Pendant les trois décennies que dura sa carrière poli- tique, la grande priorité du premier ministre Bourassa fut le développement économique du Québec. Le développement social et culturel lui apparaissait encore plus fondamental, mais à ses yeux une économie forte était absolument essentielle à la construction d’une société juste et d’une culture vivante. M. Bourassa structura toute sa pen- sée et son action, y compris sa position constitutionnelle, en fonction de cette vision instrumentale de l’économie. Sa stratégie de développement économique a reflété quatre préoccupations fondamentales : la création d’emploi, le développement hydroélectrique, l’investissement des entre- prises et la gestion des finances publiques. Nous allons les examiner tour à tour.

Le coup d’envoi de M. Bourassa en politique reposa sur la formule des « 100 000 emplois en 1971 ». C’était un coup fumant sur le plan de la propagande, mais, dans les faits, 100 000 emplois créés en une seule année, ça ne s’est pro- duit que trois fois en 50 ans au Québec. Par une chance extraordinaire, l’année électorale 1973 fut l’une de ces années exceptionnelles où il se créa 125 000 emplois et où M. Bourassa pulvérisa l’opposition. Toutefois, pour apprécier avec justesse la performance du Québec en matière d’emploi, il faut plutôt voir si, étant soumis à la mé‚me con- joncture économique continentale et aux mé‚mes politiques fédérales que l’Ontario, le Québec a mieux ou moins bien fait que son voisin. À cette fin, le graphique 1 trace l’évolu- tion annuelle du taux d’emploi du Québec en pourcentage de celui de l’Ontario de 1961 à 2001. On y constate immé- diatement que toute la période de 1968 à 1982 fut marquée par une détérioration de la performance d’emploi relative du Québec. Au contraire, la période de 1982 à nos jours a vu l’emploi au Québec remonter la côte par rapport à l’emploi en Ontario.

Comment comprendre cette évolution et le rôle joué par M. Bourassa? De 1966 à 1985, le monde du travail au Québec connut une agitation extré‚me. Après la violence politique des années 1960 et la Crise d’octobre de 1970, M. Bourassa dut affronter une période de violence économique sans précédent. L’intensité des conflits de travail entre 1970 et 1976 au Québec, que souligne le graphique 2, est parmi les plus élevées jamais enregistrées dans un pays industriel à l’époque contemporaine. Ce rock-and-roll social eut des conséquences désas- treuses pour l’emploi. La locomotive salariale entraîna la rémunération moyenne du secteur privé du Québec à 102 p. 100 de celle de l’Ontario en 1980, alors mé‚me que, fondamentalement, la productivité de l’économie québécoise était inférieure à 90 p. 100 de celle de l’économie ontarienne. En revenant au graphique 1, on voit que le taux d’emploi ne put résister à cette déconnexion de la réalité. Il dégringola du niveau de 92 p. 100 du taux d’emploi de l’Ontario atteint en 1967 à 89 p. 100 en 1976, puis à 85 p. 100 en 1982. L’année 1982 fut celle de l’apocalypse de l’emploi au Québec.

L’électrochoc de 1982 ébranla les colonnes du temple. M. Lévesque bloqua les salaires publics au début de 1983, puis peu après son retour M. Bourassa fit adopter la Loi 160 sur le maintien des services essentiels. Le monde syndi- cal sentit le vent tourner et se réorienta. Les années qui suivirent furent marquées par un assainissement des relations industrielles, une modération des salaires, ainsi qu’une remontée du taux d’emploi qui apparaît clairement sur le graphique 1. L’emploi au Québec tint le coup net- tement mieux qu’ailleurs au Canada pendant la longue récession de 1990 à 1993. La contribution de M. Bourassa à ce redressement fut importante. Il a allégé la fiscalité des entreprises, favorisé l’in- vestissement et la concurrence, appuyé l’Accord de libre-échange avec les États-Unis et encouragé la paix sociale et la modération"toutes orientations qui furent favorables à l’emploi.

La deuxième préoccupation de M. Bourassa fut le développement hydroélectrique de la Baie James, que permet de suivre le graphique 3. Au début des années 1970, un ajout de puissance considérable était nécessaire pour répondre aux besoins futurs de consommation d’électricité du Québec. M. Bourassa rejeta le thermique et le nucléaire pour retenir la filière hydroélectrique. C’était la moins coûteuse, la plus fiable, la moins polluante, la plus sécuritaire et la plus porteuse de retombées économiques pour le Québec. M. Bourassa annonça le projet de la Baie James en avril 1971, créa la Société de développement de la Baie James en juillet et la Société d’énergie de la Baie James en décembre de la mé‚me année. Le graphique 3 montre que les travaux d’aménage- ment du projet La Grande représentèrent un poids énorme dans l’économie du Québec à l’époque : jusqu’à 4,5 p. 100 du PIB en 1978 et en 1979.

