« Dans toute campagne, la conscience de l’ennemi est le premier bastion dont il faut s’emparer. »

Felix Derzhinsky

Vers 1980, l’impossible s’est produit. Dans la plupart des démocraties, les conservateurs radicaux ont pris le pouvoir et se sont approprié la légitimité, pour bientôt « envahir » puis saper la « conscience » de la gauche démocra- tique. Première d’une longue suite d’ironies, c’est le fondateur du NKVD, père du plus grand ennemi du capitalisme conser- vateur, qui a inspiré à la droite cette stratégie inespérée.

Alors que les sarcasmes d’un Bertrand Russell, qui disait des conservateurs britanniques qu’ils formaient le « Parti des abrutis », recevaient un assentiment assez généralisé au début du XXe siècle, voici que, un demi-sècle plus tard, les conservateurs conquéraient pouvoir et emprise intel- lectuelle au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Allemagne et dans plusieurs pays de l’OCDE. Mé‚me au Canada, la dynas- tie libérale serait évincée, deux fois plutôt qu’une, par les troupes de Brian Mulroney.

Quand un trop plein d’assurance aurait menacé de faire perdre le sens des réalités aux plus jeunes militants, un socialiste canadien de la première heure aurait sans doute averti : « Laissez-les vous dépouiller de votre assurance ou de vos convictions, de la confiance de vos amis, de votre com- munauté ou de votre culture, et c’en est fait de vous. Du jour où les gens douteront de votre capacité à garantir leur sécurité, leur santé et leurs emplois, vous serez tout aussi fichus. Cédez ne serait-ce qu’un seul de ces terrains et vous aurez tout perdu. »

S’il savait comment les sociaux-démocrates du monde entier ont abdiqué chacune de ces valeurs depuis un quart de siècle, il serait furieux.

Voici une scène qui pourrait évoquer cette période d’avant la chute…

Vous é‚tes assis sur une chaise bancale dans une salle communautaire de Weyburn, en Saskatchewan " une véritable étuve en cette soirée caniculaire de 1969 ", fixant à travers la fumée de cigarette le minuscule orateur qui s’agite au loin sur l’estrade, fasciné par sa verve tandis qu’il raconte l’une de ses histoires de campagne électorale préférées, « L’écrémeuse », en l’enjolivant de digressions hilarantes.

Vous savez, je faisais à mes débuts la tournée des fermes. Et bien entendu, chacun était toujours occupé à nourrir les poules et les cochons ou à faire les foins. Mé‚me les jeunes s’activaient à d’impor- tantes corvées.

Évidemment, personne ne faisait confiance à un citadin comme moi pour accomplir des tâches le moin- drement complexe. Traire une vache, par exemple.

On me confiait donc toujours le mé‚me boulot : tourner la manivelle de l’écrémeuse. On y versait du lait, je tournais ma manivelle et le tour était joué. La crème sortait du premier bec verseur et le lait écrémé de l’autre.

Puis un jour, ma foutue té‚te d’Écossais a saisi un truc " ce qui est un exploit en soi : l’économie fonctionne exacte- ment comme une écrémeuse !

Il y a les producteurs, c’est- à-dire les fermiers, pé‚cheurs, bûcherons et ouvriers, qui fa- briquent du « lait » pour l’écrémeuse, et les travailleurs des services qui tournent la manivelle : employés de bureau, commis ou infirmières.

Ne restait qu’à trouver le propriétaire de l’écrémeuse. J’ai bientôt compris que c’était le type du tabouret placé juste en dessous du bec verseur, qui s’empiffrait, la bouche grande ouverte, de toute la crème qui s’en écoulait !

Et les autres? Eh bien, ils attendaient leur tour au bec verseur du lait écrémé.

Mais le lait écrémé a un goût affreux et ils étaient tous furieux. Contre le type du tabouret? Non, ils se blâ- maient entre eux : « Si vos syndicats d’agriculteurs et d’infirmières n’exigeaient pas des salaires si élevés, nous aurions tous de la crème. » Faux, évidemment.

Tout le problème venait de cette foutue machine, conçue pour gaver l’élite patronale en laissant le petit lait aux tra- vailleurs. Il lui arrivait mé‚me de produire plus de crème que le type du tabouret ne pouvait en avaler.

