Outre les aspects sanitaires, psychologiques, sociaux et économiques, la pandémie a des effets majeurs sur les finances publiques. À l’annonce de chaque nouvel investissement et encore davantage lors d’une mise à jour budgétaire, la population se montre préoccupée par la dette publique et le déficit, tous deux à la hausse. Il y a fort à parier que ces inquiétudes joueront un rôle dans la prochaine campagne électorale canadienne.

À la demande de l’Association d’études canadiennes, la firme de sondage Léger a interrogé les Canadiens sur leur perception de l’état des finances publiques. L’enquête a été menée du 10 au 12 juillet 2020, soit entre la première et la seconde vague de la pandémie, une période pendant laquelle la population était un peu moins préoccupée par le nombre de cas, d’hospitalisations et de décès liés à la COVID-19. L’enquête a traité de quatre aspects : la connaissance de l’ampleur du déficit fédéral, l’inquiétude face à ce déficit, les mesures mises en place dans le contexte de la pandémie, et la manière de retrouver l’équilibre budgétaire. Notre analyse porte sur un échantillon de travail de 1 377 répondants.

La connaissance de l’ampleur du déficit

Interrogés sur l’ampleur approximative du déficit du gouvernement fédéral ― et ce, une semaine après la présentation des chiffres dans les médias ―, 4 répondants sur 10 (39 %) font une évaluation juste, en situant le déficit entre 300 et 400 milliards de dollars. C’est cette bonne réponse qui récolte le plus haut taux de réponses.

En analysant les réponses selon des caractéristiques sociodémographiques, on observe des différences significatives. D’abord, plus d’hommes que de femmes indiquent la bonne réponse. Puis, plus les personnes sont âgées, plus elles répondent correctement ; cette relation est essentiellement linéaire. Le niveau de scolarité montre une échelle semblable : plus les gens sont scolarisés, plus ils ont une idée juste du déficit. Un lien analogue s’observe dans les réponses en fonction du revenu : le pourcentage de bonnes réponses augmente avec le revenu.

L’inquiétude face au déficit

La deuxième question porte sur l’inquiétude quant à l’ampleur du déficit et à ses effets à long terme. Une grande majorité de répondants, soit 78 %, se disent inquiets. Il n’y a pas de différence significative selon le genre, le niveau de scolarité et le revenu des répondants. Cependant, on constate des écarts importants selon l’âge : chez les 18-34 ans, 25 % des personnes sont « très inquiètes », mais ce taux augmente à 40 % chez les 65 ans et plus.

Les programmes de soutien

La troisième question traite de la nécessité de maintenir ou de restreindre les programmes de soutien et les paiements destinés aux Canadiens et aux entreprises, qui ont été instaurés durant la pandémie.

À ce chapitre, l’opinion publique est divisée : 42 % se prononcent pour une limitation immédiate et rapide des programmes de soutien, tandis que 44 % pensent que le gouvernement devrait les prolonger.

Davantage d’hommes que de femmes (46 % contre 37 %) sont en faveur d’une réduction immédiate et rapide des programmes. Ici encore, on constate une relation linéaire et croissante entre l’âge et le désir d’une réduction des programmes de soutien : 38 % des 18-34 ans sont favorables à la réduction des programmes, alors que 47 % des 65 ans et plus sont de cet avis. Les personnes ayant des revenus annuels de moins de 40 000 dollars préfèrent majoritairement que le gouvernement maintienne les programmes.

Le moyen privilégié de réduire le déficit

La quatrième question concerne les moyens à plus long terme que le gouvernement fédéral devrait prendre pour réduire son déficit et retrouver l’équilibre budgétaire. Les répondants devaient choisir entre la réduction des dépenses ou l’augmentation des impôts.

Pour une nette majorité d’entre eux (60 %), le gouvernement fédéral devrait réduire ses dépenses plutôt qu’augmenter les impôts (22 %). Il faut cependant noter que plus de 20 % des Canadiens sont favorables à une hausse des impôts, une proportion bien plus importante que celle révélée par nos enquêtes prépandémie.

L’analyse des résultats selon les variables sociodémographiques montre des différences significatives. Ainsi, les hommes sont davantage en faveur d’une réduction des dépenses de programme que les femmes, soit 63 % contre 57 %. Il y a de nouveau une relation linéaire et croissante entre l’âge et le choix pour une réduction des dépenses. La proportion des gens favorables à ce moyen augmente en fonction du revenu familial : 47 % de ceux dont le revenu est de 19 999 dollars et moins privilégient cette mesure, 55 % de ceux dont le revenu se situe à une échelle supérieure, 64 % de ceux dont le revenu est de 40 000 à 59 999 dollars, et ainsi de suite.

La figure ci-dessous présente un résumé des différentes opinions selon l’âge.

L’opinion des Canadiens en regard des diverses actions gouvernementales associées à la crise pandémique évolue souvent avec une relative linéarité selon diverses caractéristiques socioéconomique comme l’âge, le niveau de scolarité ou le revenu familial.

Les différences régionales

Puisque notre sondage couvrait l’ensemble des provinces canadiennes, nous avons également pu analyser les réponses en fonction des grandes régions du pays.

Pour ce qui est de la connaissance de l’ampleur du déficit, les Québécois obtiennent un meilleur résultat (46 %) comparativement aux autres Canadiens (37 %).