Au début des années 1980, M. Bourassa, alors simple citoyen, proposa d’accélérer le programme de construction de nouvelles centrales hydroélec- triques à la Baie James. Il élargit le débat dans trois nouvelles directions : les exportations aux États-Unis, le développement industriel en aval (alumineries, etc.) et la stabilité financière d’Hydro-Québec. Cette seconde intervention de M. Bourassa connut moins de succès que la pre- mière. Comme la consommation locale et les exportations augmentèrent beaucoup moins vite que prévu, on put dégager un excédent d’énergie sans accélérer le programme de construction. De plus, les groupes autochtones et environnemen- taux combattirent avec acharnement toute addi- tion de centrale. Hydro-Québec alla de l’avant avec la Phase II du projet La Grande tel que prévu, mais sans plus. Pragmatique comme tou- jours, M. Bourassa ne s’opposa pas à ces ten- dances incontournables. Avec le temps, il mani- festa une sympathie croissante pour les causes autochtone et environnementale. Il ne mit pas sa té‚te sur le billot pour défendre le projet Grande- Baleine.

Tout comme l’implication personnelle de M. Lévesque fut déterminante pour la nationalisa- tion de l’électricité, ainsi celle de M. Bourassa fut- elle décisive pour le développement hydroélec- trique du bassin de la Baie James.

La troisième préoccupation de M. Bourassa fut l’investissement des entreprises. Le graphique 4 pour l’investissement privé adopte la mé‚me perspective comparative que le graphique 1 pour l’emploi, afin de vérifier si le Québec a fait mieux ou moins bien que son principal concur- rent, l’Ontario. On peut y suivre l’évolution du stock d’équipement productif par habitant cumu- lativement installé par les entreprises du Québec en pourcentage de celui de l’Ontario. Ce stock comprend les usines, les immeubles, la machine- rie et l’outillage, mais exclut les centrales hydroélectriques. On constate immédiatement, tout comme dans le cas de l’emploi, que l’essor de l’investissement des entreprises au Québec est un phénomène récent. Avant la seconde moitié des années 1980, l’investissement privé n’allait nulle part relativement au niveau ontarien. Le déblocage s’est produit au cours des 15 dernières années. Parti de 73 p. 100 en 1986, le rapport Québec-Ontario avait grimpé à 85 p. 100 en 2001.

Comment expliquer le contraste entre l’es- sor des 15 dernières années et la stagnation des années antérieures? La littérature économique contemporaine fait ressortir quatre conditions gagnantes : un entrepreneuriat et une main- d’œuvre qualifiés et pré‚ts à l’innovation et au changement technologiques, une politique d’ouverture à la concurrence, au libre-échange et à l’investissement étranger, une fiscalité avan- tageuse pour l’entreprise et un climat social et politique accueillant. La lenteur de l’investisse- ment des entreprises à prendre son élan au Québec n’a pas de quoi surprendre. Réunir ces quatre conditions est une tâche longue et ardue. Il a fallu, par exemple, 40 ans d’efforts soutenus à l’Irlande pour les remplir et aboutir au boom économique extraordinaire de la dernière décennie.

Pour M. Bourassa, l’art de gouverner exigeait qu’on accorde une grande importance au long terme. Premièrement, la scolarisation des jeunes, qu’il a toujours soutenue, ne s’est pas relevée en un jour. Il a fallu 30 ans d’efforts constants. Deuxièmement, transformer une société dépen- dante de l’État, protectionniste et méfiante envers l’étranger en une autre qui soit ouverte à la respon- sabilité privée, au libre-échange et à l’investisse- ment étranger a pris du temps. Dès les années 1970, allant à l’encontre de la stratégie fédérale, M. Bourassa se montra accueillant aux investisse- ments étrangers. Dans les années 1980, il procéda à une trentaine de privatisations de sociétés d’État et, après une hésitation initiale, appuya ferme- ment l’Accord de libre-échange canado-américain. Troisièmement, construire une fiscalité qui facilite l’investissement fut aussi une œuvre de longue haleine. Les budgets successifs de M. Bourassa ont grandement aidé à bâtir cette nouvelle maison fis- cale, encourageant le capital de risque, la forma- tion, la recherche et le développement, l’in- vestissement manufacturier et harmonisant la TVQ avec la TPS pour exonérer les investissements et les exportations. Quatrièmement, l’amélioration du climat social a dû attendre que le monde du tra- vail réussisse à surmonter sa crise de croissance. Cela a pris 25 ans. La patience de M. Bourassa a aidé, de mé‚me que sa loi sur les services essentiels et son appui au Fonds de solidarité. Sur le plan politique, le refus du Canada d’accepter toute ré- conciliation constitutionnelle malgré les efforts inlassables de M. Bourassa laisse encore planer l’in- certitude. Mais, à l’évidence des graphiques 1 et 4 sur l’évolution de l’emploi et de l’investissement, cela n’a pas freiné l’élan économique du Québec depuis 15 ans.