Eh oui, l’écrémeuse produi- sait des surplus ! Notre proprié- taire faisait alors une indigestion, puis il éructait : « On arré‚te tout ! Vous é‚tes virés pour cause de récession. » Une fois son estomac remis, il rappelait son monde : « Ça va les gars, le soleil est de retour. On relance la machine ! »

Ce que nous essayons de faire comprendre aux Canadiens depuis longtemps, c’est que l’heure est venue de prendre les choses en main, d’accaparer le contrôle de l’écrémeuse pour lui faire produire du lait homogénéisé avec crème intégrée, de manière qu’il y ait un peu de crème pour tous !

Cet orateur n’était autre que l’exu- bérant T.C. Douglas, Tommy pour ses partisans, faisant le numéro qui a électrisé les foules pendant plus de 50 ans. L’un de nos plus grands tribuns achevait alors son fabuleux parcours. Tout comme s’achevait le quart de siè- cle de prospérité et de plein emploi qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Cinq ans plus tard, le consensus social- démocrate qui avait dominé la pensée politique des nations développées éclatait sous l’effet du choc pétrolier, d’un mystérieux fléau appelé stagfla- tion et d’un chômage jamais vu depuis les années 1930. C’en était fait du keynésianisme.

Le plein emploi est devenu un ré‚ve inaccessible, la gauche s’est enlisée dans la rancœur et s’est déchirée sur la place publique. Triomphants, les conserva- teurs ont proclamé la fin des « illusions gauchistes ici comme à l’étranger ». Le « marché », tel était désormais le nou- veau maître économique et politique.

L’enjeu était un peu différent pour la social-démocratie canadienne. Son discours a subsisté " souvent déguisé en libéralisme " une dizaine d’années. Mais la droite partout est parti à son assaut. Ici, le problème du NDP prenait bien sûr la forme du libéralisme.

La majorité des Canadiens ignorent sans doute que le Parti libéral du Canada est l’une des plus grandes dynasties poli- tiques du monde démocratique. Seuls les communistes chinois et la famille Kim de Corée du Nord totalisent plus d’années au pouvoir. Au XXe siècle, il a régné plus longtemps que le Parti com- muniste d’Union soviétique.

Le Parti communiste chinois et le Parti libéral du Canada ne cessent d’ailleurs de se rapprocher idéologiquement et culturellement. Chacun promet justice sociale et pro- grès économique, et bon nombre de leurs partisans sont convaincus de l’authenticité de cet engagement. Ils n’en constituent pas moins, tous deux, de fascinants exemples de la « loi d’airain de l’oligarchie » chère à Weber, leurs dirigeants changeant de cap selon les tendances politiques et le mé‚me objectif stratégique : leur propre survie politique.

Le Parti communiste chinois s’est éloigné de ses origines au point d’ac- cepter dans ses rangs des entrepreneurs millionnaires et de réprimer brutalement les syndicats. Ici, le Parti libéral ne peut plus museler ses dissidents aussi facile- ment que par le passé. Mais dans un grand écart idéologique dont on admi- rera l’ampleur sinon l’intégrité, il englobe aujourd’hui le gouvernement le plus à droite du pays (dirigé par Gordon Campbell, en Colombie-Britannique), celui qui doit le plus au conservatisme traditionnel (le gouvernement Charest, au Québec) et, entre les deux, toutes les variantes possibles de la doctrine libérale.

Comme tout un chacun le sait, la forteresse libérale est quasi impre- nable. Au grand désarroi des généra- tions successives de militants du CCF puis du NPD, les libéraux ont toujours été insaisissables, glissant de droite à gauche et inversement, se divisant puis resserrant les rangs au besoin, parfois au cours d’une mé‚me campagne. Mackenzie King lui-mé‚me aurait enjoint ses collègues de toujours promettre à gauche pour mieux gou- verner au centre.

Des promesses notoirement puisées au programme du NPD, quelque peu diluées pour faire bonne mesure.

Mais les promesses faites et les promesses réalisées sont toujours des espèces bien différentes. Un précepte bien compris des libéraux qui ont promis un régime d’assurance-maladie de 1911 à 1965. Il aura donc fallu 13 campagnes électorales, avant qu’on en voit la couleur.

Ceci laisse la gauche canadienne devant les trois mé‚mes choix : se marginaliser en se radicalisant à gauche, batailler au centre ou rechercher les vic- toires morales. Mais viser l’électorat cen- triste, comme le NPD de la Saskatchewan et celui du Mani-
toba l’ont fait avec succès, reste une hérésie on Ontario, la province-charnière de l’échiquier politique canadien.