Sans qu’il y ait nécessairement un lien causal entre l’inquiétude face au déficit fédéral et ses effets à long terme, les répondants du Québec (comme ceux de l’Ouest), se disent plus inquiets que ceux de l’Ontario et des provinces de l’Atlantique, affichant respectivement un taux de 39 %, 31 % et 25 %.

Quant au désir de voir le gouvernement réduire immédiatement les programmes de soutien mis en place dans la foulée de la pandémie, ce n’est qu’au Québec que l’on trouve une majorité favorable à cette mesure : en effet, 57 % des répondants la préconisent. En Ontario, 40 % des gens l’appuient, et 35 % dans les provinces de l’Ouest. Ces résultats peuvent sembler paradoxaux, puisque le Québec a été particulièrement touché par la première vague de la pandémie.

En ce qui concerne la mesure privilégiée pour réduire le déficit, 64 % des Québécois, 59 % des Ontariens et 61 % des répondants des provinces de l’Ouest estiment que le gouvernement devrait réduire les dépenses de programme plutôt que d’augmenter les impôts.

En ce qui concerne la mesure privilégiée pour réduire le déficit, 64 % des Québécois, 59 % des Ontariens et 61 % des répondants des provinces de l’Ouest estiment que le gouvernement devrait réduire les dépenses de programme plutôt que d’augmenter les impôts. Il n’y a donc pas de différences significatives entre les régions du pays.

Les différences partisanes

Par contre, il y a manifestement un lien entre les réponses fournies et les intentions de vote des répondants, et ce, dans les trois questions d’opinion du sondage (la première concerne la « connaissance » du déficit). Les personnes qui ont tendance à voter pour le Parti conservateur du Canada affichent un taux d’inquiétude (se disant « très inquiets ») par rapport au déficit beaucoup plus élevé (64 %) que les partisans du Parti libéral du Canada (18 %) ou du Nouveau Parti démocratique (20 %), à l’exception de ceux du Bloc québécois (51 %). (Dans ce dernier cas, il faut noter que la marge d’erreur est beaucoup plus importante : l’échantillon ne comptait que 95 répondants favorables aux bloquistes, comparativement à 447 pour les libéraux, 310 pour les conservateurs et 227 pour les néodémocrates.)

En ce qui concerne la réduction des programmes de soutien, on note la même tendance : deux tiers des partisans des conservateurs et des bloquistes y sont favorables, comparativement à un tiers de ceux qui soutiennent les libéraux.

La mesure alternative, la hausse des impôts, n’obtient jamais un soutien majoritaire. Les partisans des conservateurs y sont les plus réfractaires ― seulement 10 % la préconisent ―, alors que 30 % des répondants qui votent libéral, 33 % de ceux qui appuient le NPD et 33 % de ceux qui sont favorables aux verts préfèrent ce moyen.

La mesure alternative, la hausse des impôts, n’obtient jamais un soutien majoritaire. Les partisans des conservateurs y sont les plus réfractaires ― seulement 10 % la préconisent ―, alors que 30 % des répondants qui votent libéral, 33 % de ceux qui appuient le NPD et 33 % de ceux qui sont favorables aux verts préfèrent ce moyen. (Rappelons cependant, comme dans l’exemple du Bloc québécois fourni plus haut, que la marge d’erreur pour les verts est beaucoup plus importante étant donné le petit nombre de répondants du sous-échantillon.)

A priori, ces données pourraient fournir certaines armes aux partis d’opposition pour remettre en question les mesures adoptées par le gouvernement libéral ainsi que son attitude par rapport au déficit. Ils pourraient, par exemple, invoquer trois arguments : a) l’inquiétude de la population ; b) son désir de voir le gouvernement restreindre les programmes ; c) son désir que le gouvernement réduise ses dépenses pour faire diminuer le déficit.

Dans le tableau ci-dessous, ces arguments sont regroupés en fonction du soutien des répondants aux partis politiques.

En analysant les réponses aux trois questions en fonction de l’appui aux partis politiques, il y a manifestement deux camps : d’un côté les conservateurs, de l’autre les libéraux et les néodémocrates. Par contre, pris globalement, un quart des répondants ne paraissent aucunement sensibles aux arguments que pourraient évoquer les conservateurs : ils ne sont ni inquiets, ni favorables à une limitation des programmes, ni en faveur d’une réduction des dépenses globales pour faire diminuer le déficit. À l’autre extrémité du spectre, 17 % des répondants souscrivent aux trois arguments.

Force est de constater qu’il n’y a pas de consensus parmi les répondants, ni même de tendance prédominante, pour ce qui est de la perception de la problématique fiscale découlant de la pandémie et des solutions à privilégier. Malgré tout, ces questions resteront certainement à l’avant-plan dans le contexte de l’actuelle deuxième vague. Il est donc possible que cette deuxième vague amène les uns ou les autres à changer d’avis sur ces questions !

Les auteurs tiennent à remercier Anthony Pham pour la première exploration des résultats du sondage. Il va de soi que les erreurs d’interprétation demeurent celles des auteurs.

Photo : Shutterstock / Wael Khalill Alfuzai

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Luc Godbout
Luc Godbout, professeur titulaire, est directeur du Département de fiscalité à l’Université de Sherbrooke, et titulaire de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques. Il a présidé la Commission d’examen sur la fiscalité québécoise.
Jean-Herman Guay
Jean-Herman Guay est professeur titulaire à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. Commentateur reconnu de l’actualité politique, il est également auteur de livres grand public et de manuels de formation.

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