La quatrième préoccupation de M. Bourassa fut la bonne gestion des finances publiques. Il concentra surtout son attention sur quatre questions : la compétitivité du fardeau fiscal, le contrôle de la dette et des déficits, le déséquilibre fiscal fédéral-provincial et la justice sociale.

Sous la gouverne de M. Bourassa, le fardeau fiscal et le poids de la dette du Québec furent marqués par une évolution identique : stabilisa- tion de 1970 à 1976 et de 1985 à 1989, mais glissement de 1990 à 1994. En 1989, M. Bourassa avait réussi à réduire l’écart de fardeau fiscal avec l’Ontario à 1 p. 100 du PIB seulement et à sta- biliser la dette totale du Québec à 28 p. 100 du PIB. Mais par la suite, une très dure récession con- juguée à la réticence personnelle de M. Bourassa à sabrer dans les dépenses sociales au milieu d’une période économique difficile entraînèrent un certain glissement fiscal et financier. L’écart fiscal avec l’Ontario grimpa à 3 p. 100 du PIB et la dette à 40 p. 100 du PIB. Enfin, les coupes importantes effectuées par Ottawa dans les trans- ferts aux provinces et l’incertitude chronique sur les montants à recevoir n’ont pas aidé M. Bourassa à boucler ses budgets. Tout compte fait, les transferts fédéraux versés au Québec sont passés de 6,5 p. 100 du PIB en 1983-84 à 3,5 p. 100 en 2000-01. Cela représente aujourd’hui une pomme de discorde annuelle de 7 milliards de dollars.

M. Bourassa ne renia jamais son origine sociale modeste. Sa préoccupation de justice sociale fut réelle, profonde et toujours présente, depuis son premier budget en 1970 jusqu’à son dernier en 1993. Il était particulièrement fier de la loi de 1971 créant l’assurance-maladie. M. Bourassa a également donné au Québec une fis- calité des particuliers plus progressive, une sécu- rité du revenu réformée et intégrée à la fiscalité des particuliers, un soutien fiscal accru pour les familles et un traitement fiscal avantageux pour le développement régional. Son régime tout à fait original d’allocations à la naissance reflétait non seulement son souci d’équité pour les familles plus nombreuses, mais également sa vive inquié- tude pour l’avenir démographique du Québec.

Quatre préoccupations économiques ont donc motivé principalement M. Bourassa : la créa- tion d’emploi, le développement hydroélectrique, l’investissement des entreprises et la gestion des finances publiques. Pour apprécier son parcours avec justesse, il faut non seulement bien saisir sa vision et ses objectifs, mais également reconnaître la grande fragilité de l’environnement économique, social et politique avec lequel il a dû composer. M. Bourassa fut le bâtisseur tranquille d’une société qui, pendant un temps, fut loin d’é‚tre tranquille. Onze de ses quinze années de pouvoir furent des années de misère. De 1970 à 1976, il dut affronter une crise politique majeure et une agitation sociale extré‚me. De 1990 à 1994, il fut confronté à une crise constitutionnelle sans précédent, à une importante rébellion autochtone, à la pire récession canadienne depuis la crise des années 1930 et à un mélanome envahissant. Seule la période de quatre années de 1985 à 1989 lui accorda un moment de répit.

Le bilan économique de M. Bourassa est nette- ment positif, malgré ces embûches. Le développement hydroélectrique de la Baie James fut un grand succès. M. Bourassa épargna au Québec les dangers du nucléaire. Les retombées économiques furent extraordinaires et le sont encore. Avec le temps, il manifesta une sympa- thie croissante pour les causes autochtone et environnementale. En matière de création d’em- ploi et d’investissement des entreprises, le Québec, après plusieurs décennies de stagnation relative, a connu un essor comparatif soutenu à compter du milieu des années 1980. La contribu- tion particulière de M. Bourassa à cet élan nou- veau fut marquante. Sur le plan des finances publiques, sa préoccupation de justice sociale fut constante. Son principal regret fut de ne pas avoir eu le temps de compléter le rééquilibrage des finances publiques. Il se réjouirait certainement aujourd’hui du succès récent de MM. Bouchard et Landry à éliminer le déficit budgétaire.

 

Cet article est abrégé d’un texte dont la version complète paraîtra dans l’ouvrage collectif intitulé Robert Bourassa, le bâtisseur tran- quille, sous la direction de Robert Comeau, Guy Lachapelle et Valéry Colas, aux Presses de l’Université Laval à l’automne 2002. Pour leur aide précieuse dans sa préparation, l’auteur est redevable à Pierre Anctil, Robert Comeau, Marcel Côté, Charles Denis, Richard Drouin, Claude Forget, Louis Lavigne, John Parisella, Guy Saint-Pierre et Claude Séguin.