Et pourtant, l’enjeu qui départage le libéralisme " mé‚me dans sa variante cana- dienne hyper-frelatée " et la social-démocratie est limpide : celle-ci lutte pour une égalité des résultats tandis que le libéralisme se contente de promettre une égalité des chances. Comme le dit Ed Broadbent dans son recueil de textes sur l’avenir de la gauche, Democratic Equality, What Went Wrong, les libéraux (de 2001) jugent suffisant de ten- ter d’égaliser les chances, puis de prier pour que l’ensemble des Canadiens en voient les résultats.

Les sociaux-démocrates savent que les avantages indissociables d’une certaine fortune patrimoniale, d’un milieu familial stable et du tissu social de la classe moyenne confèrent de meilleures chances à ceux qui en bénéfi- cient. Il était toutefois à la mode dans les années 1990, mé‚me chez les progres- sistes, de cultiver l’illusion d’une réduc- tion imminente et globale des inégalités. Le krach boursier de 2001 a dégrisé tout le monde et ramené les pendules à l’heure :

  • l’inégalité des revenus n’a jamais été si grande ;

  • les revenus de la classe moyenne stagnent ou fléchissent ;

  • la mobilité sociale a diminué au point d’é‚tre imperceptible, surtout chez les immigrants.

Certains conservateurs commencent à réfléchir aux effets de cette forte régression des chances. Ainsi, le très sérieux commentateur conservateur David Brooks déclarait récemment :

La [mobilité sociale] est de nou- veau menacée, mais par d’autres barrières que celles érigées par les socialistes de l’ère industrielle. De nos jours, les classes supérieures n’oppriment plus vraiment les classes inférieures. Il leur suffit de les surpasser à chaque génération. De sorte que l’inégalité fonda- mentale ne concerne plus seule- ment le capital financier mais aussi le capital social (…) aug- menter les budgets ne sert à rien quand les familles sont perturbées et le milieu social dysfonctionnel. Le président Bush a solennelle- ment parlé de politique étrangère en s’inspirant de Lincoln. L’autre grande cause que Lincoln défendait n’était autre que la mobilité sociale. Et elle vaut tout autant qu’on l’embrasse.

Autant de manifestations d’« exclusion sociale » auxquelles un Tony Blair s’est attaqué de front, mé‚me si son en- thousiasme pour la « guerre au terro- risme » de George W. Bush a détourné l’attention de son approche moderne de la social-démocratie. En établissant clairement que les services publics doivent répondre à des normes plus strictes dont la gestion ne relève pas des syndicats, et que médecins, enseignants et fonctionnaires sont redevables aux contribuables qui les rétribuent, il a d’ailleurs mis en rage d’innombrables conservateurs.

Cette approche inédite, qui consiste de fait à gouverner au centre-gauche, repose sur la conviction que la fin de la mobilité sociale marquerait l’émergence d’une classe de citoyens de plus en plus mar- ginalisés et amers, et la fin de toute société démocratique. Elle a aussi contribué pour les travaillistes à l’obtention des deux plus fortes majorités de leur histoire.

Le rôle de la social-démo- cratie " lutter pour une vie meilleure, soulager la pauvreté, renforcer la justice et créer des possibilités " était vu il y a dix ans comme dépassé par les esprits rationnels, ces enfants trop optimistes du Siècle des lumières. Moins enivrante, la décennie qui s’achève en aura tout au contraire renforcé la pertinence.

La détermination quasi suicidaire avec laquelle Tony Blair a soutenu l’invasion irakienne sera peut-é‚tre vue par les historiens comme son Dié‚n Bié‚n Phû ou son canal de Suez. Mais il y a fort à parier qu’on y verra surtout un tournant avisé pour une social- démocratie britannique confrontée au réalignement des forces mondiales. Exactement comme la rupture qu’avait dû faire Tommy Douglas avec son chef pacifiste pour appuyer la Seconde Guerre mondiale se révéla cruciale pour la survie du CCF. Mais qu’on juge pusillanime ou courageuse la décision de Tony Blair, il est indiscutable qu’elle reposait au moins partiellement sur sa détermination à sortir la gauche européenne de l’impasse de l’anti- américanisme où elle s’était engouffrée depuis la guerre du Vietnam.

