auraient déjà mené l’humanité au bord du gouffre. Notre seul espoir : renoncer à l’obsession de croissance pour entrer collectivement en relation symbiotique avec la Terre.

Ce livre ambitieux mais finalement dangereux s’attaque à tant d’aspects du débat opposant capitalisme et climat que l’analyse de ses prétentions et contradictions dans ce court espace serait quelque peu injuste (Mark
Jaccard, militant écologiste et professeur à l’Université de la Colombie-Britannique, en propose un examen critique dans la Literary Review of Canada de novembre, et le journaliste spécialisé en environnement Will Boisvert en fait une éva-luation poussée sur le site du Breakthrough Institute). Mais il s’en dégage essentiellement que les arguments techniques invoqués à l’encontre des politiques climatiques actuelles servent tous à préconiser une révolution des valeurs qui supprimerait nos habitudes extractives et consuméristes.

Voici la grande idée de Klein : au lieu de viser l’abaissement des températures et l’amélioration du capitalisme, la lutte contre les changements climatiques doit s’envisager comme une guerre morale menant à un changement du système de valeurs des habitants de cette planète, tout en réglant au passage une série de problèmes qui vont des sé-quelles du colonialisme aux excès du consumérisme.

La liste est longue de ceux qui font obstacle à cette ré-volution. Sans surprise, Klein s’acharne contre les grandes sociétés pétrolières et l’industrie du charbon. Mais elle s’at-taque aussi au lobby vert, ridiculisant les technologies de géoingénierie susceptibles de favoriser notre adaptation au réchauffement planétaire ou les solutions globales à faible taux d’émissions comme l’hydroélectricité et le nucléaire. Bref, point de salut hors de sa bulle idéologique. D’ailleurs, seuls trouvent grâce à ses yeux les tenants d’une action di-recte contre un système meurtrier, adeptes d’une « culture de blocage » regroupant les peuples autochtones, les militants écologistes et autres défenseurs de causes locales et de justice sociale qui occupent les places publiques du monde entier.

Persuadée de sa droiture morale et déterminée à l’im-poser, Klein a écrit un livre qui se retrouvera bientôt sur les rayons des manifestes utopiques de l’histoire des idées. Et si elle glorifie l’action locale, c’est uniquement lorsque celle-ci épouse ses thèses. Les mouvements locaux contre les éo-liennes n’ont-ils aucune importance à ses yeux ? Et ceux qui approuvent la fracturation hydraulique chez eux parce qu’ils la jugent moralement préférable à l’exploitation du charbon dans la cour du voisin ? Et que dire des peuples autochtones de l’hémisphère sud, pour qui l’extraction d’énergie est un compromis acceptable lorsqu’elle permet de réduire la ma-ladie et la pauvreté ? Les choix énergétiques soulèvent mille questions morales qu’une vision univoque et coercitive est impuissante à résoudre.

Klein s’alarme aussi de l’irréversibilité prochaine des chan-gements climatiques. Nous disposerions ainsi d’un délai infime pour abattre et reconstruire tout notre système économique. Et comme le capitalisme ne s’éteindra pas de lui-même, sa chute sera vraisemblablement causée par une implosion imprévi-sible. Il pourrait s’ensuivre un tel chaos qu’on imagine mal d’heureuses collectivités ériger éoliennes et panneaux solaires parmi les ruines : l’instinct de survie ne se prête guère aux images bucoliques. On songera plutôt aux forêts dépouillées et à la famine endémique de la Corée du Nord.

Pour autant, la prémisse kleinienne d’un renversement du capitalisme n’est pas entièrement fantaisiste. Aucun système n’est éternel, et il arrive au capitalisme d’être lui-même son pire ennemi. On a longtemps cru que rien ne pourra entamer le pouvoir de l’Église catholique, et l’escla-vage semblait une institution inébranlable.

Mais seules la persuasion et la collaboration permettront de concilier les impératifs moraux et humains de l’utilisation d’énergie. Hantée par ses ennemis idéologiques, Klein rejette l’action de tous ceux qui recherchent de bonne foi des solutions réalistes à un ensemble de problèmes communs. Au mieux, cet absolutisme mène à la paralysie. Au pire, à l’autori-tarisme. Les provocateurs ont certes un rôle à jouer face à l’en-jeu des changements climatiques. Hélas pour eux, seules les solutions concrètes feront progresser les choses.

Photo: Shutterstock / PPstock


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