Ceux qui voient dans tout social- démocrate un incurable persifleur anti- militariste auraient été déroutés par l’homme fort du syndicalisme britan- nique Ernie Bevin : dans la période d’après-guerre, l’homme fut aussi un intraitable secrétaire au Foreign Office et l’un des architectes de l’OTAN. Or, tout comme la courageuse Ostpolitik mise de l’avant 20 ans plus tard par Willy Brandt, l’OTAN aura contribué à affaiblir l’hégémonie de l’Union sovié- tique et de l’Europe de l’Est.

L’arrogant pacifisme antiaméri- cain dont la gauche démocratique mondiale a fait son credo après la guerre du Vietnam marquait un curieux virage pour un mouvement qui avait toujours soutenu l’usage de la force contre les puissances criminelles. Voici comment Tommy Douglas avait harangué Mackenzie King en 1940 pour dénoncer la faiblesse de son appel à la mobilisation :

« En 1936, j’ai vu ce qu’était le fascisme (…) J’ai vu des hommes sortis des camps de concentration (..) dont on avait brisé l’âme (…) parce qu’ils avaient préféré servir leur conscience plutôt qu’un mégalomane névrosé. Y a-t-il un seul homme dans cette Chambre qui hésiterait à verser son sang (…) pour que nous, ici dans ce pays, et les peuples (…) démocra- tiques ne vivent jamais dans un régime où de telles choses sont possibles? (…) Je lance cet appel : si nos hommes et nos femmes sont pré‚ts à (…) sacrifier leur vie, nous devrions avoir de ce gouvernement l’assurance (…) que les ressources de la nation seront sollicitées suivant les mé‚mes principes que le seront les services humains qu’ils rendront, c’est-à-dire sans profit mais au service de l’État et pour toute la durée de cette guerre. »

Autre ironie de l’étrange période que nous traversons et dont la gauche, soit dit en passant, se relèvera sûrement : il est bientôt apparu que les conservateurs étaient d’affreux ges- tionnaires. Comme l’observait un ami bé‚te pour embaucher un PDG qui avoue détester l’entreprise qu’il diri- gera autant que les néo-conservateurs disent détester le secteur public? »

Pour cause d’absurdité fiscale, ils ont vite renoncé à cette folle idée voulant que les programmes ne souf- friraient pas d’une réduction des impôts et des dépenses. Ils ont ensuite imité le pire de la social-démocratie en abaissant les impôts et en augmentant les dépen- ses, se désolant de voir la qualité des services publics décliner aussi rapide- ment qu’augmentaient leurs déficits. C’est ainsi qu’étonnamment, le seul leader américain qui ait accru les dépenses et la dette du pays plus rapi- dement que Ronald Reagan n’est autre que George W. Bush, dont les choix économiques et militaires auront gonflé la dette du pays de deux billions de dol- lars au moment de son départ en 2009.

Mais, semble-t-il, peu importait aux électeurs que ceux qui avaient promis de diriger leur pays comme une entre- prise bien huilée l’entraînent plutôt au bord de la ruine. Les socio-démocrates sont revenus au pouvoir ici et là " en Allemagne, au Royaume-Uni et en Nouvelle-Zélande " pour réparer les dégâts causés par la prétendue expertise des conservateurs. Comme l’a noté le flamboyant socialiste gallois Nye Bevan, les électeurs rappellent pé- riodiquement les sociaux-démocrates pour « ranger le fouillis que les conser- vateurs laissent toujours derrière eux ».

Selon David Marquand, les nou- veaux conservateurs ont oublié cette leçon rudement apprise au XXe siècle : « Le libre marché est un merveilleux serviteur mais un maître ca- tastrophique. » Curieusement, on tarde dans la plupart des pays à faire payer aux conservateurs les conséquences d’une gestion qui mettrait en faillite un simple stand de hot-dogs.

De Weyburn à Washington, admirons, 35 ans plus tard, l’élo- quence d’un autre croisé qui pourrait se réclamer de la gauche internationaliste :

Certains (…) ont accepté les plus rudes devoirs pour défendre cette cause (…) la périlleuse et néces- saire tâche de combattre nos ennemis. Certains ont démontré leur attachement à ce pays en affrontant la mort et en honorant ainsi leur vie entière (…)

Je demande à nos plus jeunes citoyens de croire à ce qu’ont vu leurs yeux. Vous avez vu que la vie est fragile, que le mal existe et que le courage triomphe toujours. Choisissez de servir une cause plus grande que (…) vous-mé‚me (…) pour ajouter à la richesse de notre pays mais aussi pour enrichir son âme.

Tous ceux qui vivent sous le joug de la tyrannie et du désespoir savent désormais que les États-Unis ne fermeront pas les yeux sur l’oppression et n’excuseront pas leurs oppresseurs. Nous serons à leurs côtés chaque fois qu’ils combattront pour leur liberté. Tous les démocrates menacés de répression, d’emprisonnement ou d’exil savent maintenant que l’Amérique voient en eux ce qu’ils sont vraiment : les futurs chefs d’un pays libre.

Est-ce Bill Clinton rendant hommage aux héros du Kosovo? Ou John Kerry évoquant ses exploits de com- mandant en chef?

Non. Cet appel internationaliste digne d’un Kennedy est tiré du second discours inaugural de George W. Bush. Comment mieux récupérer la belle rhétorique de la gauche démocratique, jusque dans son optimisme un peu irresponsable !

Par contraste, à gauche, les slogans claironnés dans une dizaine de langues de 1950 à 1970 sur les boulevards des grandes capitales " pour mémoire : «Le peuple uni vaincra !» ou «Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! » " ont été remplacés par un vocabulaire revanchard inspiré d’un catéchisme de la haine obsédé de cons- piration. Au Canada, la gauche actuelle cultive aussi ce genre de pleur- nicheries nombrilistes et larmoyantes.

Savourons par exemple ce vibrant appel du NPD aux « travailleurs » :

Les propriétaires de maison sont assis sur une bombe à retardement qui menace la santé de leurs familles (…) Ce gouvernement n’a rien fait pour les aider à empé‚cher ce qui pourrait devenir une urgence sanitaire (…) : l’isolant zono- lite [sic] (…), problème qu’il faut régler tout en agrandissant le parc de logements à loyer modique et en répondant mieux aux besoins environ- nementaux.

Puisé au hasard sur le site Web du NPD, cet exemple parmi bien d’autres illustre toute la subti- lité rhétorique des deux vedettes du clan des râleurs que sont les députés Bill Blaikie et Pat Martin. Sur le thème de la catastrophe imminente, ce tandem possède un répertoire de jérémiades qui ferait se retourner dans sa tombe J.S. Woodsworth lui-mé‚me.

Cette autre perle illustre sans doute mieux encore l’enfermement nostalgique qui caractérise le NPD depuis les années 1990 :

Les divisions internes de la classe capitaliste serviront tôt ou tard à défier le pouvoir des banques et du marché obligataire.

La citation est tirée cette fois d’un livre du pseudo-idéologue du parti, James Laxer, The New Left, paru en 1996. Sa prédiction néo- léniniste s’est bel et bien con- crétisée, mais sans doute pas dans le sens révolutionnaire espéré. En effet, cher Jim, ce défi est venu des fonds de titres à revenu fixe.

Ce mélange de cynisme antimondi- aliste, d’alarmisme et de recyclage des vieilles recettes gauchistes est difficile à qualifier. Catastrophes écologiques, manipulations génétiques à visées géno- cidaires, indigence de la classe moyenne et imminent holocauste nucléaire for- ment sans doute un tout politique cohérent pour les auteurs de ces sottises, mais rien n’est moins évident pour la majorité d’entre nous.

Encore une autre ironie donc : notre tribu gauchiste boude aujour- d’hui dans son coin alors qu’elle fut longtemps réputée pour son optimisme évangélique. Ceux qui ont l’âge de s’en rappeler l’auront sans doute oublié et les jeunes auront peine à le croire, mais au tournant des années 1980, la gauche démocratique était reine de l’opti- misme politique et ne rechignait pas aux lois du bon sens.

De la « Nouvelle Jérusalem » des socialistes méthodistes de l’Angleterre industrielle aux désillusions du « nouvel homme chinois » promis par Mao, la gauche a aspiré dès sa naissance il y a 250 ans à faire de ce monde un endroit paisible où s’épanouir et vivre plus heureux.

Mé‚me face aux situations les plus désespérées, elle était porteuse d’espoir, et non d’impuissance. Par fidélité au rationalisme et aux lumières, elle était convaincue que les choses pouvaient toujours s’améliorer. Les sociaux-démocrates de partout dénonçaient tout autant la fureur anarchiste que la démission nihiliste. Leurs leaders savaient mé‚me se moquer des marxistes rigides. « Si je ne peux danser à votre révolution, ne comptez pas sur moi » : le célèbre mot d’Emma Goldman lancé aux plus austères de ses camarades allemands a été repris dans les années 1960 par une nouvelle gauche s’amusant à railler le pessimisme de la vieille garde.

La gauche canadienne a toujours formé un mélange souvent indigeste de tempérance, de méthodisme, de mar- xisme… et de syndicalisme généreuse- ment arrosé de bière. De sorte que le désopilant style oratoire d’un Tommy Douglas, sa vivacité d’esprit et son incu- rable optimisme y ont coexisté avec la gravité compassée d’un J.S. Woodsworth, le funèbre fondateur du CCF.

Le leadership d’Ed Broadbent a mar- qué à la fois le sommet de l’in- fluence du NPD et de sa capacité d’autodérision. Mais on a du mal à croire que la gauche de ce pays a déjà cultivé cette variété d’humour, sou- vent caractéristique d’une mentalité de survivant. Car mé‚me au Canada, elle a troqué ses espoirs et ses aspirations contre une politique fondée sur la peur, l’anathème et le catastrophisme. S’étant bé‚tement laissé éreinter par la droite dure pour ses ratages économiques des années 1970 " un blâme qu’elle n’encourait pas à elle seule ", la gauche démocratique n’a su tirer aucun avantage de la fin du commu- nisme. Au lieu de dénoncer l’amalgame entre communisme et social-démocra- tie, elle a permis que la disparition de ses cousins totalitaires vienne présager et légitimer sa propre fin. Ajoutant encore à leur bé‚tise, ses penseurs ont ensuite enrayé la plus puissante des armes dont tout mouvement peut disposer : la portée symbolique de ses principes fon- dateurs. Pouvait-on aller plus loin?

Beaucoup plus, comme le démon- tre la suite…

Car la gauche allait encore se faire dérober cet autre fleuron de son histoire : la force de la communauté et des valeurs collectives. Les gauchistes d’aujourd’hui se moquent allégrement des soirées bibliques, du pain des chaînes d’alimen- tation ou du mode de vie ascétique des communautés évangéliques. Quelle imbécillité, quelle étroitesse d’esprit !

Pourtant, des pique-niques de la Société fabienne aux « Left Book clubs », des écoles d’été syndicales aux activités de l’Église Unie, l’histoire de la gauche féconde est celle d’une communauté soudée par des rituels so- ciaux bien plus que par de beaux dis- cours. « Le socialisme ne marchera jamais, il y a trop peu de soirées et de week-ends », ironisait George Bernard Shaw. Sûrement, plus d’un militant de la droite actuelle redoute aussi d’en organiser trop rarement.

Les associations ouvrières méthodistes qui aidaient leurs membres à s’extraire de leurs quartiers insalubres s’assuraient leur entière loyauté. Il en va de mé‚me aujourd’hui des camps d’été conservateurs pour ce qui est de fidéli- ser leurs militants de base.

Ajoutons à notre liste d’ironies la façon dont les ONG gauchistes ont usurpé aux partis politiques de gauche le sentiment d’identité communau- taire. Elles ont en effet adroitement détourné l’intéré‚t suscité par l’engage- ment politique, syndical ou religieux au profit d’un vaste éventail de causes internationales. C’est sous l’égide des ONG que se créent de nos jours les réseaux sociaux, que s’activent tous les week-ends des armées de bénévoles et que se tissent les liens qui unissaient autrefois les militants syndicaux et sociaux-démocrates. Et parmi leurs adhérents se trouvent bien entendu de nombreux transfuges de ce militan- tisme d’autrefois.

La vogue persistante de la « guerre des cultures » ou du « choc des valeurs » aura aussi contribué à préci- piter les sociaux-démocrates dans l’abîme. Au risque d’abuser de notre répertoire d’ironies, en voici une autre des plus savoureuses : celle d’un mou- vement issu au moins partiellement du méthodisme et de la tempérance, né en réaction au sacrifice de tant de vies et d’espérances sur l’autel de l’éthylisme, des jeux d’argent et de la corruption, qui se retrouve englué dans le mépris et le déni du réel. De quoi avoir le tournis. Comment en est-on arrivé là?

En occident aujourd’hui, il est illé- gal aujourd’hui, socialement répréhen- sible et complètement dépassé de s’afficher publiquement raciste, sexiste, homophobe, antisémite ou fasciste.

Pour ceux qui se rappellent le monde d’avant 1960, il s’agit d’une victoire inouïe acquise en moins d’une génération. Malgré la persistance souter- raine de préjugés et de discrim- inations, c’est une véritable révolution des valeurs sociales.
Et si cette révolution imposait à ses vainqueurs certains devoirs de tolérance à l’égard des perdants?

En politique, l’incapacité d’admettre sa victoire est presque aussi grave que de refuser les leçons d’une défaite. Or la guerre des cultures a pris fin vers 1980. Et c’est la gauche qui l’a gagnée. Mé‚me si la majorité des gauchistes ont poursuivi le combat pour n’en avoir rien compris.

Un quart de siècle après le Voting Rights Act et l’enchâssement de la Charte des droits et libertés, le discours outré des militants pro-choix ou des antiracistes véhéments rappelle ces coupures de presse rapportant que de pauvres soldats continuaient de se bat- tre sans savoir que la guerre était finie.

Comme le soulignait récemment Hillary Clinton au congrès de la National Organization for Women, l’avortement reste une tragédie, la con- séquence d’un échec et une décision déchirante, mé‚me dans un monde qui en a garanti le droit aux femmes. Ne faudrait-il pas reconnaître que nous partageons au moins cette conviction avec le mouvement pro-choix?

Et il en va pareillement pour la criminalité. La brutalité policière cons- tituait peut-é‚tre un grave problème dans votre quartier si vous faisiez par- tie des Black Panthers il y a une trentaine d’années. Ce ne l’est plus, si vous é‚tes une mère noire qui élève ses enfants dans un quartier infesté de revendeurs d’armes et de crack. Dans l’Amérique du Nord d’aujourd’hui, la violence compte ses victimes parmi les électeurs potentiels de la gauche démocratique. Pas étonnant dès lors que la politique de « lutte implacable contre le crime et les causes du crime » défendue par Blair et Blunket ait con- vaincu ces électeurs.

À ces erreurs stratégiques s’ajoute encore une stupéfiante méconnais- sance des motivations des électeurs. Ils aspirent à un monde meilleur? Bé‚tise ! Offrons-leur le choix entre pesticides cancérigènes, aliments transgéniques mortifères ou Guerre des étoiles dévastatrice.

Ou, pour le formuler en termes compréhensibles mé‚me aux tenants de l’école de la rancœur de ces messieurs Laxer, Panitch et Drache : « Ga- gnerons-nous plus d’électeurs indécis en leur fichant la trouille ou en leur rendant l’espoir? » Mé‚me le plus crétin de leurs élèves trouverait la réponse.

Les sociaux-démocrates canadiens ont eu beau renier en 1992 l’espoir incarné par l’homme de Hope (Arkansas) puis son appel de 1996 pour « jeter un pont vers le XXIe siècle » " sans se priver entre-temps de railler la souriante vacuité de notre propre « petit gars de Shawinigan » ", ils n’en ont pas moins connu en 1993 leur plus cinglante défaite électorale depuis 1958. Bill Clinton est devenu le premier démocrate réélu depuis Franklin Delano Roosevelt, tandis qu’un Jean Chrétien hilare infligeait par trois fois une sévère correction au NPD.

C’est ce que Cliff Scotton, le fantaisiste assistant de Tommy Douglas, appelait le triomphe de la politique du pire, qui consiste pour la gauche à dénoncer chaque progrès au motif qu’il est insuffisant. Mais comme tout é‚tre humain raisonnablement optimiste, les électeurs canadiens ont constaté que le pire tardait à se mani- fester et ont décidé de faire confiance aux libéraux.

Dans son monumental ouvrage One Hundred Years of Socialism, Donald Sassoon conclut son analyse historique de la gauche par quelques pronostics sur son avenir. Il observe que les so- ciaux-démocrates des années 1930 ont pris conscience " quoique tardivement " des funestes conséquences d’une fusion du nationalisme et du capita- lisme d’extré‚me-droite, ajoutant que la gauche démocratique a de nos jours le mé‚me devoir d’empé‚cher que la mon- dialisation ne produise un fascisme multinational plus sinistre encore que sa variante européenne.

Comme l’estimaient il y a déjà 30 ans Michael Harrington, Tony Crossland et Olaf Palme, Sassoon juge ainsi que le grand projet de la gauche consiste à donner un vrai sens à la notion d’internationalisme. Les preux chevaliers de la justice sociale ne pouvant plus aujourd’hui centrer leur combat sur les exclus de Baltimore ou de Birmingham, ils ga- gneraient à le réorienter en faveur des populations marginalisées du tiers-monde, dont le nombre et la colère ne cessent de grandir.

Selon les propos de son rédacteur canadien John Humphreys, la Déclaration universelle des droits de l’homme visait à combiner « libéra- lisme humanitaire et social-démocra- tie » (une description qui aurait horrifié Churchill, Staline et mé‚me Roosevelt). Quant au Pacte interna- tional relatif aux droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies, il énonce encore plus explicitement des principes inspirés de la gauche. Ces extraits tirés du préambule et des articles 1 à 13 du pacte résumeraient fort bien le projet que la gauche démocratique pourrait se donner à l’aube du XXIe siècle :

(…) l’é‚tre humain libre, libéré de la crainte et de la misère, ne peut é‚tre réalisé que si des con- ditions [permettent] à chacun de jouir de ses droits économiques, sociaux et cul- turels, aussi bien que de ses droits civils et politiques (…)

(…) le droit de toute person- ne [à] un salaire équitable (…) une existence décente (…) la sécurité et l’hygiène du travail (…) la limitation raisonnable de la durée du travail.

Une protection et une assis- tance aussi larges que possible doivent é‚tre accordées à la famille (…) Une protection spé- ciale (…) aux mères (…) avant et après la naissance des enfants. (…). Les mères salariées doivent bénéficier (…) d’un congé payé. (…) Les enfants (…) doivent é‚tre protégés contre l’exploitation.

La création de conditions propres à assurer à tous des services médicaux et une aide médicale (…).

L’enseignement primaire doit é‚tre obligatoire et accessible gratuitement à tous (…) L’enseignement secondaire (…)
doit é‚tre généralisé (…) l’en- seignement supérieur doit égale- ment é‚tre accessible à tous.

Un monde dans lequel « chacun peut jouir de droits économiques, so- ciaux et culturels » ne peut en effet émaner d’une vision libérale traditionnelle puisque cela implique nécessaire- ment de prendre " et non de susciter " les mesures qui en permettront l’avènement.

La gauche démocratique interna- tionale s’est déjà réinventée après avoir connu une longue traversée du désert et surmonté de puissants anta- gonismes. Les idéaux progressistes ont perduré. Il n’y a donc aucune raison de croire que la morosité idéologique et les insuccès électoraux du NPD ou de la gauche européenne soient irrémédiables.

Faisons donc un petit saut en avant. Une foule s’est rassemblée sur la nou- velle place publique de Weyburn par un soir de l’été 2030. La rumeur se tait tan- dis que l’orateur s’avance :

Il y a 25 ans, nous disions aux Canadiens qu’il fallait rebâtir nos communautés et rétablir l’amitié et la solidarité qui nous liaient les uns aux autres comme au reste du monde.

Depuis, qui a forcé les libéraux à mettre en œuvre un système de santé plus accessi- ble et plus efficace, à créer pour nos familles des services à la petite enfance? Qui s’est battu pour imposer un programme de protection de l’environnement et de prospérité planétaire qui ne pénalise pas les pauvres et oblige les pollueurs à rendre des comptes?

Qui a clairement établi que justice sociale et rentabi- lité économique vont de pair, que société égalitaire est sy- nonyme de société prospère? Qui a montré que les collecti- vités qui partagent équitable- ment leurs charges sociales peuvent mieux servir l’ensem- ble de leurs membres?

À une époque pas si loin- taine, nous avions laissé nos récriminations endiguer nos ré‚ves, nos adversaires nous dérober toute confiance. Nous avions renoncé à notre héritage et à notre promesse de ne jamais, absolument jamais, baisser les bras. Nous invitions la colère et la haine à notre table pour nous étonner ensuite de voir s’en éloigner tous ceux qui savaient l’impossibilité de vivre sans espoir, sans aspiration au bonheur et à la solidarité.

Nous en étions là, mes amis, et n’y retournerons jamais plus.

Aussi, rappelons-nous tou- jours ces mots de Tommy Douglas :
Ne jamais abdiquer la raison Toujours garder la main à l’épée Jusqu’à ce que nous bâtissions Jérusalem

Dans ce vaste et verdoyant pays.

(Article traduit de l’anglais)